‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 59 sur 62 · ALLOCUTIONS. M. MARION · texte numérisé non relu

ALLOCUTIONS. M. MARION

des penseurs. Outre que l’imagination intellectuelle en était toute saisie, elles savaient bien reconnaftre que la modération de langage du professeur, ses précautions pour se mettre a leur portée, ne recouvraient aucune diplomatie suspecte, aucuné condescendance injurieuse & leur sexe autant qu’a la vérité. Il parlait 4 des femmes comme 4 des étres capables de raison et de conscience, et non comme & des mineures auxquelles convient un régime de tutelle et d’autorité. Et cette physionomie du cours, déja marquée dans la premiére année, celle de Psychologie, se dessina plus vive encore dans l'année de Morale, ou furent abordées, avec autant de liberté que de souci de lintérét moral proprement dit, les questions vitales. Je ne doute pas que maintes maftresses des écoles normales n’aient regu ace moment une impulsion qui a décidé pour toujours de la direction de leur vie spirituelle.

Dirai-je avec quel soin, avec quel scrupule dans le choix des idées ‘et de l’expression, il préparait ses legons; comme il délibérait & l’avance sur les discussions & admettre ou a écarter, sur l’étendue 4 donner 4a certains chapitres (par exemple 4 celui du déterminisme), sur la place a faire a Yhistoire des grandes doctrines; également attentif 4 ne pas énerver son enseignement et & ne pas excéder les besoins et la portée d’esprit de ses auditrices, se demandant chaque fois, s’informant autour de lui s’il aurait passé la mesure, s’il aurait versé dans ]’érudition, dans la subtilité, dans la spéculation pure? Ainsi se sont faites les Legons de psychologie et les Legons de morale publiées plus tard, rédactions fidéles des Cours, écrites par des éléves, mais qu’il retouchait et remaniait avec soin, et qui ont donné naissance 4 leur tour 4 une nombreuse lignée de Manuels du méme genre 4 l’usage des écoles normales et des lycées de jeunes filles, ou se retrouyent un plan et des caractéres communs, manifestement dérivés du méme premier exemplaire.

C’était, en effet, le mérite singulier de ces Lecons — qui, sur certains points, ont pu étre dépassées en sobriété de théarie ou en applications pratiques par d’autres essais, —

quelles étaient composées en quelque sorte sous la dictée des éléves, toutes prises du vif; subissant l’épreuve de l’exposition orale, de la rédaction revisée, de l’interrogation, de la discussion familiére en classe, des dissertations se rapportant a divers points du Cours, sans parler des libres entretiens avec les collégues, qui souvent précédaient ou suivaient les legons. Comment ne pas mentionner, entre autres conférences, celle qu’aucune de vos compagnes d’alors n’a sdrement oubliée, a laquelle M. Jules Ferry nous fit ’honneur d’assister, prenant un vif intérét a la fois 4 l’exposé du professeur et aux objections tatonnantes, mais trés animées des éléves, disant méme son mot, et aussi sensible que nous tous au talent souple et ferme que déployait le professeur dans la conduite de l’argumen.tation?

C’étaient 14 de beaux jours pour ceux qui les ont connus; il fait bon se les rappeler et les faire revivre devant vous : jours de création, si j’ose le dire, o& chacun cherchait de son cété en vue de l’intérét supérieur et commun, celui de l'éducation profonde du peuple; jours aussi d’espérance et d’un optimisme qui ne fermait les yeux A aucune des difficultés de la situation, mais qui se flattait peut-étre de les surmonter 4 trop bref délai. Comment oublier surtout ces conversations pleines de confiance mutuelle, ot l’on échangeait ses vues sur tous les sujets traités devant les éléves et sur leur rapport avec les nécessités du pays ou avec les circonstances du moment! C’est la que M. Marion montrait a nusa riche et charmante nature, ou la plus franche séve plébéienne se mariait au got le plus délicat, affiné par une savante culture. Cet aristocrate de la pensée et du langage avait été, eneffet, nourri de par sa naissance et de par son éducation de la plus forte moelle populaire; fils de fermier, issu de cette élite rurale infatigable a la peine, inépuisable en initiative, en courage et en sens pratique, ri aimait a dire tout ce qu’il devait & la rude et sérieuse éducation de famille qu’il avait regue, aux exemples qu’il avait eus sous les yeux. Et si ce fils de paysan était devenu par le travail un maftre éminent dans l’ordre le plus élevé de

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