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LE ROLE DE LA FEMME DANS LES DEBATS CONTEMPORAINS

Réunion de l'’Association du 5 aoftt 1894.

De quel autre sujet vous entretiendrais-je anjourd’hui, de préférence 4 celui quia tant de fois rempli nos conférences du matin? Tout ancien qu’il soit pour vous, il est plus actuel que jamais.

Dés Yorigine de Fontenay, j’en appelle ay souvenir de toutes les promotions, et en particulier de la premiére, celle de 4880, vos maftres se sont appliqués 4 mettre sous vos yeux ]’état moral, social et politique du pays. Lojn de vous enfermer dans une sorte de cloftre studieux, ils vous ont initiées largement a la vie contemporaine, estimant que les institutrices du peuple ne pouvaient contribuer efficacement 4 l’ceuvre de l'éducation qu’é la condition de bien connaftre le monde ov elles allaient vivre, l’air que lon y respire, les idées, les croyances, les‘ habitudes desprit, les sentiments qui prévalent autour de nous. C'est de cette observation directe des choses présentes que nous nous inspirons tous pour diriger vos études diverses, et notamment vos études morales et historiques.

Une occasion récente a fait surgir devant moi, avec une singuliére: précision, la question qui nous a tant de fois occupés ensemble, celle du réle que vous avez 4 remplir dans la situation présente, je veux dire ce qu'il est de votre devoir et en votre pouvoir de faire, sans sortir de votre sexe, ni dépasser vos modestes moyens. M. Lavisse, dans un discours plein de graves pensées, qu’il a prononcé, il y a quelques jours, & inauguration du monument funéraire de notre cher et tant regretté professeur, Charles Bigot, commencait par décrire.en termes émouvants « le désarroi général des esprits et des caractéres a Vheure actuelle, l’inefficacité des préceptes envieillis, le doute sur les anciennes lois (je cite de mémoire), tout ce qui fait dire aux uns : « A quoi bon vivre? » et aux autres: « Comment faut-il vivre? » Et il opposait 4 cétte sorte de déroute morale exemple de homme que vous avez connu et aimé, aussi pénétré que personne de l’esprit de son temps, mais actif, loyal, vaillant dans sa sincérité d’esprit, voué avec passion au service de la vérité, ainsi que de la beauté, de la justice, de la liberté, enfin de la France, en qui il incarnait les plus nobles causes. Vous lirez toutes cette page ot Fontenay occupe sa place, page vraie et belle, méme quand elle peint le triste état d’esprit qui marque la fin du x1x° siécle, et qui la distingue si profondément du siécle précédent, de ce moment unique de notre histoire, entre 1789 et 1792, of la nation entiére crut, aima, voulut, espéra, comme si elle edt été un seul homme, et ot la foi de nos péres fit tressaillir d’allégresse tout le monde civilisé. |

Je n’insiste pas; je n’essaierai pas de compléter dans le détail le tableau esquissé d’un trait sobre et vigoureux par M. Lavisse. Je ne retiens que ce mot significatif du discours : « Tout semble incertain aujourd’hui de ce qui était jadis impérieusement clair »; un mot dont vos lecons et vos lectures variées vous ont permis d’apprécier la justesse, en ce qui concerne non seulement les données fondamentales de la métaphysique et de la religion, les idées de Dieu et de la vie & venir, mais celles de la morale,

de la vieille obligation morale, de la loi du devoir et de la liberté humaine. ; :

J’aime mieux chercher avec vous si, dans une telle’ désagrégation des doctrines et des esprits, dans ce péleméle ou ne reste debout aucun principe vital incontesté, si vous autres, de simples femmes, de jeunes femmes, instruites sans doute et animées d’un ardent désir d’étre utiles, mais qui n’étes ni des savants, ni des philosophes, ni des économistes, encore moins des théologiens, si vous pouvez, en unissant vos efforts, faire pour l’4me du pays quelque chose qui ne soit pas illusoire ou superficiel, qui aille au vif de ses besoins actuels.

Je dis bien : pour l’dme du pays; et si cette expression semblait & quelques-uns présomptueuse, je rappellerais que VEtat, en vous confiant un grand service, celui de linstruction des filles du peuple, c’est-a-dire de l’immense majorité de la jeune génération féminine, vous a expressément conviées a faire ceuvre d’éducation, c’est-a-dire cuvre morale antant qu’intellectuelle. Le Parlement, a Yheure la plus critique de ce siécle, a eu la vive intuition des secours qu'il fallait résolument demander & lécole, a Yhumble école primaire et a lécole normale, pour relever et retremper |’4me de la France, pour la rendre capable de porter le poids des nobles institutions libérales et démocratiques.

La question est donc bien opportune : Que pouvezvous, lorsque de tous cdétés le terrain moral, celui des principes et des préceptes avérés, semble s’effondrer sous vos pas? Que pouvez-vous également sur un autre terrain non moins brdlant, celui des idées économiques et sociales? Ici encore, le violent antagonisme des classes, les récriminations sans mesure et les cris incessants de haine décélent l'ébranlement des vieux cadres de l’ordre établi, le conflit des préjugés et des doctrines. Que vous appartient-il de dire? Quelle portée, quelle gravité peut avoir votre parole de femmes dans ce tumulte des opinions, des intéréts, des passions contraires?

Certes, nous ne vous avons jamais détournées, et je ne

. 266 L'EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. OS, a a een ENE ET ee vous détournerai pas aujourd'hui de regarder en face les questions du jour ni de travailler & vous faire sur: ces vraves sujets, en toute sincérité, sans superstition comme sans libertinage d’esprit, des opinions arrétées, des croyances bien définies. Aucun effort n’est plus légitime que celui-la, aucun n’honore davantage la femme éclairée aussi bien que ]’homme; et s’il n’est pas toujours couronné du prompt succés que l’on avait révé, encore peut-il aboutir 4 des résultats également précieux pour la conduite de la vie et pour Ja paix de l’Ame. Mais enfin, si aucun de vos maftres ne songe aA dénier A Ja femme le bon sens et le bon jugement, non plus que le droit et la capacité d’aborder pour son compte les plus graves questions ‘morales ou sociales, ce n'est pourtant pas vous qui vous flatterez de prononcer le fiat luz dans les ténébres du présent; vous n’apporterez pas au monde, au pays, une doctrine rationnelle qui apaise les doutes et remette l’ordre dans les esprits. Vos conclusions religieuses, morales, sociales, vous seront, & bon droit, un appui, une inspiration, et par 14 elles agiront indirectement sur votre entourage; mais ce n’est pas de vous que notre génération attend les mots lumineux et décisifs. © Boks Et, néanmoins, elle vous charge d’élever ses enfants, de les préparer 4 la vie, c’est-d-dire, tout en les munissant des instruments élémentaires de Vinstruction, de former en chacun d’eux une Ame d’homme. Elle vous impose ce devoir comme si vous ¢tiez tenues‘d’y voir plus clair que les autres, de mieux savoir ce que c’est que ’homme et la destinée humaine et la loi de cette destinée. Encore une fois, n’est-ce pas la une prétention excessive, et ne seriezvous pas admises 4 vous récuser en invoquant l’ignorance universelle sur ces sujets et lincompétence particuliére de ‘votre sexe? a Je ne le pense pas, et c’est la-dessus que je veux'me bien expliquer avec vous. Oui, l’on a raison, malgré lincertitude et les défaillances,dont tout le monde se plaint, de réclamer de vous, en votre qualité méme de femmes, des lumiéres, des forces, des directions, bref un secours, que

vous avez expressément qualité pour donner, a la seule condition de rester fidéles & votre vraie nature. Dans le conflit violent des idées et des intéréts, votre office libéraleur, 4 vous, c’est de veiller avec sollicitude sur le foyer méme, sur « ’homme intérieur >, sur létre caché que chacun porte en soi sans le connattre, sur la vie du dedans, celle du cceur et de la conscience. Entretenir dans notre monde troublé Ja vie du sentiment, pour vivifier ce qui reste de croyances et suppléer au besoin les doctrines incertaines, pour tempérer la vie intellectuelle trap absorbante, pour atténuer les antagonismes, pour amortir la. lutte des intéréts; telle est, nan pas la fonction unique, mais la fonction par excellence de la femme; et en disant cela je ne fais presque que reproduire le témoignage d’une femme éminente de notre siécle, Mme Necker de Saussure.

Mais de quels sentiments parlons-nous? Non pas de réveries langoureuses, mais de ce que ’humanité a de plus distinctif et de meilleur, de ce qui la fait vivre 4 son insu, et sans quoi ejle meurt, de ce qui lui est plus essentiel, plus vital que les plus hautes doctrines philosophiques ou ecclésiastiques, de ce que ces doctrines elles-mémes s’étudient 4 déméler, & définir, 4 développer, sans y jamais réussir pleinement et définitivement. Et pour appeler de leurs noms quelques-ung de ces sentiments, fruits exquis de la sagesse antique et de la sagesse chrétienne, devenus avec le temps comme la suhstance et la noblesse de ]’4me humaine, et dont Ja femme vraiment femme est la gardienne — née et l’interpréte persuasive, c’est d’abord la confiance naive a la vie, c’est-A-dire le contraire du désabusement pessimiste, et la condition de l’activité calme, réguliére, soutenue; c’est la confiance en "homme et aux hommes; c’est amour honnéte sous toutes ses formes; cest Ja justice et la pitié; c’est le sens délicat des convenances morales, dans le commerce social comme dans Yart; c’est encore la résignation, vertu aujourd’hui en défaveur, comme si Ja condition humaine ne restait pas, en dépit de tous les progrés accomplis ou a venir, soumise 4 d'inévitables et dures lois; c’est Vhumilité, vertu encore

268 E’EDUCATION PUBLIQUE BT LA VIE NATIONALE. plus suspecte et presque oubliée, comme si elle nerépon

dait pas & la fois a notre état d’absolue dépendance a l’égard des puissances invisibles et 4 notre état de faiblesse morale; c’est le repentir, inséparable de la vraie moralité; c’est enfin le sentiment religieux, qu’ikne faut pas confondre avec telle ou telle de ses formes positives, plus ou moins sujettes a la critique, et encore moins avec la superstition aveugle, servile ou fanatique, mais qui est plutdt notre instinct 4 la fois le plus profond et le plus auguste, celui qui décéie notre affinité de nature, notre parenté avec l'intelligence et l'amour suprémes; sentiment qui agrandit et approfondit, en se mélant.a elles, toutes les autres vertus, et qui imprime 4 la vie morale une gravité, une dignité, qu’elles ne sauraient emprunter d’ailleurs.

Qui mieux que la femme saura exprimer ces sentiments? Qui sera plus propre que vous 4a traduire a l‘usage du peuple, des simples, de nous tous, en langue vulgaire et vivante, les notions abstraites et séches qu’enseigne la philosophie, celles de Ordre universel, de Impératif catégorique, de la loi du bien cachée au fond des choses? Qui rendra, sans les profaner par un alliage superstitieux, leur sens profond et bienfaisant aux vieux mots de Pére céleste, de repentir et de pardon, de vie éternelle, de charité, de’ sainteté?

Tandis que les philosophes, 4 l’éternel honneur de I’esprit humain, cherchent, doutent, disputent sur les définitions, les principes, les démonstrations des grandes vérités morales, la femme, sans fermer l’oreille & ces nobles débats, mais moins distraite que l’homme par les bruits du dehors, écoute des voix intérieures qui lui attestent la dignité de notre nature et sa haute destinée. Par la, elle empéche la prescription des vérités vitales, laissant a la science le soin légitime de les éclaircir et de les ajuster a ensemble de nos connaissances : elle les sent, elle les croit, elle en vit, sans renoncer & les comprendre.

Tel est, je crois, le service particuliér qu’il appartient a votre sexe de rendre au pays : ranimer la vie intéricure, susciter en silence une vie morale, profonde et jaillissante,

vie personnelle et fraternelle tout ensemble, non moins féconde dans l’ordre des questions sociales que dans celui des questions morales. Pour cela, sans doute, il est besoin que vous observiez une sévére hygiéne de l’intelligence et du coeur, ne vous isolant pas du monde, comprenant et aimant votre temps, mais attentives 4 ne nourrir votre esprit que de choses saines et pures; relevant de votre seule tonscience, mais vous mettant avec amour au service des autres; et, pour vous mieux posséder, entretenant lhabitude du recueillement intérieur, aujourd’hui presque universellement délaissée, sans laquelle la vie morale est toute en l’air, sans gravité et sans profondeur.

Laissez-moi, en finissant, vous exprimer les souhaits que je forme pour vous et pour tous les membres de l’Association.

Le premier, c’est que vous restiez toujours jeunes. Ce nest pas 1a, croyez-le, un voeu chimérique, si toutefois la jeunesse est avant tout Ja santé de l’esprit et de l'Ame, le ceur vaillant et chaud, l’amour de la vie et des hommes, et pour vous, en particulier, Pamour de l'éducation, des éléves, du peuple, l’amour de la France et des nobles causes inséparables du nom de la France. I] dépend en grande partie de vous de rester jeunes jusqu’au terme de l’existence, si vous savez gouverner votre corps et votre esprit, ne point gaspiller vos forces par un travail intempérant et mal réglé, ni les laisser engourdir dans le désceuvrement, dans la réverie, dans les affections énervantes; si vous avez soin de tenir dans l’ordre et dans le calme vos pensées, vos sentiments; si vous résistez a la tentation des lectures malsaines et des doctrines qui dissolvent la volonté en détachant de l’action; si vous savez enfin vous tenir, comme on disait autrefois, en état de grdce, j’entends en disposition d’agir, de penser, d’aimer, d’espérer. Que si vous veniez a vous apercevoir que cette disposition s’affaiblit en vous, prenez garde : c'est la vieillesse qui cominencc, n’eussiez-vous que trente ans. Il est des hommes,

270 VEDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. re vous le savez, qui meurent sans avoir vécu; il y en a aussi qui riciiliesent sans avoir jamais été vraiment jeunes. I en est d’autres, bien rares, qui ne vieillissent jamais.

Un second souhait, c’est que tout en étant professeurs vous restiez toujours femmes, femmes bien élevées et de bonne compagnie; femmes par l’agrément et la sureté du commerce quotidien, par la modestie et la réserve; femmes par la délicatesse et la pureté des sentiments, comme par la dignité du langage et de Ja tenue; femmes en tout ce qui est le contraire de l’esprit de petitesse et daigreur, de Phumeur susceptible, ombrageuse, inégale, boudeuse, de la vulgarité, de la médisance et du dénigrement, de la jalousie 4 l’égard des égales, de l’esprit envicux et frondeur a l’égard des supérieurs, des Apres revendications du droit en ce qui touche le service professionnel; le contraire du quant d soi, du caprice, du laisser-aller, du sans-géne égoiste; femmes, par lapplication -A étre agréables aux autres, quels que soient leurs défauts, a éviter les froissements, a entrer dans les convenances de tous, et autant que possible dans leurs vues. Telle est la femme, & mes yeux comme aux vodtres, qui, jeune ou vieille, jolie ou laide, médiocré par le talent ou distinguée, séduit et charme, et se fait toujours respecter et aimer; celle qui, institutrice, aura, sans y prétendre, un doux et bienfaisant ascendant sur les éléves et sur les collégues. Telle la femme dont le poéte a dit :

Les autres sont du bruit; vous, vous étes un chant.

Pour moi, vous le savez, je serais particuliérement jaloux que nos écoles normales donnassent & tous ceux qui les visitent impression qu’il y fait bon vivre, que l’on y respire un air calme et pur, que ]’on n’y trouve que des personnes aimables et gracieuses autant qu’estimables et instruites, et qu’enfin c’est un privilage d’y étre admise. N’en doutez pas : c’est la le signe, visible A tous, compris de tous, de la bonne éducation, de la vraie supériorité chez une personne de votre sexe et de votre profession. Si ce

signe manque, vous ferez sonner en vain les grands noms, les grands principes, votre savoir et vos diplémes : vous recueillerez peut-étre des éloges, mais non pas Ja confiance ni le respect. Pour élever des femmes, ce. qu’on vous demande avant tout, c’est d’étre des femmes.

Mon dernier souhait, c’est que vous restiez toujours du peuple, d’ot nous sortons tous, et au service duquel nous sommes expressément voués par notre institution. Portez esprit et le coeur assez haut pour étre inaccessibles a la sotte et vulgaire tentation de vous distinguer, vous, filles du peuple, de vos éléves et de leur profession, et de remplir comme un pis-aller, comme un emploi inférieur, votre fonction d’institutrices. Restez fidéles aux mceurs simples que vous tenez de vos parents; ne mettez pas votre amourpropre a étaler ce faux luxe qui est lune des plaies vives de notre société, qui atteste aussi peu de bon godt que de sagesse, ef dont les femmes sont, en général, les Propagateurs les plus actifs.

Je me souviens qu’un grand philosophe d’Allemagne, prié par un de mes camarades d’Université d’écrire de sa main un mot de souvenir sur un-album, traga cette bréve sentence d’un ancien: « Le simple, c’est le vrai ». Vous aussi, restez simples; et si vous ne |’étiez pas déja — car il s’en faut que nous le soyons tous de naissance et sans effort, — hatez-vous de le devenir : simples de pensées, de sentiments, de langage et de conduite; simples dans votre mise et dans toutes vos habitudes; simples pour vous plaire avec les simples, simples pour rester en tout dans le vrai.

Je vous ai dit mes souhaits. Qu’en sera-t-il? Ot aboutiront plus tard nos communs efforts, ceux de vos maftres de Fontenay et les vétres?... Ce matin, mes yeux sont tombés sur ces vers de Victor Hugo, que nous avons autrefois lus ensemble, et qui m’ont donné de nouveau a refléchir :

Rien ne reste de nous; notre ceuvre est un probléme. L’homme, fantoéme errant, passe, sans laisser méme Son ombre sur le mur....

Le poéte dit-il vrai? Oui, sans doute, si on l’entend de

= MAAN TET ele DES DT AS Sia a ie 2 in la destinée humaine, précaire et éphémére, « de notre chétive durée », comme s’exprime Pascal, ou de notre pauvre nom, prompt a s’effacer de la mémoire des hommes. Mais combien il se trompe s’il veut dire qu’il ne reste rien de notre action, de notre exemple, de notre enseignement! A cet égard faa il nous en inquiéter ou nous en féliciter?) notre ceuvre est loin d’étre un probléme. En bien ou ‘en mal, quelque chose restera de nous; oui, de nous-méme, de notre propre étre, de notre intime personne. Quelque chose, soit bien, soit mal, passe effectivement de nous en ceux qui nous voient, qui nous écoutent, que nous instruisons. Si ce n’est pas notre bonté, notre droiture, notre courage, notre énergie morale qui passent en eux, c’est notre pauvreté de pensée, notre sécheresse de cceur, notre faible vouloir, notre caprice. Non, en vérité, il ne dépend pas de nous de ne pas nous survivre en ceux qui nous ont connu de prés: mais chaisir ce qui survivra de nous, voila ce qui est en notre pouvoir. Et c’est assez, je pense, pour nous préserver a la fois du découragement et du trop lacile contentement de soi.

Liesprit d’aducation 4 Fantenay. — Réunion génarale dp 6 anit 1896.

Je ne saurais, 4 ce qu'il me semble, proposer a cette assemblée annuelle des anciennes éléves un sujet a la fais plus intéressant et plus utile a éclaircir que celui-ci : quel a été et quel est encore l’esprit de Fontenay? A quels signes le reconnaftre? S’il est vrai qu’il y ait en effet un esprit de l’Ecole, quia présidé a votre éducation, qui préside encore a ]’éducation des promotions actuelles, et qui fait sentir son action dans les écoles normales et les écoles supérieures oW vous enscignez, n’y aura-tvil pas grand profit a marquer nettement les traits essentiels qui le composent, afin de vous mettre en état soit de le bien juger et, au besoin, de le corriger, soit d’étre Jugées par luiet de prendre ainsj votre exacte mesure de professeurs et d’institutrices?

Que cet esprit-la existe, qu’il soit autre chose qu'un mot, nous pouvons, je crois, le dire sans présomption. Est-il bon, est-il mauvais; est-il étroit, est-i] large; est-il stérile ou fécond, est-ce un esprit sectaire et de petite chapelle, ou un esprit libéral, c’est une autre question, et qui va, je pense, se résoudre d’elle-méme par l’étude ot je vous convie. Mais qu’il existe et qu'il agisse, c’est ce que personne ne met en doute. Un esprit, c’est-a-dire quelque

i) ee Se eee chose de difficile & définir, précisément parce que c’est un esprit et dans la mesure méme ob il est un esprit, non une récle rigide ni une doctrine rigoureuse, ni une simple habitude d’enscigner, mais un principe qui vit et qui fait vivre, présent a tout, aux études, 4 la maniére d’enseigner, a l'éducation, et premiérement a la vie personnelle de l’éducateur lui-méme.

Il est apparu, si je ne me trompe, dés l’origine méme de l'Ecole. Il est né, sans concert ni délibération préalable, de l’entente cordiale, chaque jour renouvelée en de familiers entretiens, entre les maitres de Fontenay qu’animaient les mémes sentiments et que pénctraient les mémes nécessités sociales. Les Croiset, les Marion, les Ch. Bigot, les Albert Sorel, les Vidal-Lablache, et les autres ouvriers de la premiére heure se sont trouvés spontanément d’accord pour imprimer, chacun dans son domaine, le méme caractére 4 la nouvelle école, et par elle 4 celles qui allaient s’ouvrir l’une aprés l'autre dans les départements. L’on s’étonnera moins de cet accord spontané, que dans la suite rien n’est venu troubler, si ’on songe qu’il s’écrivait en quelque sorte au jour le jour sous la dictée de Vintérét public. Chacun de vos professeurs enseignait, cherchait, tatonnait dans cette voie encore inexplorée, non en professeur seulement, maitre de sa matiére, mais en citoyen préoccupé du présent et de l’avenir du pays.

C’est dans cette préoccupation commune qu’il faut chercher nos véritables origines. La est incontestablement le premier, le principal trait de Vesprit de Fontenay, celui quis’est imprimé le plus profondément dans nos meeurs. On a voulu travailler 4 une ceuvre nationale, démocratique. libérale, que les circonstances faisaient particuliérement grave et urgente. Cette ceuvre, ob Fontenay n’était d’ailleurs appelé qu’a prendre sa modeste part, consistait surtout 4 fonder un sentiment public, c’est-d-dire des habitudes de penser, de sentir, de juger, communes aux deux sexes et aux diverses classes de la société. Et comment établir ce terrain moral commun, sinon en faisant participer le peuple, les filles du peuple, par l’intermédiaire des mai-

eee ge L'ESPRIT. DE FONTENAY. 275

tresses d’écoles normales, & ce que la haute culture avait, non pas de plus spécial et de plus technique, mais de plus salutaire, de plus propre.a élever les Ames en méme temps qu’a les éclairer, de plus favorable au rapprochement des esprits et des cceurs? Point de démocratie viable sans une éducation ariStocratique, c’est4-dire pénétrée de la pensée des meilleurs, des plus instruits, des plus généreux; une éducation qui dispense libéralement aux membres les plus humbles de la cité, hommes ou femmes, pour les mieux fondre ensemble, le pain jugé le plus nourrissant pour les privilégiés de la fortune ou de la science. Et je ne parle pas seulement ici du savoir, mais de la sagesse morale, de ces vertus de l’intelligence ou du cceur qui font par excellence homme, et qui, selon l’idéal d’une démocratie, con--: viennent a tous et a toutes indistinctement; de ces habitudes de bon jugement et de bien vivre aussi nécessaires dans les conditions obscures que dans les plus élevées. Partager ce trésor avec les plus petits de la cité, voila le réve qu'une démocratie intelligente et fraternelle s’applique 4 réaliser sous peine de perdre son intime raison d’étre et de durer : c’est le réve qui a plané sur le berceau de lEcole.

Je n’'ajouterais rien de trop en disant que ce sentiment national et démocratique, inspiration premiére de l’ceuvre de Fontenay, a été surtout un sentiment populaire. Fontenay est sans doute une Ecole normale supérieure, c’est le titre inscrit sur la porte d’entrée, mais une école d’institutrices, vouées au service des classes populaires, sans cesse exercées aux meilleurs moyens de faire pénétrer dans ces classes, 4 la faveur des éléments simplifiés du savoir, les plus hautes humanités, c’est-a-dire le plus de lumiére, le plus de justice, le plus d’amour et le plus de force morale possible. Nous mentirions & notre institution premiére si nous venions jamais — ce qu’a Dieu ne plaise! — 4 rougir de ce caractére qui est notre raison méme d’exister.

Un autre trait me paraft avoir marqué la tradition naissante de ces quinze années, c’est élément moral mis au centre de toute l'éducation. S’attacher avant tout a constituer le foyer de la conscience, 04 se viennent rattacher toutes les manifestations de la vie, et d’ow elles prennent force, discipline, harmonie; former ainsi des 4mes bien trempées et bien réglées, capables d’initiative et de résistance, d’abnégation et de fermeté, de fortes convictions et de tolérance; des Ames d'autant plus capables de se subordonner, et au besoin de se dévouer, qu’elles seront plus mattresses d’elles-mémes, étant plus dépendantes de leur conscience, oui, c’est encore 14 un dessein qui a prévalu dés le début dans les études et dans l’éducation. En tout, cultiver l'homme, |’étre intérieur et personnel, la vérité de la pensée, du sentiment, du langage, du style, telle a été la régle supréme adoptée d’un commun accord par tous les maitres dans les enseignements les plus divers, sous les noms de respect de la vérité, de naturel, de personnalité, d’originalité, de simplicité, et sous le nom, plus haut encore, de sentiment de la responsabilité.

L’on me dira’peut-étre que les deux caractéres de |’éducation que je viens de décrire conviennent également aux maitres de lun et de l’autre sexe, et non pas seulement a vous; je n’y contredirai pas. Mais s’il faut mieux préciser dans quel sens a été conduite dés lorigine léducation féminine en particulier, nous dirons que, sans négliger le cété esthétique, la poésie, le chant, le bon godt dans la tenue, dans les maniéres et dans le commerce social, on a pensé que la femme devait étre préparée a s’associer avec modestie et discrétion, selon son génie propre, a la vie spirituelle, entendue au sens le plus large, de son pére, de son frére, de son mari, de ses concitoyens; qu'elle devait d’abord étre mise en état de la comprendra; que, pour cela, elle devait recevoir une instruction raisonnable et sérieuse, non de surface et de teinture; que des « clartés de tout » ne lui suffisaient plus dans son rdle social agrandi et dans la complication des idées et des intéréts contemporains; que s'il est vrai qu’elle est toujours destinée a

exceller par le cceur et par les facultés intuitives, il importe a son bonheur personnel comme en particulier 4 la profession de nos jeunes maitresses de la munir amplement dhabitudes de raison et de bon jugement. Mais, d’autre part, il a paru a tous ceux qui, directement ou indirectement, ont présidé aux débuts de l’Ecole que l’excés de savoir spécial, les humanités négligées au profit de ce savoir, seraient aussi contraires au rdéle social de nos éléves qu’a la nature de la femme; qu/’il fallait donc résister & la tentation, si commune en France et si envahissante, d’apprendre beaucoup en s’enfermant dans une spécialité, en vue de beaucoup transmettre; qu’il convenait plutdt, en apprenant peu, de s’appliquer a trés bien comprendre en vue de bien enseigner.

C’est dans ce fond solide de raison et de conscience que les qualités aimables, délicatesse, grace, finesse, élégance, tendresse, prennent la séve ones hors de 1a, elles risquent ou de se flétrir ou de dégénérer en miévrerie, en sensiblerie, en pédantisme. Les dispositions particuliérement féminines se déploieront d’autant mieux qu’elles seront associées & un godt simple, 4 un esprit ferme et judicieux. Ce serait donc, a notre avis, consacrer l’infériorité du sexe le plus faible et la rendre irrémédiable que de diriger ses préférences et ses efforts, quant au savoir du cété de lérudition, et quant A l’éducation littéraire du cété des qualités de luxe et d’exception en leur subordonnant les qualités modestes, mais fondamentales, de bon sens, de mesure, d’ordre et de proportion, comme si elles étaient d’espéce grossiére et en quelque sorte plébéienne.

Mais la part ainsi faite 4 ce qui donne la force de l’esprit et de ame dans l’un et l’autre sexe, vous ne me démentirez pas si j’affirme que vous avez été nourries, selon le mot de M. Ravaisson — a qui l’Ecole garde un souvenir reconnaissant, — in Aymnis et canticis, dans la poésie et dans le chant. S’il y a une vocation spéciale pour la femme, je vous le rappelais année derniére, c’est d’étre les gardiennes du foyer intérieur, les conservatrices de la vie du sentiment. Aussi nous sommes-nous appliqués a ©

fe Rs A eee ee faire luire sans cesse dans vos austéres études des rayons de joie, d’espérance, de pitié pour les petits et pour les misérables, d’amour de la famille, de libre foi morale ou religieuse. Et pour le dire en passant, il m’est arrivé d’entendre dire que certaines d’entre vous, averties par des amis mal informés, avaient autrefois hésité a franchir le seuil de l’Ecole parce qu’elles avaient craint d’y perdre «la religion ». Elles sont, je pense, revenues depuis longtemps de leurs appréliensions. J’ose me porter garant, sans en rien savoir, m’étant fait une loi de respecter le secret de vos consciences, que vous n’avez jamais souffert d'une atteinte a vos croyances, que si quelqu’une de nos éléves a perdu ici « la religion », c’était sans doute une religion bien peu religieuse; que l’atmosphére de |’Ecole vous a plutét paru dés les premiers jours pleine d’esprit moral et religieux, autant que d’esprit libéral et séculier. Nous aurions adopté volontiers pour devise le mot d’un professeur du Collége de filles de Boston, rapporté par M. Bourget dans son livre d’Outre-mcr : « Nous ne voulons élever ni des femmes frivoles ni des femmes ascétes », ce qui signi” fie sans doute que nous voulons former des femmes qui se plaisent 4 la vie moderne, avec ses multiples intéréts, qui Vaiment en la prenant au sérieux, qui sachent et veuillent y apporter ce que leur sexe posséde de goat, de sentiments délicats ou tendres, qui justifient enfin le mot de Vinet: « Dans une société, pour que ’homme vaille tout son prix, il faut que la femme vaille tout le sien ».

C’est encore, vous en conviendrez, un trait de l’esprit de Fontenay que de ne point séparer |’éducateur du professeur. C’est presque dire que les femmes, en devenant professeurs, doivent rester femmes. Combien de fois avez-vous entendu vos maitres insister sur la nécessité sociale plus impérieuse, plus urgente que jamais, de pourvoir a l’éducation proprement dite des jeunes normaliennes et non pas seulement a leur instruction. On vous a bien souvent avelties qu’a ne pas étre des institutrices, & ne pas vous appli-

uer de coeur et de bonne grace a l'éducation morale ou

spécialement féminine de vos éléves, vous vous condamniez 4 une périlleuse infériorité 4 ’égard des professcurs hommes; que l’opinion publique, Yopinion des familles, incline toujours, non sans quelque apparence de raison, a donner la préférence, en fait d’enseignements élevés, aux professeurs d’un autre sexe; que l’un des promoteurs les plus dévoués de l’instruction supérieure et libérale des filles, Vinet, entendait réserver aux hommes, dans les écoles supérieures de filles, les enseignements qu’il appelle virils, c’est-a-dire la littérature proprement dite, lhistoire dans ses parties les plus politiques, la morale méme, au moins la morale rationnelle ou théorique. En France, on a partout osé confier aux femmes, dans les lycées et les écoles normales, les plus hauts enseignements de sciences ou de lettres. C’est 14 une hardiesse qu’aucun pays d’Europe, méme entre les plus avancés, ne parait encore disposé a imiter. Vous aurez a justifier cette confiance des pouvoirs publics 4 votre sexe par une application redoublée et incessante aux devoirs, aux vertus du professeur, 4 savoir: la préparation consciencieuse de chaque legon, le souci de vous faire une opinion personnelle bien motivée sur les points principaux des enseignements virils et de l’exposer avec une mesure, une sagesse et aussi avec une décision et une netteté qui témoignent d’une suffisante virilité de esprit. Mais he vous abusez pas : en gén¢ral et a bon vouloir égal, les hommes, mieux préparés que vous par leurs longues études antérieures et capables d’un effort de pensée plus intense et par conséquent d’une vue plus ampleet plus pénétrante du sujet, paraitront encore a beaucoup avoir la supériorité. Seulement, il est un avantage par ol vous pouvez rétablir léquilibre en votre faveur : c’est Péducation. N’étre que des professeurs, méme estimables, c’est peu, c’est du moins trop peu pour des femmes; ¢tre institutrices, en méme temps que professeurs, c’est cn quelque sorte étre femmes en méme temps qu’instruites et bien qualifi¢es. Ainsi prononcera le monde, et le monde aura raison. On n’aura pleine confiance en votre enseignement que si vous excellez, selon le génie de votre sexe, & y mettre votre 4me tout

entiére, votre coeur, votre conscience en méme temps que votre jugement et votre savoir, et & former des esprits droits, des cosurs honnétes, en méme temps que des filles dévouées de Ja famille francaise. N’est-ce pas M. Fustel de Coulanges qui réduisait toute la pédagogie a « bien savoir ce que l’on enseigne et a aimer ses éléves? » Aimer ses éléves, j’estime que ce n'est pas tout et que beaucoup de matftres instruits et animés de bonnes intentions risquent d’enseigner longtemps d’une maniére médiocre, faute d’une pédagogie mieux informée; mais assurément, c’est l’essentiel; et que penser d'une femme, surtout d’une jeune femme, dont tout l'amour pour ses éléves s’épuiserait a leur donner des lecons!

J’aurai l’air de dire une chose banale, tant elle implique l’évidence (et pourtant combien elle s’oublie aisément!) si j'ajoute que le conseil pédagogique dont on vous a le plus entretenues, le plus importunées est celui-ci : voulez-vous étre des éducatrices, ne consumez pas votre temps a compulser des recettes de pédagogie, faites d’abord votre propre éducation et ne croyez jamais J’avoir finie; appliquez-vous a vous former et méme a vous réformer; oui, a vous refaire, et non pas seulement, comme le disent trop aisément nos manuels, & vous « perfectionner » : car lequel de nous n’est 4 bien des égards mal fait! — Vous prétendez exercer vos éléves a la simplicité du langage, au naturel de la pensée et du sentiment, & la ferme décision, bref a toutes les habitudes qui font le bon esprit et qui serventa la bonne conduite de la vie : c’est bien. Mais d’abord, tra-

vaillez a leur en offrir le modéle dans votre maniére de parler, d’écrire, de penser, de sentir, de juger. Crest de 1a seulement, de cette intime correspondance entre votre personnage enseignant et votre vraie personne que votre parole prendra de la vertu et de l’autorité. C’est par 1a aussi que votre profession se sauve de l’inévitable monotonie ainsi que de la fatuité et du pédantisme; par la qu'elle acquiert un intérét intense et indéfiniment renov-

elé; par 1a qu’elle apparait ce qu'elle est, ce qu’elle doit

étre, la plus difficile, a la fois, et la plus intéressante des professions, étant celle qui, incessamment, nous raméne des autres 4 nous-méme et au fond de nous-méme.

Enfin, pour ce qui est de lenseignement proprement dit, Je ne ferai que vous rappeler ce que vous avez mille fois entendu de la bouche de vos maftres, une chose bien simple (mais combien rare celle-la aussi, et combien sujette 4 échapper méme a ceux qui en ont été le plus nourris!), 4 savoir que le principe souverain de l’enseignement c’est de ne pas laisser l’éléve s’arréter et se complaire dans les formules, dans les généralités historiques, littéraires, morales, scientifiques, esthétiques, mais de lui faire traverser cette région peuplée des ombres des choses, pour lui procurer la vision:des choses elles-mémes, c’esta-dire la vue directe des faits, des idées, des sentiments, des moeurs, des passions, des caractéres, des intéréts, bref de la vie; vie de la nature en ses divers régnes, vie de Phistoire, vie de intelligence, vie de l’4me, vie nationale et vie individuelle. Mesurez hardiment le mérite d’un professeur, aussi bien d’un professeur de sciences naturelles que de morale ou de littérature, 4 Tinsistance et & J’art qu'il met a faire pénétrer les éléves a travers les mots, les formes abstraites et abrégées, instruments indispensables du langage, jusqu’aux réalités,... « & travers la paille, disait Lebnitz, jusqu’au grain ». Par la, seulement, la legon est féconde, suscitant la vie au contact de la vie; par la, selon la belle expression de Huxley, « elle attache des ailes a l’esprit des éléves », leur faisant apprécier en tout I’au-dela et Pau-dessus.

Vous ne faisiez que pratiquer cette méthode, lorsque, dans le commentaire des chefs-d’ceuvre de notre littérature : Pensées de Pascal, Sermons de Bossuet, Maximes de La Rochefoucauld ou de Vauvenargues, Poésies de Victor Hugo ou de Lamartine, on vous accoutumait, la forme une fois expliquée et les qualités du langage bien comprises et senties, A ne pas reculer devant l’examen du fond. II n’était pas, entre vous et vos professeurs, de questions réservées,

282 L’EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. See et en quelque sorte de terrain sacré. |On estimait que c’était rendre justice ct honneur 4 nos grands écrivains que de ne pas les traiter uniquement en artistes et en habiles ouvriers de style, eux qui n’ont été vraiment grands que par la sincérité de leur pensée; et, en les honorant, comme ils le méritent, tout ensemble pour cette noble sincérité et pour la beauté de leur langage, vous appreniez a les juger avec une liberté mélée de respect, du point de vue de votre temps et de la société présente.

ile

Tel est, A peu prés, si jé ne m’abuse, l’esprit de Fontenay, autant que l'on peut exprimer en traits précis ce qui par nature échappe aux définitions. Mais ne me reprocheriez-vous pas d’oublier, disséquant ainsi un a un les membres d’un organisme vivant, que si Fontenay.a été tout cela pour vous, il a été encore autre chose, que je ne sais pas, que vous ne saurez peut-étre pas davantage expliquer rigoureusement? Vous y avez trouvé, si j’en crois ce que j'ai tant de fois oul dire, un climat fortifiant et doux, plein d’excitations salutaires, d’appels multipliés 4 toutes les forces endormies de votre 4me; une discipline souple, libérale, laissant un ample jeu 4 vos mouvements; un commerce a la fois familier et digne entre les éléves et leurs maitres ou leurs maitresses; point de brusques tempétes intérieures; nul empiétement sur la croyance religieuse, nulle direction oppressive ou insinuante des consciences; une grande liberté d’action et de pensée sous une régle invisible qui tendait toujours 4 se confondre avec la seule régle souveraine, celle de la raison et de la conscience. Vous respiriez 4 laise, sans étre tentées de vous abandonner. Et c’est pour cela, n’est-il pas vrai, que vos années de Ecole, malgré leur inévitable austérité, vous apparaissent parmi les plus douces et plus fécondes de votre jeunesse.

Que si maintenant quelqu’un s’avisait de penser et de lire qu'il n’y a dans tout cela rien de si nouveau, qui ne

fit déja connu et pratiqué en France, et dont il y ait lieu de se vanter comme d’une découverte, je m’empresserai d’abonder dans ce sentiment. Non certes, notre esprit n'est ni un étranger ni un nouveau venu en France; ce n’est pas un esprit de petite chapelle ni d’émigrés. I] est simplement le fait de bons citoyens, attentifs aux signes des temps, a rétat du pays; il a été d’année en année comme reconnu et adopté par nos ministres successifs. Et toutes les fois qu’un maftre éminent de l'Université est venu donner a ’Ecole une ou plusieurs conférences, aucune de vous, n’est-il pas vrai, n’a senti que sa langue différat en rien de celle qui se parle communément parmi vous. Non! il n’y a dans l’esprit de Fontenay rien que de frangais, de conforme aux meilleures traditions libérales et morales de notre pays, rien que n’avouat l’élite de nos concitoyens. Loin de prétendre faire « bande a part », nous nous flattons de penser et d’agir en compagnie des plus fidéles et des plus nobles représentants du génie national, dans le passé comme dans le présent.

C’est pourquoi vous ne vous offenserez pas s'il vous arrive quelquefois d’entendre des personnes, mal instruites plut6t que malveillantes, taxer de chimérique l’esprit de notre école. Que notre maniére de l’exprimer ou de l’appliquer risque parfois de paraitre empreint de chimére ou peut-étre de présomption, il se peut; et vous serez sans doute les premiéres a ne pas vouloir confondre lidéal d’éducation qui est votre lumiére et votre force avec les personnes appelées 4 le transporter dans le péle-méle et les difficultés de Ja vie quotidienne. Mais vous ne serez pas tentées de voir une chimére dans la prétention de travailler 4 une grande ceuvre patriotique, libérale, démocratique, populaire, ot votre effort, tout obscur qu’il est, n’est sirement pas perdu. Si semblable pensée vous était une fois ou autre suggérée par les cruels démentis de ]’expérience soit publique, soit privée, ou par l’usure, plus redoutable encore, de l’Age et des forces, il vous suffirait de rentrer en vouseméme pour reconnaitre qu’ll ne vous cst permis ni en raison ni en consoience de renoncer a ce

284 L'EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. a ee beau réve, que ce réve est, au regard de vous et du pays, la vérité méme ainsi que le devoir.

Ayez donc confiance : nous servons le bon esprit, esprit de liberté, de vérité, d’humanité; mais comment le faire passer dans l’intelligence et dans les mceurs du peuple? Grande question qu’il sera de notre honneur de garder toujours présente 4 nos yeux et toujours pressante. J’aurai lair d’y faire une réponse singuliére si je vous dis que la premiére condition pour agir sur le peuple est de connaitre le peuple. Et pourtant, croyez-moi, il peut arriver, si nous n’y prenons garde, que nous enseignions toute notre vie les choses divines ou humaines au peuple, sans le connaitre. Amon avis, aucun danger, aucune « tentation » ne menace plus les professeurs et les directrices que celle de devenir ou de rester bourgeois au sens étroit du mot, et de‘ s’y plaire comme & une supériorité; bourgeois, c’est-a-dire s¢parés des familles du peuple par une fausse aristocratie d’éducation, de goits, oui, de sentiments, méme de beaux sentiments. Beaucoup peut-étre d’entre vous enseignent en vued'un peuple abstrait qui n’est pas celui de leurs éléves, sans soupconner A quels rudiments, méme en morale (surtout en morale!), il faudrait descendre pour rencontrer le vrai peuple de l’usine et dela charrue. Aussi peut-il arriver que les jeunes institutrices, en sortant de vos mains, et animées d’ailleurs du meilleur vouloir, se trouvent dépaysées devant leurs éléves incultes, dont plusieurs ont tout, tout a apprendre, avec l’alphabet des lettres l’alphabet des meeurs, les éléments de la civilisation. Vous étes du peuple, vous avez a instruire le peuple : apprenez donc 4 le connaitre; et pour le bien connaftre, apprenez A l’aimer, comme votre famille; descendez vers lui, conversez avec lui, exorcisez le malin esprit bourgeois.

Ne lisais-je pas hier encore dans une étude sur Royer- Collard un mot plein de sens et de saveur que J’llustre

orateur parlementaire et philosophe adressait A ses filles : « Je ne veux pas que vous soyez des dames; je saurai bien vous en empécher ». Et cet autre mot : « On doit donner aux Classes déshéritées de la plus grande élévation morale en méme temps que de Ja fortune l’exemple de la plus compléte simplicité des meeurs >». Et il obligeait ses filles a tenir dans leur village de Sompuy une petite école d’enfants pauvres et orphelins.

En gardant ainsi toujours ouvertes vos communications avec le peuple, en pénétrant avec une cordiale sympathie jusqu’aux origines de vos éléves et au milieu moral ou elles vivent habituellement, vous apprendrez mieux que par-tous nos préceptes pédagogiques le principal secret de Yenseignement primaire, qui est de simplifier. Simplifier, non pas seulement dans le sens de rendre clair en ramenant chaque chose & ses éléments ou & ses principes (cette qualité-la est de tous les ordres d’enseignements), mais, en tout, choisir ce qui est 4 la portée des éléves, ce qu’ils peuvent s’assimiler, ce qu’ils ont le plus besoin de savoir, et qui en méme temps donne une idée fidéle de la vérité, en histoire, en géographie, en sciences. Simplifier en élaguant, en éliminant beaucoup de connaissances qui, toutes précieuses qu’elles sont, dépassent l’appétit, le temps, les moyens de nos jeunes filles. Vous résisterez 4 la mortelle tentatjon de tout dire, d’épuiser les programmes, de transporter daris vos écoles normales Jes cours de Fontenay. Et alors VvQs jeunes institutrices, instruites par votre exemple . et vgs consejls, apprendront 4 leur tour a appliquer cette loi fondamentale de l’instruction primaire que nous oubljons trop : enseigner peu afin d’enseigner bien, simplifier en choisjssant et en portant sur le principal tout l’effort soit de explication et de l’intelligence, soit de la mémoire. Nous ne ferons qu’a ce prix ceuvre qui vaille. Je sais les objections tirées des exigences du programme et des commissions d’examen; j’en apprécie la forge, mais j’estime que si nous tous, tant que nous sommes, depuis les professeurs jusqu’aux instituteurs et aux institutrices, nous Vivions plus prés de J’intelligence et de l’Ame du peuple,

Bac 2 = AT Fa ode aucune considération d’examen ni de programme ne nous empécherait d’appliquer avec obstination cette régle, dictée par la nécessité, j’ai presque dit par ’honnéteté : choisir et simplifier.

J’ai parlé de l'esprit bourgeois; je dénoncerais volontiers un autre tentateur, l’esprit fonctionnaire, proche parent du premier, qui est, lui aussi, parmi nous un agent d’iso- Iement trés a redouter; cet esprit qui éloigne les gens en place, assurés de leur travail régulier et de leur traitement 4 jour fixe, de la fréquentation des cultivateurs, dépendant du ciel, de la terre, des saisons, des intempéries, des crises commerciales, etc.; qui les rend presque étrangers aux inquiétudes ou aux espérances dont le pays est ému; ou encore qui trace une démarcation si profonde entre eux et leurs subordonnés qu’ils en viennent tout doucement 4 oublier quwils n’existent et ne figurent au budget que pour le service des autres, si bien qu’a l’occasion ils disputent aprement, pied a pied, sur la mesure de temps ef de peine que comportent strictement leurs fonctions. Qui ne voit que cet esprit de mandarinat, de diplémes, n’a rien de commun avec l'éducation libérale, laquelle se reconnatt surtout a la générosité, a l’ample don de soi, au rapprochement étroit, 4 la pénétration mutuelle du-maftre et de Véléve? Qui ne voit encore que cet esprit, déplaisant et bas autant que pernicieux dans les deux sexes, l’est particuliérement chez la femme, de qui l’on se plait & attendre la délicatesse et la noble libéralité des sentiments?

Oserai-je vous confier une crainte qui m’a quelquefois traversé l'esprit? Peut-étre le régime de I'internat, si propre, semble-t-il, 4 entretenir la sympathie, I’échange affectueux des bons services par le contact incessant des mattresses et des éléves, favorise-t-il d’autre part a quelque degré l’égoisme individuel, qui s’enferme strictement dans ses limites, qui n’entend pas se géner pour des cas imprévus, qui répugne aux petites incommodités de la vie quotidienne. Mais ay regarder de prés, je crois plus juste de s’en prendre a ceci: que linternat ni l’externat ne tiennent lieu de la vie de famille, l’école par excellence des

ALLOCUTIONS. L'ESPRIT DE FONTENAY. 287 petits et des grands sacrifices, ou il n’y a pas de réglement qui marque d’avance ce que vous devez et ce qui vous est di, ot l’on ne peut pas se réserver pour soi tout seul une place commode et assurée, pas méme une heure inviolable; ou lon appartient sans conditions 4 tous et 4 chacun; ot la femme de lesprit le plus cultivé est tenue souvent, presque toujours, de remplir elle-méme les plus humbles offices au lieu de s’en reposer sur des domestiques et sur une Econome; ou l’on est appelé chaque jour & l’improviste 4 se géner, & se subordonner, 4 s’effacer devant les jeunes et les vieux, devant les caractéres et les humeurs difficiles, devant les maladies dont on guérit, et les infirmités dont on ne guérit pas; ot la joie d’aimer est la seule rémunération de tout ce qu’on sacrifie de soi. Sans doute, il ne serait pas raisonnable d’espérer que l’école se confonde jamais avec la famille; mais on ne me persuadera pas qu’il faille renoncer & voir des femmes bien nées et bien élevées, associées & une ceuvre noble par excellence, mettre dans leurs rapports habituels, avec la dignité simplede la bonne compagnie, la prévenance cordiale et le support mutuel sans lesquels la vie de famille elle-méme change de caractére et perd tout son prix.

Personne ne comprendrait non plus que nos maftresses du peuple, nourries pour ainsi parler « de nectar et d’ambroisie », du plus pur des traditions. morales, religieuses, littéraires, du genre humain, eussent perdu a ce régime le sens de leur propre nature, au point de dédaigner les travaux du ménage et les soins délicats de toute sorte qui appartiennent a leur sexe, ou bien encore qu’elles montrassent de la répugnance & les apprendre a leurs éléves.

Enfin, si je cherche, en terminant, 4 résumer en peu de mots le principal de l’esprit de Fontenay, parmi tous les traits énumérés, je reléverai celui-ci: l’on s’est avant tout proposé de donner aux éléves l'impulsion personnelle, le goat, le besoin d’entreprendre et de continuer elles-mémes, toute la vie durant, leur éducation ainsi que leur instruction. Nous avons voulu leur graver, au plus profond de

l'Ame, le sentiment de la propre responsabilité, aussi bien dans Je domaine du yrai que dans celui du bien. Former au plein sens du mot des personnes, qui sous l’autorité de la conscience et de la raison aient une pensée, nn sentiment, une volonté a elles, des personnes, et non des mécanismes savants et bien montés, ni des mannequins de société, habillés, modclés et pensant selon la mode. Des personnes, cest-a-dire des étres qui vivent d’une vie propre et qui sément la vie autour d’eux, voilA peut-étre l’esprit de l’Ecole dans son trait caractéristique. Ne vaus semble-t-il pas que ceux qui réussiraient, 4 quelque degré, 4 inoculer ce sentiment a une génération n’auraient pas démérité de leur pays, et qu’ils auraient travaillé pour l'avenir autant que pour le présent?

Ai-je maintenant tout dit? Ai-je réussi a définir a peu prés, tout indéfinjssable qu'il soit, notre esprit d’éducation? Quand je l’ai montré a la fois national, démocratique, libéral, moral, visant 4 travers le savoir l‘intelligence, et a travers intelligence l’'4me, la personne jntérieure, me serais-je encore arrété, sinon 4 la surface, du mojns au bord de l’essenticl? Tout cela n’implique-t-il pas avant tout la foi méme @ 1’éducation et 4 sa vertu libératrice? Et que vaudraient, en’ effet, ces beaux dehors, quel sens attacher 4 ces grands mots, si en notre 4me et conscience nous ne croyions désirable, nécessaire, possible, de communiquer aux enfants du peuple, non seulement les connaissances élémentaires, et par elles, les moyens d’acquérir cette mesure de bien-étre sans laquelle on est A peine une créature humaine, mais encore ce qu’il y a de plus précieux dans le patrimoine spirituel de )’humanité, ce qui peut les ‘aider 4 passcr de l’état de nature ou d’animalité intelli. gente 4 l'état de véritable liberté? Et tout & la racine méme de cette foi a l’éducation, qu’y a-t-il encore qui se trouve étre notre raison, si j’ose dire, inépuisable de vivre, de travailler avec espoir? C'est, je pense, la foj A la dignité, a 'q valeur infinie de l'homme, de toute Ame d’homme et de vute destinée; c’est Vidée, mélée dés Vorigine a tous les

enseignements de YEcole, que l’homme n’est pas enfermé tout entier sous les lois et dans les conditions de Vhistoire naturelle; que sa destinée ne s’épuise ni dans l’individu, ni dans la famille, ni dans la cité, ni dans l’humanité, ni en rien de visible, d’éphémére et de borné; qu'il est, selon le mot du vieux sage et poéte de la Gréce, adopté par l’apétre chrétien, de race divine; si bien qu’en travaillant A fonder en nous-mémes-et chez les jeunes filles de nos écoles, le régne de la vérité, de la liberté, de la justice, de l’amour fraternel, nous concourons & une ceuvre éternelle et sacrée. Vous n’en étes pas moin§ restées mattresses de penser, de pratiquer, de vous abstenir, chacune selon la tradition ou la doctrine de son choix : toute conviction nous a paru respectable qui n’aliéne pas la liberté de la raison et le droit souverain de la conscience.

Tel m’apparait notre esprit d’éducation. Mais tandis que jessaye d’en dessiner les trails, je ne me dissimule pas que je fais d’autant mieux voir 4 tout le monde combien nous lui restons inférieurs les uns et les autres, soit dans notre pratique de Fontenay, soit dans celle des Ecoles normales. Cet idéal, si imparfaitement ébauché qu’il soit, en méme temps qu’il nous souléve et nous porte, nous juge, nous met a notre place et nous fait une loi d’étre modestes.

Cet esprit vivra-t-il? Restera-t-il fidéle & ses origines? Prendra-t-il racine dans les mceurs, dans les vétres, dans celles des éléves, vos filles, et de leurs éléves innombrables, vos petites-filles? Saurez-vous préparer..a la France une génération de femmes dignes de prendre place dans une cité libre, active, intelligente, mais trop peu munie de traditions? Saurez-vous fixer peu a peu l’esprit de Fontenay dans une discipline d’idées, de sentiments, de procédés pratiques d’enseignement et d’éducation qui soit capable de durer? Sera-t-il assez résistant et assez souple 4 Ja fois pour s’adapter aux besoins du pays, pour se préter aux mouvements de lopinion? Ou bien se trouvera-t-il a Vusage, étroit, raide, stérile, impropre a se développer, A se diriger, 4 se propager? C’est le secret de l'avenir; c’est votre secret : Fontenay sera ce que vous le ferez.

Réunion du 6 aodt 1896. Adieux & l’Ecole.

Vous n’attendez sans doute de moi rién qui ressemble a un discours; cela ne répondrait, en cette circonstance, ni a vos sentiments ni aux miens. Je veux plutdot vous parler une derniére fois comme je vous ai parlé si souvent dans nos Conférences quotidiennes du matin, avec simplicité et liberté. Jamais autant qu’aujourd’hui le mot de l’Ancien. que je vous ai souvent cité : « Pénétre dans 1l’Ame des autres et laisse les autres pénétrer dans la tienne », ne m’a paru devoir étre la régle de nos entretiens et le seul genre d’éloquence — si c’en est un — qui me soit permis. Aidez-moi seulement, dans l’évocation de nos vieux souvenirs, 4 maitriser mon émotion en maftrisant la vétre.

Je ne veux pas affecter une impassibilité qui serait bien éloignée de ma disposition réelle. En repassant du regard les seize années écoulées, je considére que je laisse derriére moi la période la plus heureuse de ma vie; heureuse par une grande activité au service d’un grand dessein; heureuse par l’entiére communauté d’esprit avec des collaborateurs éminents; heureuse par l’échange quotidien de vues avec des maftresses dévouées; heureuse par la confiance et l’affection des éléves.

Je me rappelle le jour et presque Vheure od je recus la premiére ouverture concernant une Ecole normale supérieure @institutrices 4 fonder. C’était au cours de ma premién? tournée d’inspection générale, dans une pitto-

resque petite ville des montagnes basques, A Mauléon, dans la méme hdtellerie ou quarante-trois ans auparavant, a lage de sept ans, j’dvais été conduit par mon pére. II venait alors me confier aux soins de l'un des bons instituteurs formés par la récente loi de 1833 (loi Guizot) qui, le soir méme, m’emmenait avec lui dans le village le plus reculé de la frontiére; le lendemain, il me faisait asseoir parmi les jeunes montagnards, ses éléves, dans l’humble école établie sous le porche de l’église paroissiale, au milieu du cimetiére communal, en face d’un cirque ravissant de montagnes boiseés. C’esat 14 que mon imagination a regu ses plus vives impressions de la nature; la aussi, jen rends graces A mon excellent maftre basque, que j’ai appris, bien appris, ma grammaire frangaise.

La proposition de M. le Directeur de l’Enseignement primaire ne laissa pas, vous le pensez bien, que de me troubler, et pour des raisons diverses. Je me défiais de moi-méme, je ne voyais pas clair. — Et pourtant j’acceptai. Il ne s’agissait d’ailleurs que d’une absence de trois ou quatre ans : le temps d’organiser l’Ecole; et c’est pourquoi je partis, n’emportant ni bibliothéque ni mobilier, que lincendie devait consumer plus tard avec ma maison entiére. Au lieu de quatre ans, me voici au terme de la seiziéme année.

J’ai également trés présent a lesprit mon premier entretien avec M. Jules Ferry, ainsi que ma premiére rencontre avec nos professeurs; et bien que le moi soit déplaisant, vous me saurez gré, j’en suis sir, de vous livrer familiérement ces souvenirs: ne font-ils pas en quelque sorte partie de vos archives? 7

M. Ferry attachait la plus grande importance a la nouvelle institution, unique en son genre, sans précédents connus en France ni a l’étranger, et qui formait la pierre angulaire de toute l’organisation projetée des écoles normales et des écoles de jeunes filles. Il la voulait franchement laique d’esprit, d’enseignement, de discipline, comme de personnel, mais sérieusement éducatrice et morale, sans rien d’étroit, de sectaire, d’exclusif. Nous edmes &

eee

292 LYEDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. nous expliquer ensemble sur plus d’un point délicat. I! avait pris la peine de lire ce que j’avais publié en divers temps sur des matiéres diverses et en particulier sur l’éducation nationale; il ne partageait pas toutes mes vues; mais nous étions d’accord sur le caractére 4 imprimer 4la nouvelle création. Il voulut bien me dire qu’il me prenait tel que j’étais. C’était, de sa part, me faire un grand crédit, puisque je n’étais pas, comme on dit, de la carriére.. Depuis, il me vit a l’osuvre, et je puis dire sans la moindre présomption, qu’il ne cessa de m’honorer de sa confiance, en multipliant jusqu’a sa mort, ministre ou simple député, les témoignages de sa bienveillance pour l’école de Fontenay. — Et & ce propos, je ne résiste pas a l’envie de vous lire deux lignes d’une lettre que j’al regue ces jours-ci de Mme Jules Ferry : « Celui dont vous gardez la chére mémoire, me dit-elle, aurait été bien affligé de la résolution dont vous me faites part : non pour vous, qui avez droit au repos de la famille, mais pour la grande et noble tache dans laquelle vous ne sauriez étre remplacé.... » En lisant ces touchantes paroles, il m’a semblé que j’entrais de nouveau dans le cabinet de notre illustre et cher homme d’Etat et que je l’entendais me dire de sa voix grave : « Monsieur Pécaut, vous n’avez pas trompé mon attente ».

Je rappelais aussi ma premiére rencontre avec les professeurs. C’était au Ministére, dans une des-grandes salles de Commissions que plusieurs de vous connaissent. Comment vous dire ce que j’éprouvai lorsque je vis entrer Yun aprés l'autre tant d’hommes déja considérables par le talent ou le savoir, et qui étaient appelés a l’étre davantage, parmi lesquels se détachaient, je m’en souviens, par leur haute stature, comme par leur air résolu, M, Albert Sorel et M. Charles Bigot. Oh! je me sentais petit devant ce groupe d’hommes éminents, dépourvu que j’étais de hauts titres universitaires et de toute compétence spéciale reconnue. Je n’avais & me prévaloir, pour oser marcher a leur téte, d’aucun genre de supériorité; je n’avais meme pas, dans cette séance préparatoire, un pro gramme 4a leur exposer. Ce programme, nous devions le

dresser ensemble, d’un commun accord, et au jour le jour : jen’avais pas la fatuité d’en composer un a l’avance. Oui, jétais, je vous assure, bien modeste 4 l’égard de tous ces collaborateurs. Et vous ne refuserez pas de me croire si jajoute qu’au fond du cceur je le suis toujours resté, me plaisant &les écouter et souvent a les admirer, jouissant de leur supériorité, et me plaisant & en faire jouir nos éléves.

N’avais-je pourtant rien qui, A ce poste dechef désigné dela nouvelle maison, me donnat hardiesse et confiance? Oui, j’'avais ce qui devait étre le lien de plus en plus fort de notre communauté de pensée et d’action : le sentiment net et fervent des nécessités pressantes de notre pays et de notre démocratie, des périls qui menagaient, l’un et l'autre, et des conditions qui seules pouvaient assurer leur salut. J’étais particuli¢érement pénétré de, lintérét urgent qu'il y avait 4 rapprocher étroitement les diverses parties de la société, et entre autres les deux sexes, par une bonne éducation nationale, qui fit participer les humbles, les faibles, les ignorants, les dépendants, 4 ce que nous possédons de plus précieux, de plus moral, de plus libéral; a établir enfin entre ceux d’en haut et ceux d’en bas une communauté de principes, d’habitudes, de sentiments, de partis pris généraux, sans laquelle la démocratie n’est qu’une vaine apparence, exposée sans cesse A des causes trop actives de ruine.

Voila le sentiment qui m’animait! Je voyais clairement que le suffrage universe] étant désormais le maitre, nous devons périr par lui ou étre sauvés par lui; et pour qu'il nous sauve, il faut 4 la fois linstruire et le pénétrer du bon esprit, de celui que les plus éclairés, les plus sages parmi nous estiment le meilleur pour leur propre usage. Et cette communication ne peut s’établir d’une maniére durable et avec quelque intimité que si elle s’étend aux femmes : c’est pourquoi la nouvelle Ecole normale supérieure des institutrices était appelée & remplir un grand office national. Or la méme persuasion, le méme ardent désir, la méme espérance animérent dés le premier jour

tous les maftres de Fontenay; voila ce qui me permit de marcher de plain-pied avec eux, ce qui devint la commune inspiration des divers enseignements. Nous n’avons cessé de nous sentir a la fois reliés ensemble, et comme portés par la considération d’un but supérieur qui nous dominait tous et s’imposait aux plus éminents mémes.

Quand je songe & ces premiéres heures si pleines d’espoir, d’activité, de cordiale entente, ob l'amour réfléchi du pays, du peuple, des institutions libres, formait le charme secret de nos rapports quotidiens, je suis comme envahi d’une grande reconnaissance. Reconnaissance envers la divine Providence qui daigna ajouter & ma vie active, au moment ot je la croyais terminée, une longue saison de travail au service de la cause la plus aimée; envers tous nos ministres, qui m’ont l’un aprés l’autre comblé des marques de leur confiance; envers nos professeurs qui ont bien voulu m’accepter pour leur pair, bien que destitué des titres et des talents qui les distinguent eux-mémes; envers les amis de Fontenay qui, dans les plus hautes positions de Université, se sont plu & préter généreusement caution pour notre maison et 4 Phonorer de leur concours temporaire.

Il m’est doux, a cette heure ot je me sépare de l’Ecole, de saluer d’un dernier adieu nos chers morts. Le premier de tous, M™° de Friedberg, noble et vaillante directrice et une vraie femme, dont la présence et l’amitié me devinrent de plus en plus précieuses, & mesure que nous apprimes a nous mieux connaftre, et qui devait déployer dans sa longue et terrible agonie une fermeté d’Ame et d’intelligence, une sollicitude pour la moindre de ses éléves qui ne s’effaceront de la mémoire d’aucun de ceux qui en furent témoins. Aprés elle, Charles Bigot, si estimé de vous toutes pour sa parfaite droiture d’historien littéraire et de moraliste, et son ami Marion, si sérieux et si loyal.de pensée, si simple de langage et si aimable d’allure, votre premier initiateur aux doctrines et aux habitudes philosophiques, et ace qui vaut mieux encore que tout systéme, a ce qui est lame de toute philosophie, A la sincérité intellectuelle.

Je n’oublie pas son camarade d’école, Léon Robert, l'un de nos plus dévoués collaborateurs, qu'une cruelle destinée a ravi prématurément a notre affection. Enfin, le vénérable M. Mourgue, venu plus tard, mais que l’attachement passionné 4 notre maison, son zéle sans bornes pour les éléves, son aimable caractére mirent bientét au rang des amis de vieille date.

Qu’'il me soit permis aussi d’exprimer, en votre nom, ma gratitude 4 ceux qui, sans figurer au nombre de nos professeurs ordinaires, nous ont fait V’honneur de faire entendre de temps a autre leur voix parmi nous. D’abord a Paul Bert, enlevé trop tét 4 la République, qui, le premier, vint, nous donner une conférence sur la philosophie de Vhistoire naturelle, dont toutes vos anciennes furent profondément remuées; enfin &4 M. Ravaisson, a M. Bréal, 4 M. Delage, & M. Boutroux, dont les visites presque annuelles ont été pour l’Ecole une féte, féte austére de Yesprit, dont l'impression ne s’effagait pas.

Je ne me priverai pas non plus de rendre hommage 4 des hommes qui, a plus d’une reprise, interrompant leurs travaux personnels, ont consenti 4 nous préter une collaboration prolongée et se sont montrés en toute occasion préts 4 nous venir en aide : tels M. Rabier et M. Séailles. Je veux en particulier rappeler 4 toute l'association, avant que plus d’années aient passé sur nos tétes, le dévouement (ce mot trop prodigué se trouve étre ici le mot propre) que M. Liard témoigna & l’Ecole dans une circonstance grave. Nous étions 4 la fois attristés et embarrassés par la maladie d’un de nos professeurs, qui arrétait un des enseignements les plus importants. Il me vint tout & coup a l’esprit une hardiesse qui ne se concevrait guére sous un autre régime que la démocratie, et qui eit été une impertinence si j'avais moins estimé celui qui en était objet : c’était de m’adresser pour cette difficile et laborieuse suppléance au directeur de l’enseignement supérieur, philosophe lui-méme. J’osai lui en faire la demande de vive voix, un jour de réception officielle, au Ministére. Non, je n’oublierai jamais avec quelle promp-

titude de décision et sieiiuelle parfaite simplicité il répondit sur-le-champ : « Je tiens & grand honneur d'accepter cette proposition; j’irai ». I] vint en effet durant tout un hiver, arrivant de Passy le samedi a neuf heures du matin, 4 travers la neige et la boue, et faisant en tout le métier de professeur, enseignant, interrogeant, corrigeant les compositions trés nombreuses, et donnant ainsi, lui, le plus haut fonctionnaire de l’Université, un rare exemple de dévouement a la cause populaire. Vous me reprocheriez de laisser un pareil trait s’effacer peu a peu de notre histoire.

Enfin, il me sera sans doute permis, malgré l’amitié qui nous unit depuis longtemps, de rendre a M. Buisson, en votre nom et au mien, ’hommage que nous lui devons 4 tant de titres. Aprés M. J. Ferry, c’est lui (il m’appartient plus qu’d’ personne d’en témoigner) qui peut s’appeler le fondateur de l’Ecole; et aprés l’avoir fondée, il I’a constamment suivie, conseillée, protégée avec le méme effacement de soi qu’il montrait dans toutes les parties de sa vaste activité. Par une colncidence bien involontaire, nous nous éloignons tous deux en méme temps, lui de son poste éminent de directeur de l’Enseignement primaire, ot il était notre chef immédiat, moi de l’Ecole ow il m’avait fait appeler; je manquerais 4 un grand devoir si je ne disais, au moins une fois que, sans lui, Fontenay n’efit pas été le Fontenay que l’on connait, dont vous aimez a vous réclamer, et dont nous n’avons pas & rougir devant le pays.

Si, maintenant, je repasse en esprit ce qui s’est fait durant les seize ans qui finissent aujourd’hui, ce qui me frappe le plus, c’est d’abord J’effort considérable, a la fois d’intelligence et de conscience, auquel j’ai assisté; effort qui n’a pas été chaque année également heureux pour toutes les éléves dans ses résultats visibles et immédiats, mais qui en fait ne s’est jamais relaché depuis Yorigine, sous une diversité d’apparences qui tenait A l’Age plus ou moins jeune de nos éléves et aussi 4 leur premiére éducation. J’ai dit effort de conscience, c’est-a-dire travail intérieur, personnel et moral, joint au travail intellectuel. On s'est

plu quelquefois, tantét avec une intention bienveillante, tantét avec une arriére-pensée ironique, 4 appeler Fontenay un Port-Royal lasque. C’était nous faire beaucoup d’honneur, et le rapprochement n’a sirement rien qui nous déplaise. Jene pense pas qu'il y ait une maison en France, soit laique, soit ecclésiastique, ou la mémoire des « Messieurs de Port- Royal », de leur esprit d’indépendance dans les choses spirituelles, de leur religion tout intérieure, de leur piété grave et douce, de leurs malheurs immérités, des grands et durables services qu’ils ont dans l’espace de quelques années rendus & !’éducation, ait été plus honorée que chez nous. L’admirable ouvrage de Sainte-Beuve, qui fait d’eux en quelque sorte nos contemporains, est un de ceux que vous avez appris a goiter, a lire et a relire.

Mais si l’exemple des petites écoles et de leurs maftres a souvent été mis sous vos yeux, si nous n’avons pas de peine 4 comprendre le mot de Sainte-Beuve : « Pour que ce pays d’honneur devint un pays de force et de légalité, il efit fallu que l’élément janséniste, si peu aimable qu’il fat, entrat pour n’en plus sortir dans le tempérament moral de la France »; d’autre part, il ne nous a point échappé que Port-Royal, celui du xv? siécle, celui du grand Arnaud et des Religieuses, celui de Jacqueline Pascal et méme de son illustre frére, nous aurait probablement su peu de gré de notre sympathie, et ne nous edt pas payés de retour. De quoi il n’y pas lieu de nous étonner. C’est qu’en effet nous sommes, nous, si j’ose le dire, capables de le comprendre, de le respecter, de l’aimer et il eft été, lui, hors d’état de nous comprendre, d’étre seufement juste a notre égard. Un mot dit tout : nous sommes une maison d’éducation lalque; ils étaient une maison ecclésiastique. Leur conception de la morale est admirable parce qu’elle nous adresse au for intérieur, 4 la source méme de la vie, et non pas seulement aux actes, soit rituels, soit moraux; mais elle est empreinte d’ascétisme, réduisant la vie présente 4 un minimum, qu’ils acceptent sans y mettre leur coeur, tandis que la nétre est séculiére, considérant la vie et la nature, en leurs diverses branches, famille et cité,

politique, science, industrie, comme légitimes et susceptibles d’étre pénétrées de l’esprit supéricur. Il est vrai que leur maniére de penser est souvent hardie, animée d'un souffle de raison libre, précisément parce qu'elle est sérieuse, plus occupée du dedans et de la vérité que des conventions établies et des apparences : mais elle n'en reste pas moins rivée 4 la lettre de la tradition ecclésiastique : tandis que la nétre, sans étre en aucune facon « libertine » 4 l’égard de la religion ni méme indifférente, sans étre irrespectueuse & ’égard du passé, réserve avec un soin jaloux, dans les choses d’éducation et de morale, le droit d’appel au tribunal de la raison ou. de la conscience. C’est pour cela que Fontenay est et restera une entreprise nouvelle dans Phistoire de notre pays, et que, le cours de sa destinée vinti] a étre interrompu & la suite d’une réaction politique, le fait seul qu’il a été fondé, qu’il a pu réussir un assez long temps, et gagner Je respect de tous, deviendrait un témoignage de grand poids en faveur de |]'éducation latque. Qucl que soit un jour le destin des murs qui nous ont abrités, et qui sans doute n’échapperont pas plus a la loi du changement que n’y ont échappé Port-Royal de la ville, Port-Royal des champs et Saint-Cyr, j’atteste qu’ils auront été plus d’une fois témoins du plus noble des spectacles : celui de jeunes esprits de femmes s’appliquant d'un effort sincére, sous la conduite de leurs maitres, non seulement aux études professionnelles, majs a la recherche de la vérité supréme et du bien; cherchant a pénétrer le sens de la destinée humaine, non par simple curiosité spéculative, mais avec l'ardent désir de fonder leur existence morale sur autre chose que la coutyme établie, l’opinion régnante, les convenances sociales, avec le souci de n’étre pas, de ceux et de celles dont le poéte a dit : « Ils ne seront jamais, ils n’ont jamais été », et de se mettre par 1a en état d’enseigner, d’élever les institutrices du peuple en pleine lumiére de raison et en pleine dignité de conscience. Oui, je me persuade que si un jour, au siécle prochain, ou plus tard encore, quelque érudit, ami des bonnes études et de la bonne éducation, vient visiter ces lieux, il

dira, s’il est bien informé, que non seulement on y a beaucoup travaillé — (quelquefois trop!) — mais que des jeunes femmes de vingt a vingt-cing ans, des filles de France, y ont appris a vivre de la vie de l'esprit et de celle de l’Ame; qu’on y a beaucoup aimé la patrie et le peuple, sans mépriser ni hair |’ étranger; que nulle part la liberté et la démocratie n’ont été l’objet d’un culte 4 la fois plus fervent et plus clairvoyant, plus réfléchi et moins superstitieux.

Crest qu'en effet, vos maftres, en vous initiant a ce culte, ne vous ont pas abusées sur ce que vous aviez a attendre de la vie. Ils ne vous ont pas caché que vous étes venues dans un temps difficile, tout hérissé-de contradictions, plein de problémes posés qui ne sont pas prés d’étre résolus, plein de choses qui meurent et qui ont de la peine a disparaitre, comme aussi de choses qui naissent et qui ont de la peine 4 prendre vie et corps; plein de conflits et de haines, de préjugés tenaces et de peu de foi réelle; plein d’indécision et de témérité. — Mais aussi un temps et un pays fertiles en ressources cachées, en bonnes volontés qui s’ignorent et cherchent a tatons leur meilleur emploi, en incitations multipliées au bien sous toutes ses formes; un temps favorable au libre jeu des activités, et. que domine de plus en plus non seulement la pitié pour les humbles, mais, ce qui vaut mieux, le sentiment d’un devoir social envers eux, obligatoire et urgent; surtout, oh! surtout un temps que l’on peut aimer résolument de préférence & tous ceux oU se plaft notre imagination complaisante, parce que, au fond de ses contradictions et de ses incertitudes, se cache une vertu souveraine ; la dévotion 4 la vérité, en d’autres termes, la sincérité de Vintelligence, vertu sans laquelle toutes les autres baissent aussitét de prix, mais vertu de laborieuse pratique en face d’une complexité de problémes moraux et sociaux telle qu’aucune époque n’en a connu de semblable. Et c’est pourquoi, ce n'est plus le temps du paisible enseignement des corporations et de la bonne vieille coutume : tout est ébranlé, tout est en voie de transformations, idées et institutions; etil ne faut pas s’étonner que dans cette fermentation uni-

300 L’EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. verselle, ce soit le mal qui frappe d’abord la vue, le mal débordant de toutes parts avec la diffusion (malgré tout si désirable!) du bien-étre et de l’instruction.

Pour conjurer ce mal, dont les esprits frivoles sont les seuls 4 détourner la vue, et que les plus clairvoyants d’entre nos concitoyens, les moins suspects de défaillance, nous dénoncent a haute voix, le plus efficace des moyens a notre portée, le plus pénétrant, pour ne pas dire l’unique, est et sera toujours l'éducation. Aussi n’y a-t-il pas aujourd’hu de besoin plus universellement ressenti. De tous cétés, en haut et en bas, dans les classes moyennes et dans les classes populaires, dans l'Université, dans les familles, dans les rangs du parti libéral comme dans ceux du parti contraire, le méme cri se fait entendre, de plus en plus pressant 4 mesure que le désordre apparaft plus menagant: Uéducution! Il y a quelques jours a peine, c’était le théme de deux éloquents discours prononcés a la Sorbonne, !’un par M. le ministre de l' Instruction publique, et l’autre par M. Desjardins, aprés avoir été, les années précédentes, dans une solennité semblable, le sujet de discours non moins sérieux ni moins émouvants de M. Darlu et de M. Rabier. Si, dans cette capitale question, quelque chose distingue les partis entre eux, c’est que, de notre cdté, nous ne nous dissimulons pas les difficultés du probléme et son extréme complexité; nous voyons et nous acceptons les données que notre temps nous apporte, données scientifiques, sociales, morales; nous n’essayons pas de galvaniser des idées, des moeurs, des institutions mortes; nous nous obstinons a ne vouloir fonder que sur le vrai, tel qu’il nous est possible de le découvrir; nous ne séparons pas la vérité dans l'éducation de la vérité dans l’enseignement, ni la vérité dans l’enseignement de la vérité dans les sciences naturelles ou morales; et sans avoir (oh! combien il s’en faut!) une foi superstitieuse A la vertu de l’instruction, nous restons pourtant des croyants, continuant de croire que « la dignité de homme est dans la pensée et que c’est de la qu’il peut se relever ». C’est la supériorité de l’enseign>ment laique, en dépit de ses imperlections,

ALLOCUTION D’ADIEU. 304 de chercher toujours plus de lumiére et une lumiére plus pure : mais par cela méme que, voulant faire ceuvre de vie et non ceuvre artificielle, il envisage la tache a remplir dans son vrai jour, telle que l'état présent de la société, les résultats de la science, les conditions permanentes de la nature humaine la lui imposent, par cela méme, dis-je, il se trouve aux prises avec des difficultés de toute sorte, qu’il est de son honneur de ne pas éluder, qu’il serait de son devoir de ne jamais perdre de vue.

Ai-je besoin dajouter que la nécessité de pourvoir a Péducation nationale n’apparaft nulle part plus urgente que dans le domaine primaire. Assurément, il y a beaucoup & faire dans celui de l’enseignement secondaire, et Yon ne peut pas séparer Vintérét de l'un de Vintérét de l'autre; mais c’est le champ primaire qui est le vrai champ de bataille. Je lai déja dit, et peut-on le trop répéter? notre pays, avec ses institutions libres et populaires, mourra inévitablement par le suffrage universel, s'il ne sait le pénétrer a temps de raison, de justice, de fraternité. Voila bien le redoutable probléme dans ses termes nus.

Eh bien! nous ne cachons 4 personne qu’en travaillant & ce que chacune de vous eut sa vie propre, sa vie intellectuelle et morale, Ace qu’elle comptat pour une au lieu d’étre une copie effacée de ses maftres, un simple organe de transmission des connaissances ou des habitudes, nous avons nourri une grande ambition; c’est qu’ayant leur vie a elles, elles fussent capables et dignes de la communiquer a d’autres; et qu’ainsi, de proche en proche, de foyer en foyer, a travers les écoles normales, les écoles supérieures, les écoles élémentaires, l'éducation nationale des jeunes filles atteignit 4 quelque degré ’4me méme du peuple et contribuaét & former de meilleures moeurs privées et publiques. ;

. Si ’on ne vous a pas amishes sur les difficultés de ee & accomplir et sur les conditions du temps et du pays ot: vous étiez appelées ay travailer, d’autre part on ne vous a pas laissées démunies et, pour ainsi dire, sans provision de route. Ni les impulsions généreuses ne vous ont manqué

de celles qui décident de l'avenir dans les 4mes honnétes, et que le temps n’use pas; ni les directions pédagogiques; ni méme, j’ose le dire, les principes de croyance et de conduite. Sans qoute, vos maitres ne vous ont rien appris qui ressemble & un credo dogmatique; non seulement, nous sommes restés fidéles & la loi de neutralité qui régit nos écoles, mais nous avons évité avec le dernier soin tout empictement sur votre foi intériéure. Le premier des articles de notre croyance laique a été le respect de l’ame elle-méme, du mystére de liberté qu’elle porte en elle,

Et tout homme est un livre, ot Dieu lui-méme écrit,

et de tout ce que cette liberté intérieure recéle de puissances latentes, susceptibles, soit de se développer, soil de demeurer 4 jamais endormies; de ce qu'elle implique de responsabilités 4 longue portée; de tout ce qu’elle appelle de hautes prévisions sur la direction générale des choses et leur fin derniére, sur Dieu et sur le monde, sur les rapports de l'un et de l'autre. ©

En ce qui me concerne, je vous ai souvent exprimé mon sentiment personnel, que |’Age et l’expérience n’ont pas affaibli, sur les trois conditions hors desquelles ]’éducation morale, privée ou publique, ne saurait déployer

toute sa fécondité. D’abord, qu’elle s’inspire sans cesse:

dune claire connaissance de notre nature, de sa grandeur et de sa misére, de notre force et de notre faiblesse. J'ai dit connaissance : je devrais plutét dire vue, la plus directe, la plus intime, la plus sympathique possible, et telle a peu prés qu’elle s’exprime dans ces vers de Musset :

Ta pitié dut étre profonde

Lorsque avec ses biens et ses maux Cet admirable et pauvre ‘inonde Sortit en pleurant du chaos.

Dénué de cette pitié et de ce respect incessarment renouvelés, l’éducateur et a plus forte raison l’éducatrice primaire ou secondaire ne trouvera, ne cherchera méme

jamais les chemins profonds de l’Ame : elle s’arrétera & Yentrée.

Une seconde condition, déja indiquée, c’est que l’éducation laique se meuve en pleine raison, en pleine sincérité de Vintelligence et de la conscience morale, en plein et constant accord avec la vérité connue, la vérité de histoire, dela science, de l’expérience des choses de la nature et des choses de ]’A4me. A ce prix seulement elle sera sérieuse, profonde, efficace. Toute défaillance sur ce point, toute transaction, de quelques beaux prétextes qu’elle se pare, si commode et si séduisante qu'elle soit, finit pas étre stérile, sinon mortelle, 4 la fois pour le maftre et pour l’éléve. *

Et, enfin, je pense que l'éducation morale laique n’atteint sa plus haute portée, qu’elle ne manifeste toute sa vertu, qu’elle ne plonge au plus intime des choses et jusqu’a la racine méme de notre étre, en un mot qu'elle n’est pleinement dans le vrai que si elle offre & Yinstable et précaire existence humaine un point d’appui immuable et éternel, si elle éveille et entretient dans ]’enfant le sentiment de sa parenté divine, si elle fonde par la son incomparable grandeur, si elle le rend sacré et inviolable & ses propres yeux comme aux yeux d’autrui,... et pourquoi n’ajouteraisje pas, si elle lui ouvre une issue vers la vie éternelle : donnant ainsi du méme coup a la vie actuelle tout son prix et sa parfaite légitimité, la faisant désirable, bonne, digne d’étre vécue. J’estime qu’on peut oroire tout cela sans crédulité, sans superstition, sans tomber dang. la servitude spirituelle, et méme que l’on sera & l’abri de la servitude et de la superstition, comme aussi de la vulgarité et de la platitude morales, 4 mesure qu’on le croira davantage.

Ces idées vous ont été proposées; chacune de vous, depuis sa sortie de I’école, a eu le ‘loisir de les examiner, d’en prendre ou d’en rejeter ce que l’expérience de la vie et la réflexion lui ont suggéré. Mais il est au moins une chose dont je ne saurais douter, c’est que vous n’ayez pris de plus en plus conscience et possession du trésor de yérités morales dont votre sexe est en quelque sorte linterpréte-né. La nature a fait de vous, femmes (combien de

fois on vous I’a fait entendre !), les gardiennes désignées des sentiments qui sont, par excellence, le propre de V’humanité et son titre supérieur, que les philosophes et les théologiens s’étudient a fixer dans leurs définitions, mais que les simples sont aussi aptes & éprouver que les sages, et que l’instruction toute seule ne suffit pas 4 protéger. Tendresse, délicatesse, respect, compassion pour les petits et les faibles, patience, résignation, piété domestique, dévouement gratuit, enthousiasme pour les nobles causes, méime pour celles de la vérité, de la justice, de la liberté que certains revendiqueraient plutét pour le sexe viril. C’est votre réle 4 vous, c’est votre dignité d’étre, au sein de la société, les conservatrices de cette flamme des sentiments généreux, si sujette 4 p4lir, sinon a s’éteindre, dans la mélée épaisse des disputes intellectuelles, dans le conflit de plus en plus violent des passions et des intéréts.

Veillez done sur ce feu véritablement ‘sacré : c’est lavenir méme de la famille, de la nation, de Phumanité qui en dépend. Suppléez par cette supériorité 4 ce qui pourra vous manquer par ailleurs, du cété du savoir ou de la pénétration’ d’esprit. Encore une fois, n’oubliez jamais que vous avez votre place marquée dans lentreprise la plus hardie et la plus nécessaire, la plus controversée et Jq plus inévitable, des temps modernes; aussi hardie, aussi difficile, aussi inévitable que la démocratie elle-méme, a savoir : former par un enseignement de raison le bon sens pypblic; fonder par une éducation de raison et de sentiment la moralité publique; assurer ainsi la paix intérieure de la famille et le développement régulier de la cité. N’oubliez pas que si l'éducation intellectuelle ne réclame qu'up savoir abondant, précis, sans cesse renouvelé, rectifié, et dirigé en vue de la formation du jugement, d’autre part l'éducation morale réclame votre 4me tout entiére, la vie morale ne s'allumant, comme toute vie, qu’au contact d’une vie semblable. N’ayez surtout garde d’oublier que le besoin de cette éducation, principes, sentiments, habitudes, est 4 ce point ressenti universellement que si nos jeunes filles, les éléves de nos Ecoles normales, n’y donnaient pas

une satisfaction conforme a notre esprit libéral et & nos méthodes, les familles francaises finiraient par se jeter les yeux fermés dans les bras de nos adversaires, les mémes que.ceux de nos institutions politiques, au risque de pré- . parer a notre pays pour l'avenir des réactions violentes en sens contraire.

Permettez-moi maintenant de m’expliquer avec une entiére franchise sur un sujet délicat : celui de ma retraite et des effets que l’on en peut appréhender. Mesdemoiselles, laisseriez-vous dire, et vous oublieriez-vous & penser, qu’en m’en allant j’emporte Fontenay avec moi? Si pareille chose était possible, elle serait humiliante pour moi autant que pour vous; car elle témoignerait que ]’esprit de Fontenay était bien peu de chose, se réduisant a l’influence personnelle d’un seul homme. Vous savez qu'il n’en n’est rien; que cet esprit s’est formé de jour en jour non seulement par l’action assidue de votre inspecteur, mais par le libre et incessant concours de vos maftres, de vos maftresses, sous ‘les ‘auspices et avec l’adhésion expresse et réitérée de nos Ministres; je dis plus, d’accdrd avec la plus sérieuse et la plus libérale tradition de notre pays; et, a cause de cela méme, d’accord avec élite de l'Université et de tout le parti libéral. Vous savez enfin que le bon renom dont il jouit en France et 4 I’étranger, il le doit non pas & une personne en particulier, mais a ses effets, dont tout le monde a pu étre juge, 4 la vertu dont il a fait preuve, c’est-a-dire, en définitive, aux vérités qu’il exprime, et A ce que vous lui prétez vous-mémes d’autorité par votre conduite et votre enseignement. Ces vérités ne demeurentelles pas? Les maftres et les maitresses qui en ont été jusqu’a aujourd’hui, chacun en son ordre, les interprétes, ne demeurent-ils pas aussi? Ne demeurez-vous pas vousmémes? Ou comptez-vous pour rien l’action en retour que vous pouvez exercer du fond de vos écoles surl’Ecole mére, en montrant par votre exemple la fécondité de l’enseignement que vous tenez d’elle, et en vous élevant, s’il le fallait, contre les altérations dont il vicndrait a étre menacé? Je suis sar d’ailleurs de n’étre pas désavoué en affirmant que

M. le Ministre de ’Instruction publique, et avec lui notre nouveau Directeur, apprécient trop l'Ecole et les services qu’elle a rendus au pays, pour n’étre pas résolus a la maintenir en état d’en rendre de nouveaux, et pour ne pas laisser porter atteinte & son esprit.

Mme de Maintenon, écrivant aux dames de Saint-Cyr la victoire de Denain, s’écriait : « Vive Saint-Cyr! qu'il vive autant que la France, et la France autant que le monde! » Le mot honore celle qui !’a laissé échapper dans un mouvement de joie patriotique. Nous avons appris de notre histoire a étre plus modestes dans nos espérances. Saint-Cyr n’est plus! Les petites écoles de Port-Royal ne sont plus! Les lieux ont changé de destination, ils ne reconnaitraient plus leurs anciens hétes ni leurs fondateurs. Qui peut dire également ce que deviendra un jour cette maison, et combien son histoire est exposée s’effacer vite de la mémoires de ses plus proches voisins, de ceux mémes qui l’habiteront; aussi vite sans doute que celle de Mme de Maintenon a disparu de la mémoire des éléves militaires de Saint-Cyr, ou celle du grand Arnauld et de la mére Angélique dela mémoire des éléves de la Maternité de Paris. Mais ce qui reste, c’est l’esprit; il reste en proportion de ce qu'il a de durable, c’est-a-dire de vrai, d’approprié aux besoins nouveaux, de compatible avec l’esprit général du temps. Saint-Cyr n’a pas vécu, comme le souhaitait sa fondatrice; il ne nous a guére laissé que les lettres de sa fondatrice, recueil peu fécond, il est vrai, mais néanmoins trés utile a lire aujourd’hui encore dans nos maisons laiques en raison de ce qui s’y trouve de sens pratique et de sagesse moyenne, et qui 4 ce titre mérite de rester dans la tradition pédagogique francaise. Et quanta Port-Royal, si étranger a toute notre maniére actuelle de penser, et qui, méme épargné par la persécution, n’aurait pu maintenir sa premiére autorité et son influence sur le siécle qu’en se transformant profondément, il est pourtant vrai que son esprit a vécu bien au dela de son existence apparente; je dis son esprit propre, celui des Messieurs, esprit d’indépetdance, de religion intérieure, de piété grave, retrempée

oe

aux sources mémes de l’Evangile, d’indépendance ecclésiastique; il a marqué de son empreinte, presque jusqu’a hos jours, un certain nombre de familles catholiques et d’hommes distingués; et je n’ai pas besoin de vous rappeler que les exemples et les méthodes des petites écoles ont pris place, pour n’en plus sortir, dans notre meilleur patrimoine pédagogique.

Nous est-il réservé a ‘notre tour, est-il réservé & notre esprit de vivre,‘ sinon « autant que la France et que le monde », du moins assez pour imprimer, lui aussi, sa ‘modeste marque 4 l'éducation populaire? Vous n’avez pas a composer, & l’imitation de Port-Royal, des Méthodes ou des Manuels; d’autres, plus compétents que nous, se chargent de ce soin. Mais il est un office of nous n’avuns pas a craindre de nqus trouver inutiles et en quelque sorte surnuméraires; c’est l'office de léducation populaire. proprement dite, éducation de l’esprit et de l’Ame, largement ouverte aux inspirations de la nature et de la vie, mais les soumettant au contréle supérieur de la Joi morale. Ni l’intelligence ni le savoir ne manqueront jamais a la France, mais trop souvent ils se montrent séparés du caractére; et c'est le caractére qui importe dans |’éducation:

Vous dirai-je sans détour quelles sont mes appréhensions pour l’avenir de Fontenay? Certes je ne doute pas que son esprit mérite de vivre, qu’il soit susceptible de recevoir toutes les améliorations jugées opportunes, sans perdre pour cela ses caractéres essentiels; qu’il soit nécesgaire & la démocratie francaise, et d’accord avec ses meilleures tendances; qu’il soit hardiment idéaliste, sans étre pour cela chimérique ni mystique; qu’attentif aux procédés, aux appareils d’enseignement, au mécanisme technique, il ne perde cependant pas de vue le principe supérieur qui seul leur préte vie. Ce que je redoute le plus dans l’avenir, ce n’est pas non plus une réaction politique, toujours possible en France, et dont vous seriez, ne l’oubliez jamais, les premiéres victimes, mais qui, je pense, vous aménerait & prendre plus claire conscience de ce qui vous distingue et & vous y attacher plus fortement. Non, c’est plutdt

lusure de chaque jour, l'usure par Je frpttement des personnes, des choses, de la coutume, si puissante dans notre pays d’extréme sociabilité; l’usure par le travail quotidien excessif, et par le sentiment envahissant du peu d’utilité de vos efforts; plus que tout cela, l’visure par l’appauvrissement intérieur insensible, par le laisser-aller et le défaut de vigilance sur vous-méme. N’est-ce pas dire qu’en der nier ressort la destinée du bon esprit que vous servez, qui vous a faites ce que yous étes, n’est pas ailleurs qu’entre vos mains?

On peut affirmer, je crois, sans étre taxé de présomption, que, bon gré mal gré, par le fait de notre systéme de centralisation, vous constituez & vous toutes un des plus puissants appareils d'influence qui existent, non seulement en France, mais dans le monde. Quelqu’un pourrait-il vous voir réunies en ce moment, et avec vous vos compagnes de province, présentes d’intention et de cceur 4 votre assemblée, sans se dire que par votre étroite solidarité dans I’accomplissement d’un haut dessein moral et national, vous étes en état de devenir une de ces forces vives qui empéchent un peuple de déchoir? Mais encore faut-il que cet appareil, dont les organes s’étendent 4 toute la France et se prolongent jusque dans les villages les plus reculés, ne soit pas un simple service administratif, fonctionnant sous la seule impulsion des réglements, mais qu'il soit tout pénétré de vie, c’est-a-dire que chacune de vous participe & l’inspiration supérieure de l’ensemble et y ajoute sa part d’activité propre et désintéressée.

Vous avez donc A décider lesquels ont le ite ‘raison, ou des gens qui se piquent d’étre raisonnables, et qui, forts de leur expérience, de leur connaissance du monde et de la société présente ou passée, se raillent du grand espoir que nous mettons dans l’ceuvre de I'éducation, se plaisant 4 nous répéter que nous ne pouvons changer le cours des habitudes séculaires; de ceux qui, en particulier, font peu de cas de l’action rénovatrice des femmes, de leur

'gement et de leur portée d’esprit, comme aussi de leur

ractére mobile et sans lest, sujet aux engouements et

po yp ne

aux défaillances...; ou bien de ceux qui ont confiance dans votre sexe et dans votre ceuvre, qui vous estiment capables de rester conséquentes avec vous-mémes et de ne pas démentir un jour votre passé, qui se persuadent enfin que les germes déposés en terre sont trop précieux pour ne pas lever. Aux craintes ou aux railleries fondées sur des faits, soit contemporains, soit anciens et séculaires, i] vous appartient d’opposer, non pas des objections victorieuses — elles prouvent peu ou rien, — mais des faits nouveaux, a savoir des personnes vivantes, croyantes, aimantes, agissantes, et capables d’animer de leur souffle des communautés nombreuses.

Terminons sur ces paroles de confiance et d’espoir. Vous aiderez Fontenay a vivre ici, dans la maison mere, en le faisant vivre dans vos écoles normales d’une vie plus jeune, plus frafche, plus simple; vous l’aiderez surtout en le faisant d’abord vivre en vous-mémes. Vous n’étes ni des philosophes, ni des savantes, ni des apdétres : vous étes des femmes, des institutrices; et c’est assez, & qui voit par d’auttes yeux que ceux de la vanité, pour contenter la plus noble ambition et pour occuper de hautes facultés. Pourvoyez donc sans reléche 4 votre éducation ; approfondissezla par l’expérience personnelle et la réflexion, par l’étude et par la pratique, par la connaissance assidue de la vie contemporaine. Et ce que vous vous serez dit de meilleur a vous-mémes pour votre usage per sonnel, redites-le ensuite 4 vos éléves; c’est le grand secret pédagogique : sincérité avec soi, sincérité avec les autres.

Il faut nous séparer. Et toute séparation, surtout lorsquelle cldét une longue période d'intimes relations spirituelles, est pleine de mélancolie, en nous rappelant l’écoulement rapide des choses et « que la vie n’est que d’un instant ». Le mot de Bersot, qui vous est familier, vient ici A propos : « La vie, en effet, n'est que d'un instant, mais cet instant suffit pour entreprendre des choscs éternelles; on pense, on aime et c’est tout ’hommeé ». Oui, on pense,

on aime; & quoi je voudrais seulement ajouter :-et l'on travaille 4 réaliser sa pensée et son amour. Entreprendre dans notre humble et bréve existence « des choses éternelles », des choses qui, tout obscures qu’elles sont, méritent de durer et de modifier salutairement, fdit-ce dans la plus petite mesure, la destinée de nos familles, de notre pays, de ’humanité, de la cité universelle des esprits, oui, voila bien, pour la femme comme pour homme, le plus digne emploi des dons naturels et de l’instruction regue! — N’arrivons pas au terme de la vie sans avoir vécu, sans avoir ujouté quelque chose de nous a la provision de route de la génération qui nous suivra : un peu plus de raison, un peu plus de respect de la justice et de la vérité, un peu plus de courage et de force morale, un peu plus de bonté et de pitié: Mon dernier vceu, vous n’en sauriez douter, c’est que vous soyez toutes heureuses, mais en vous souvenant que l'on ne peut l’étre qu’en se subordonnant dans toute l’habitude de la pensée et de l’action a plus haut et 4 meilleur que soi. Tenez donc votre esprit, selon le conseil du pére de Pascal, « au-dessus de votre besogne », pour la juger, la rectifier, l’élargir, la renouveler inacessamment, et tenez votre coeur plus haut encore, au-dessus de votre esprit, pour lui communiquer chaque jour le souffle vivifiant.

Un de vos maitres me parlait ce ‘matin d’un tableau de la Céne, qu'il avait admiré au dernier Salon, et particuliérement de la figure du Christ. C’est bien, me disait-il, un fils de la terre, le fils de Phomme, l'un des nétres : « Mais son regard porte loin! » Je n’imagine pas un plus frappant symbole du bon éducateur : qu’étant bien de son temps, de son pays, de la société présente, et formant ses éléves en vue de cette société, son regard néanmoins porte haut et loin, et découvre en plein les vérités supérieures qui peuvent illuminer a la fois ’enseignement et I’éducation.

Adieu, mesdemoiselles! Je vous remercie des affec- ‘ueuses assurances que votre Présidente m’a adressées

tout 4 Pheure au nom de)’Association, ef du beau souvenir dont vous avez voulu les accompagner. Je remercie les présentes et les absentes, les maftres et les éléves, toute la grande communauté de Fontenay, aujourd’hui rassemblée d’intention autour de cette chaire. Vous ne vous trompez pas en disant que j’avais donné mon cceur tout entier a votre Ecole, ét que me séparer d’elle est le grand sacrifice de ma vie. A mon tour, je ne dis que la vérité en vous assurant que votre confiance et votre affection m’ont rendu tout facile. Et, d’accord aussi avec vous, je veux une fois de plus ne pas douter de l’avenir; je veux croire, selon la vieille devise, que « vous maintiendrez »

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