CONFERENCES DU MATIN
Henri Marion 4 Fontenay-aux-Roses.
ConFERENCE .DU 28 Avrit 41896.
Ma premiére parole, en me retrouvant au milieu de vous, Mesdemoiselles, aprés une longue absence, ne saurait étre que pour M. Marion. Bien que la maladie, la méme qui vient de l’enlever, leit éloigné de nous il y-a environ treize ans, nous aimions a le considérer toujours comme l’un des ndtres, et sa mort est pour notre école un deuil de famille. Vous ne savez pas, vous étes pour la plupart trop jeunes pour savoir tout ce que nous lui devons, et qu’il y a quelque chose de lui dans lair que vous respirez ici, | dans les maniéres de penser et de sentir, de parler et d’écrire que les premiéres promotions ont transmises aux suivantes.
Ii ne m’appartient pas de retracer toute l’ceuvre pédagogique de M. Marion, ni la grande part qu'il prit aux réformes successives de l’enseignement et de l’éducation des lycées de garcons, ainsi qu’a l’organisation de l’enseignement secondaire des jeunes filles et de l’enseignement normal primaire; d’autres, dont il a été le collaborateur, sauront vous l’expliquer mieux que moi. Mais je peux dire
du moins, ayant eu l’honneur et Ie bonheur de le voir a l’ceuvre dés le premier jour, ce qu'il a fait 4 Fontenay pour préparer aux quatre-vingt-six écoles normales d’institutrices des professeurs et des directrices capables de répondre aux intentions dés pouvoirs publics de la République; je puis dire en particulier ce qu'il a fait pour établir sur de solides assises l’enseignement moral, qui a été la grande et bienfaisante nouveauté de l’ceuvre scolaire de 1880.
Vous auriez de la peine a vous représenter aujourd’hui, habituées que vous étes & rencontrer cet enseignement a tous les degrés de nos écoles, combien était hardie cette tentative, 4 la fois si nécessaire, si urgente méme, et si peu favorisée par nos traditions séculaires. C’est au peuple, aux maftresses du peuple, & de simples femmes, a de jeunes institutrices qu’on allait parler de morale rationnelle et de psychologie appliquée 4 l’éducation! Quelle sagesse, quelle sdreté de jugement, quel tact, quelle connaissance des nécessités sociales, quel sens délicat de ce que comporte ou réclame la nature propre de la femme, ne fallait-il pas demander & homme chargé d'inaugurer une pareille discipline d’esprit !
J’ai encore présente 4 la mémoire l’heure matinale de l’un des premiers jours d’octobre 1880, ot j’allai chercher M. Marion dans son petit appartement de garcon, rue de Vaugirard, pour lui offrir, de la part du ministre, M. J. Ferry, de se eharger de cet enseignement de si grand avenir, mais de si maigre passé, sans programme et sans direction précise, dans une école qui elle-méme était une hardie nouveauté, sans analogue en aucun pays, ot tout était 4 construire de neuf, ot chaque professeur devait se frayer a lui-méme sa voie, l'oeil fixé sur les besoins intellectuels et moraux de la démocratie frangaise.
J’eus quelque peine a vaincre les hésitations et les scrupules du jeune professeur (il n’avait & ce moment que trente-trois ans). Sans doute je n’avais pas & lui révéler limportance ni lurgence de l'enseignement qui lui était offert, mais il en comprenait encore mieux que moi la diffi-
ALLOCUTIONS. M. MARION. ne 315 culté; et puis, cela n’allait-il pas le détourner de sa voie naturelle, des travaux philosophiques commencés ou projetés? Je me permis de lui assurer que sa philosophie elleeméme, loin d’avoir rien a perdre, aurait beaucoup a gagner A ce contact direct et familier avec la réalité, avec des esprits de jeunes femmes, curieux, ouverts, dociles, mais moins préoccupés de spéculation abstraite que du secret de vivre, de bien vivre et d’étre heureux; en un mot, d’éducation et de morale plus que de philosophie pure. M. Marion se rendit, vaincu sans doute par son patriotisme et par le vif sentiment de la situation morale et sociale de la France plutét que par mes raisons. Toutefois, Je me trouvais dire encore plus vrai que nous ne le pensions l'un et l’autre : en acceptant un enseignement de philosophie dans le premier établissement supérieur de pédagogie qui ait été créé en France, M. Marion se tragait a lui-méme sa carriére; il se vouait 4 la philosophie appliquée ; et sa chaire de Fontenay le préparait et le désignait 4son insu pour la future chaire de Sorbonne.
Peu de jours aprés notre rencontre, il commengait son Cours devant dix-huit éléves, moitié de la section des sciences, moitié de la section des lettres, dans une salle de lécole normale des Batignolles qui nous donnait asile en attendant l’achévement des travaux d’appropration de Fontenay; deux semaines plus tard, il prenait possession de la petite salle de notre vieux batiment, au rez-de-chaussée, od sont déposés aujourd’hui les grands appareils de physique. C’était notre salle des lettres, ok enseignaient tour a tour MM. Croiset, Vidal-Lablache, Ch. Bigot, Albert Sorel, etc., et plusieurs de nos inspecteurs généraux. Je mentionne ces indications, qui feront plaisir 4 vos ainées.
Le succés du professeur fut dés l’abord trés grand; celui de la philosophie le fut encore plus, et ici l'un ne peut pas se séparer de l'autre. Sans doute, M. Marion avait pour lui d’étre un «-jeune » parlant 4 des jeunes; un jeune par l’fge, et aussi par la chaleur d’Ame, par la vivacité de l’esprit et de l’imagination; son langage simple, aisé, souple, plein d’abandon, de naturel, de grace, et avec cela élégant et
316 L'EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. chacié, sans l’ombre de rhétorique, sans jamais viser aux faciles effets, avait déja les qualités saines et fortes sans raideur qui, cultivées d’année en année, devaient en faire l'un des modéles accomplis de la langue du professeur. Et cette simplicité robuste, enveloppée de bonne grace, qui n’était chez lui qu’une forme de Pamour-du vrai, du respect de la pensée, il la montrait également dans les discussions familiéres avec les éléves, qui occupaient une partie de Vheure de la legon, ainsi que dans ses jugements sur les travaux écrits. Nulle flatterie, nul éloge banal, tel que des professeurs hommes peuvent quelquefois étre tentés d’en adresser & des jeunes filles animées de bon vouloir et donnant toute leur mesure; idées et style étaient passés au crible sans minutie pédante, mais avec fermeté et précision. Je n’ai jamais rencontré de correcteur de dissertations plus pénétrant, plus équitable, plus mesuré; ses notes d’appréciation étaient remarquables de souplesse et d’exactitude : 4 n’étre pas d’accord avec lui sur la valeur d’un travail d’éléve, on n’était plus bien sar de soi.
Ainsi s’explique en partie le prompt ascendant que prit le professeur. Mais je disais .que celui du philosophe, ou plutét de la philosophie, ne fut pas moindre, et qu’a ’honneur du maftre il se confond avec le premier. Ce qui mit les éléves sous le charme-du cours, ce fut la discipline rationnelle elle-méme, dont M. Marion se fit Pinterpréte. Si préoccupé qu'il fat d’aplanir les rudes voies de la science et de la faire tourner a la culture de la conscience, c’est pourtant la science, l’austére méthode scientifique, appliquée aux questions humaines par excellence, qui apparaissait partout dans les legons.
Ce caractére rationaliste de ’enseignement — je dis bien rationaliste, mais nullement sceptique, soit a ’endroit du principe religieux, soit 4 l’endroit du principe moral, — ni mystique, ni sentimental, donnait une singuliére autorité a la parole du maftre. Ajoutez 4 cela que c’était pour la premiére fois que les jeunes filles entendaient exposer avec cette ampleur, cette impartialité, cette absence de parti pris et de passion, les plus grands sujets de Ja méditation