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ALLOCUTIONS. M. MARION

l’enseignement, s’il avait mérité de prendre place dans les plus hauts Conseils du pays et de donner son avis sur ses plus hauts intéréts, il n’avait pourtant garde de répudier ses origines. Non seulement il conservait dans ses jugements sur les personnes et sur les choses, dans toute la tenue de sa pensée et desa conduite, entre toutes ses qualités naturelles ou acquises, une certaine verdeur de terroir, une vigoureuse franchise de race, mais il était le serviteur convaincu et dévoué, bien que clairvoyant, de la démocratie, ot il plongeait par ses plus fortes racines, et de la République, ot il avait mis ses meilleures espérances. Il n’était — et il ne fut jamais — ni un dilettante impuissant, habile 4 jongler avec les idées et les phrases, ni un transfuge de la cause libérale : cet esprit délicat et fin était un vaillant homme, toujours prét 4 agir, sans illusions, mais sans découragement, str de sa voie, et la tenant sans fléchir; et, pour lissue, « laissant faire aux dieux ».

‘ Le beau printemps de notre école, que je me suis laissé attarder 4 vous retracer, fut trop court pour notre cher professeur. Une crise subite du mal redoutable l’obligea d’interrompre ses cours de Fontenay et de Saint-Cloud, et d’aller chercher le repos et le salut la ow il les avait déja trouvés, sous le climat de Pau, auprés d’un médecin éminent, son ami, le Dr Valery-Meunier, qui l’a plus d’une fois arraché 4 la mort, et qui, 4 cette heure, ne se console pas du fatal dénouement. Il ne nous revint pas; sa santé ne lui permettait plus de courir les hasards du voyage régulier et fréquent 4 la campagne; d’ailleurs, il eut bientdt l’insigne honneur, juste hommage rendu a son mérite, de voir créer 4 la Sorbonne, a4 son intention, la chaire de Ja Science de Téducation. .

Il consentit encore, dans les premiers temps, 4 nous donner quelques rares conférences de pédagogie; mais il dut enfin réserver tout ce qu’il avait de forces pour sa nouvelle tache. Nous ne renoncdmes pourtant pas & l’enlendre ici, mais c’était en quelque sorte indirectement; vous vous rappelez que cet hiver encore, et jusqu’a la der-

niére séance de son Cours trés remarquable sur ]’Education publique aux Etats-Unis, vos camarades de troisi¢me année, dans notre conférence du vendredi matin, vous apportaient, en la résumant, la legon de la Sorbonne a laquelle elles avaient assisté la veille, et qui devenait le sujet d'un commentaire familier.

Cette fois, c’est bien fini, fini pour toujours! Nous n’entendrons plus sa voix, ni méme I’écho de sa voix. Mais «ses ceuvres le suivent »; il nous reste, avec ses €crits, ce qui vaut mieux que les meilleures choses, le souvenir d’une belle et bonne vie, trop courte, hélas! mais pleine d’action et d’étude, ot il a semé a pleines mains la bonne semence, sans méme se promettre la récompense de la voir lever de ses propres yeux.

Et en ce qui concerne notre école, n’avais-je pas raison de vous dire en commengant qu’il y a quelque chose de lui dans l’air que vous respirez? S’il y a dans la tradition des seize années de Fontenay quelque probité de l’intelligence, quelque respect de la pensée sincére, quelque amour réfléchi de la vérité, sil y ale godt du simple et du naturel, s'il y a la foi a la dignité et 4 l'efficacité des institutions démocratiques et libres, croyez-moi, aucun de nos collégues d’alors ne me désavouera si j’assure qu'une part, et non médiocre, en revient a l’impulsion premiére de M. Marion.

Conférence de rentrée (novembre 1894).

J’ai regretté de n’avoir pas assisté & votre rentrée, retenu que j’étais dans le Midi par une indisposition. Ma pensée n’en était pas moins au milieu de vous, et en particulier avec les nouvelles venues qui, au début de l'année scolaire, ont le plus droit 4 notre sollicitude. J’étais sans inquiétude 4 leur sujet sachant qu’elles ne manquaient ni de directions ni d’assistance de toute sorte, et qu’elles n’étaient pas exposées a se sentir seules, entre leurs maitresses dévouées et leurs compagnes de la promotion ‘Supérieure.

Cette abondance de ressources, qui me rassurait, a ramené vivement ma pensée vers les premiers jours de I’Ecole. Je me suis pris 4 mesurer la différence des teraps, et combien ce début de la quatorziéme année de Fontenay ressemble peu 4 celui de la premiére. Aujourd’hui, vous trouvez en arrivant tout préparé pour vous recevoir, une maison d’aspect riant et hospitalier, que dépare seul un vieux batiment voué 4 la reconstruction; des chambres commodes; des salles spacieuses de classe et d’étude; un non moins ample réfectoire et une salle de récréation ot jeux et danses peuvent se déployer; des bibliothéques, des cabinets de physique et d’histoire naturelle; un laboratoire de chimie. Avec cela tout le régime bien organisé des lecons, des répétitions, des exercices divers de sciences ou de lettres. Outre les professeurs réguliers, institués dés

lorigine, yous avez auprés de vous, a l'intéritur, pow vous préter aide et conseil, six répétitrices, deux pour les sciences, deux pour les lettres, deux pour les langues vivantes; et en vérité, vous n’auriez qu’éa vous en prendre 4 vous-mémes si vous ne profitiez pas de tout leur bon vou loir. Je ne pense pas qu’il y ait nulle autre part, dans l'un ou l'autre hémisphére, une maison d’éducation publique ou les secours soient offerts avec tant de libéralité aux éléves de votre sexe.

Combien différente était la situation 4 la rentrée de 1880! Des batiments disparates, délabrés, d’aspect sordide au dehors et lépreux au dedans, dépendances de Jlancien chateau de Fontenay, plus tard propriété et demeure du sculpteur Pajou, ot s’installaient durant l'été, jusqu’a la veille méme de notre arrivée, plusieurs familles de Paris. Le beau parc rachetait seul lair déplaisant des pavillons. C’est la que nous entrémes aux premiers jours de novembre 41880, aprés que l’architecte du gouvernement, M. Lecceur, par des prodiges d’activité et d’ingéniosité, eut mis, dans l’espace de trois semaines, la vieille demeure en état de nous recevoir. On avait eu hate de quitter l’école normale de Batignolles, o& nous avions trouvé un abri provisoire, pour s’installer tant bien que mal dans la résidence définitive, parmi une multitude d’ouvriers de tous corps de métier, occupés nuit et jour a clouer, peindre, entoiler des cloisons de planches, et a les sécher a grand renfort de braseros. ;

Tout était rudimentaire, le matériel et l’organisation scolaire : une salle d’étude unique, au premier étage, réservée aujourd’hui aux expériences ordinaires de physique, réunissait les deux sections; c'est lA que dés le premier jour nous inaugurames les conférences familiéres du matin. Deux salles de classe, au rez-de-chaussée, lune pour les legons de sciences, aujourd’hui encore affectée au méme usage; l’autre pour les legons de lettres, ot sont maintenant déposés nos plus grads appareils de physique, et od enseignérent au début Marion, Croizet, Charles Bigot, Albert Sorel, et combien d’autres. Des

petites cellules & coucher, dont il reste malheureusement encore duelques spécimens, coquettement arrangées, avec tout ce qu’on avait pu y introduire de commodité ou de sécurité, mais exposées aux intempéries des gaisons et aux risques du feu; un réfectoire ou l’on pouvaita grand’peine trouver place.

Dix-neuf éléves composerent d’abord toute l’école, dont lexistence était & peine connue et la destination ‘mal comprise; tandis qu’aujourd’hui deux cents aspirantes des deux ordres se présentent au concours annuel. Aucune répétitrice : songez qu’il n’y avait dans toute la France qu’une douzaine au plus de femmes pourvues du nouveau titre de professeur des écoles normales, et que l’on edt difficilement trouvé chez une seule, quel que fat d’ailleurs leur mérite, les qualités requises pour une fonction si nou- ‘velle. Nous pimes cependant nous adjoindre au bout de quelques mois Mlle Layet, professeur a Versailles, qui s’acquitta de sa tdche délicate et laborieuse 4 notre entiére satisfaction.

Mais si Pextérieur était a ce point peu attrayant, si Porganisation méme des études était encore a Vessai, je ne pense pas qu’a l’intérieur I’Kcole connaisse jamais de meilleurs jours. L’automne de 1880 fut notre vrai printemps, plein de lumiére, de sourires et de promesses. Jamais les professeurs ne donneront leurs lecgons avec plus d’ardeur,.de sérieux et de joie; jamais les éléves ne s’ouvriront 4 la parole des maftres avec plus d’empressement. On respirait dans la maison un air de liberté, de respect, de confiance mutuelle. Tous, maitres et disciples, avaient le sentiment de travailler 4 une ceuvre bonne et grande, de portée infinie pour le pays, et dont la valeur, dans la suite, serait en proportion de ce que chacun y aurait mis de travail personnel, de réflexion, de sagesse, de moralité. En dépit des inconvénients de la mauvaise installation, l’Ecole se constituait au jour le jour, par le zéle et la bonne entente des professeurs, par le bon vouloir des éléves : d’abord ses programmes et l’organisation de ses cours; mais surtout son esprit, qui naissait en quelque

sorte de lui-méme, et que chacun de nous reconnaissait aussit6t pour sien. Au-dessus de la communauté planait, invisible, Pimage de la patrie; ses malheurs récents, son avenir obscur, ses efforts de relévement dans tous les sens, étaient sans cesse présents a l’esprit de tous, et donnaient secrétement le ton aux enseignements les plus divers. C’était notre commun et ardent désir de contribuer de tous nos moyens 4 lui assurer une meilleure destinée.

On peut voir par le tableau de ces débuts ingrats en apparence, combien est vraile mot de Vantiquité : spiritus intus alit : c’est (esprit intérieur qui nourrit. Avec un mécanisme encore informe, la vie de l’Ecole était aussi animée, aussi pleine, aussi réglée, et sans doute aussi féconde quelle pourra jamais )’étre; car on savait ot l’on allait, on avait un but autre que l’examen et le dipléme; on servait un haut dessein; et a la lumiére de ce dessein, chaque professeur s’appliquait de son cété a mieux choisir la mati¢re, la méthode et les procédés de ses lecons, 4 perfectionner l'appareil des interrogations, des compositions, des exercices oraux ou écrits; on mesurait avec plus de sureté le point qu'il ne fallait pas dépasser, ce qui, en chaque partie, était 4 dire ou a4 ne pas dire, ce que les jeunes esprits pouvaient supporter et ce qui eit excédé leurs moyens ou les besoins de leur future profession. La liberté individuelle de théorie et de pratique s’accordait le plus aisément du monde avec les nécessités de l’ordre général. On cherchait le mieux, mais on le cherchait dans un sentiment de déférence mutuelle, en consultation quotidienne et en parfait accord avec la directrice et linspecteur général, sans qu’aucune susceptibilité d’amour-propre ait troublé une seule fois le cordial échange des observations.

Comment ne rappellerais-je pas ici tout ce que feu Mme de Friedberg mélait de courage, d’entrain, de gaité, en méme temps que de savoir-vivre et de bonne tenue féminine, au régime austére d’une maison d’études, ow le travail intellectuel A outrance menacait d’envahir la vie enli¢re! Les anciennes vous diront quelle vaillante et géné-

reuse femme fut la premiére directrice de Fontenay, et quelle grande place elle savait se faire avec aisance et dignité, sans sortir de son réle ni de son sexe, au milieu de tant de maitres éminents, qui la voyaient avec plaisir s’asseoir souvent au pied de leur chaire, plus sérieuse, plus attentive, plus prompte a-l’admiration que ses filles elles-mémes.

. Ce beau printemps est passé sans retour, comme passe le printemps de Ja jeunesse. Mais si la fraicheur des commencements est unique et éphémére, l’esprit qui les animait reste le méme; et s’il vient 4 faiblir, malgré que nos ressources de tout genre se soient multipliées, ce n’est pas aux circonstances adverses qu’il faut s’en prendre, c’est aux hommes, c’est 4 nous. De toutes les circonstances, a dit, je crois, Mme de Staél, un homme est la plus grande. Il dépend de nous, professeurs et maitresses, il dépend de vous, éléves, et en particulier de celles de deuxiéme et troisiéme années, dépositaires de la tradition, que les années de maturité de l’école répondent 4 ces premiers jours, et que, chacun y mettant le sien, tout le sien, on y sente abonder la vie et une perpétuelle jeunesse.

Conférence de rentrée (octobre 1893).

Nous ouvrons aujourd’hui la quatorzitme année de VEcole. Quatorze ans, c’est une courte période; mais les années d’une institution, comme celles d’une vie d’homme, comme les heures mémes‘d’une de vos journées d’étude, valent moins par le nombre que par ce qui les a remplies, par le but quel’on s’est proposé, par la sincérité intense de Yeffort. Pascal, mort a l’4ge de trente-neuf ans, Spinoza a quarante-cing ans, ont vécu longtemps. Mais combien meurent enfants 4 soixante-dix ans!

Ils ne seront jamais et n’ont jamais été. ' Ils sont, et voila tout.

(V. H., Ch. du Crép.)

J’ose dire aux éléves qui entrent aujourd’hui dans cette maison que les années de leurs devanciéres ont été pleines, non seulement de’travail, mais d’activité d’esprit; pleines® de pensées et de sentiments. On a beaucoup étudié les livres; mais en méme.temps on a réfléchi, on a cherché, on a douté, on a cru a la vérité, a lesprit, on a cru au devoir, et en conséquence on a travaillé sur soi pour se réformer et s’améliorer; on a aussi pensé aux autres, a Ja France, au peuple, aux écoles. Un esprit s’est formé et propagé, a la fois trés haut sans étre chimérique, et pratique sans tourner 4 ]’empirisme; esprit de foi 4 l'éducation, est-a-dire & la conscience, a la dignité supérieure de

l'homme, & la liberté morale, ainsi qu'aux destinées du pays et de la démocratie.

Pour ce qui est des résultats, apparents a tous les yeux, pensez aux quatre ou cing cents professeurs de sciences et de lettres formées dans cette Ecole ou par ses méthodes, et avec l'aide de ses lecons transmises en prévince; aux soixante ou soixante-dix directrices, anciennes éléves. Pensez au savoir agrandi, aux méthodes d’enseignement perfectionnées, a-la discipline rendue plus libérale, plus souple, plus douce, sans étre moins sérieuse, au régime intérieur presque partout transformé; enfin au renom de bonne instruction, de moralité; de bonne tenue, de zéle professionnel, dont jouissent la plupart des écoles normales, et qui réduit au silence leurs adversaires ou les met du moins dans l’embarras, si bien que les éléves tiennent a honneur d'y étre admises, et les maftresses d’y enseigner.

Il me serait facile autant qu’agréable de prolonger cetterevue encourageante. Mais cela dit, combien il nous sied d’étre modestes! Ne craignons pas de constater ce que nous laissons perdre en chemin en passant de Fontenay aux écoles normales, et des écoles normales aux écoles primaires, et combien le bon esprit.que nous cherchons & cultiver ici, soit dans les études, soit dans la pratique morale, risque — en partie par notre faute — d'arriver exténué, appauvri de lumiére, de chaleur et de vertu, & son adresse véritable, aux filles du peuple. S’il sagit des résultats qui se rapportent surtout a4 I’intelligence, rappelons, entre autres choses, combien il s’en faut encore que toutes nos jeunes institutrices normaliennes entretiennent et renouvellent leur instruction premiére par la lecture assidue des bons livres; qu’elles gardent ainsi le godt désinteressé des choses de lesprit, sans lequel leurs occupations professionnelles perdent bientét de leur attrait et tournent 4 la pratique machinale.

S’agit-il surtout de la moralité, n'oublions pas que la tache de l’école primaire s'est considérablement agrandie. Nous ne sommes plus au temps ot la plupart des filles du peuple, arrivées & l’adolescence ou a la jeunesse, continuaient

de vivre dans leurs villages ou leurs bourgs, sous I’ceil de la famille et des voisins, sous la garde de la vieille couvtume. En leur apprenant & lire, & écrire, a faire des comptes, a rédiger une lettre, & consulter une carte du département ou de la France, nous leur donnons aussi lenvie et les moyens de travailler 4 amélorer leur condition. Elles vont en grand nombre dans les grandes ou moyennes villes, cherchant une position & travers mille hasards. Nous qui savons 4 quels périls elles seront exposées, et qui avons charge d’elles durant les six ou sept années de l’4ge scolaire, faisons-nous, et les jeunes institutrices, nos éléves, font-elles tout ce qui serait en notre pouvoir soit pour les éclairer sur les risques de toute sorte qu’elles vont courir, soit pour les munir de fermes principes et de fortes habitudes ainsi que de prudence? Sommes-nous bien sdrs qu’au milieu des tentations multipliées du livre, du feuilleton, du roman, du spectacle, de Yatelier, & labri de tout contrdle, ces jeunes filles, devenues par nos soins plus intelligentes, plus instruites, plus aptes a se tirer d’uffaire, soient en méme temps devenues plus vertueuses, a la fois plus clairvoyantes et plus aguerries contre le mal? Certes, on n’a pas 4 regretter de leur avoir ouvert l’intelligence, et lon ne peut pas non plus rendre l’instituteur responsable des changements qui résultent pour elles des nouvelles conditions sociales, industrielles, morales; rien de ce qui leur a été enseigné nest a rétracter : mais a-t-on mis dans les lecons et. les avertissements la vigueur et la netteté de langage, la chaleur et laccent persuasif, lautorité que donnent la foi morale et l'amour?

Que conclure de 1a en ce qui concerne Fontenay? En tout cas une chose : c’est qu’au lieu de nous cloftrer dans nos belles et séduisantes études comme dans une tour d'ivoire, nous devons prendre soin, en vue des écoles populaires, de réformer l’impulsion initiale qui, partie dici, se fera sentir dans tout le pays. L’impulsion, c’est, Jans tous les sens du mot, l’esprit de vie; c’est esprit qui

(pdur ne citer que I’un de ses traits distinctifs), tout en se défendant de mettre sans cesse tout en question et de rien changer 4 la légére, se tient attentif a l’expérience, pour éviter les excés, les insuffisances, les erreurs de direction générale ou de procédés particuliers qu’elle révéle dans l'éducation, toujours prét a corriger ou & compléter sans bouleverser. En le définissant ainsi, n’ai-je pas marqué les caractéres de l’enseignement laique?

Et vous, mesdemoiselles de deuxiéme et de troisiéme année, tracez la voie & vos compagnes nouvelles venues; dirigez leur pensée et leur ambition vers le service du peuple, du vaste et puissant peuple, de qui dépend aujourd’hui la destinée de la nation entiére; aidez-nous efficacement a entretenir dans I’Ecole les habitudes établies de droiture, d’égards mutuels, dé prévenances cordiales, de simplicité, de respect et de modestie.

Conférence du 6 janvier 1888. Quverture de la nouvelle année et de la nouvelle salle de conférences.

Que nous apportera la nouvelle année? Faut-il croire, selon le mot d’un poéte, que les astres qui président 4 notre destinée sont dans notre propre sein? Non pas tous, assurément; nous sommes a maints égards dans une étroite dépendance de causes étrangéres, inconnues ou imprévues, supérieures 4 notre prévoyance ou a notre pouvoir; mais cela est vrai des principaux, et de ceux-lA mémes qui modifient, corrigent, réglent la plupart des autres. Nierezvous que nous construisions chaque jour insensiblement notre destinée, en dépit des événements extérieurs, suivant la direction habituelle que nous imprimons & nos pensées, direction frivole ou sérieuse, égoiste ou généreuse? Ce pli, volontairement contracté, de la pensée, du sentiment, de Yimagination, nous porte ensuite & prendre de certains partis, & suivre des voies, & choisir des relations qui répondent a notre état d’esprit : et notre vie se trouve ainsi déterminée, presque a notre insu, dans un sens ou dans un autre. Il dépend de nous que la présente année, quels qu’en soient les événements imprévus, contribue pour sa bonne part & nous ménager un avenir heureux,. puisque la premiére condition pour étre heureux c’est d’étre mattre de soi, de faire ordre et la paix en soi, de ne pas, rester 4 la merci des choses ni des hommes. Cela, il y a long: temps que les sages l’avaient dit; et cette vieille vérité

sera toujours nouvelle. Sans doute, elle ne renferme pas tout le secret du bonheur (le cceur de homme ne se suffit pas 4 lui-méme), mais elle en marque un caractére essentiel. Et comme ce n’est pas l’ceuvre d’un jour d’atteindre 4 cette mafitrise, ni d’arriver 4 l’exercer sans défaillance, sans raideur, sans ostentation, vous ne sauriez commencer . trop tét de vous y appliquer.

Cela dit, je me sens libre et heureux de vous souhaiter, & vous et & ceux que ‘vous aimez, des « astres propices >. Puisse l'année ne vous apporter aucune des grandes épreuves de famille ou personnelles qui ébranlent l’ame et troublent la vie jusqu’au fond! Puissiez-vous voir se réaliser vos voeux les meilleurs! Et comme l'un des plus légitimes se rapporte pour les éléves de deuxiéme année 4 leur examen, souhaitons-leur ensemble que le succés récompense leurs efforts! Et enfin, comme la.santé, en vue de ce résultat, vous est le bien le plus désirable, puissiezvous faire des progrés dans l’art de la bien conduire, ot vous étes encore trop novices!

Avec la nouvelle année nous inaugurons aussi notre nouvelle salle de conférences. Vous aurez sans doute, comme moi, quelque peine 4 vous séparer de l’ancienne; déja, il y a quelques années, nous n'avions pas quitté sans regret celle qui l'avait précédée, le véritable berceau de lEcole, a la fois salle d’étude et salle de réunion, & laquelle vos compagnes, aujourd'hui directrices ou professeurs des écoles normales, rattachent quelques-uns de leurs plus chers souvenirs. Ainsi nous prétons aux lieux une partie de notre 4me, soit individuelle, soit collective. Ce qui fait l’attrait durable d’une salle de réunion comme celle-ci, c’est d'abord sans doute ce que l'on y entend, ce que l'on y ressent, ce que l'on y entreprend a part soi; mais c’est aussi ce que l'on y a entendu, senti et résolu ensemble, dans l’intime entente des esprits, des cours, des volontés. Et lorsqu’éA ces impressions se méle celle de la jeunesse, lorsqu’on Jes a éprouvées et partagées & |’Age ot tout en nous sourit 4 la vie et s’élance avec espoir vers l’action, elles revétent un charme indéfinissable, et font une sorte

de lieu sacré du lieu le plus vulgaire ot il nous a été donné de les gofiter pour la premiére fois. C’est de 1a que nous aimons a faire dater notre véritable entrée dans le monde de l’intelligence ou de l’4me.

/ Jouissez donc librement, et sans en rien perdre, de V’échange d’idées et de sentiments qui va se faire tous les jours ici; approvisionnez-vous de ces précieux souvenirs ou votre existence morale prendra ses plus fortes racines; ils vous seront une lumiére et une force aux heures inévitables d’isolement et de tristesse. Jouissez des paroles et des chants; mais comptez particuliérement sur ce que vous y apporterez de votre propre fonds, curiosité sérieuse, amour de la vérité, droite intention, bienveillance mutuelle.

Je n’oublie pas que cette salle n’est pas une chapelle, ni un autel o8 nous adorions en commun; mais il dépend certainement de nous qu’elle soit pour toute la durée de notre vie un foyer de chaleur et de lumiére. ‘Si l'on n’y célébre pas des cérémonies religieuses, du moins l'on y parle, et quoi de plus auguste sur la terre que la parole humaine? Ici la parole est honorée, plus encore, respectée; la parole, c’est-a-dire la pensée, c’est-a-dire ]’Ame. On y professe de croire 4 l'dme, c’est-a-dire 4 la destinée morale de Vhomme; a la destinée d’un étre libre, qui n’est pas un simple mécanisme, une piéce dans la grande machine, qui est raison, volonté, qui est conscience, qui est capable de concevoir et de réaliser la vérité et la justice; et qui n'est tout cela que parce que le principe supréme des choses, au lieu d’étre la force universelle aveugle, est aussi liberté, sagesse, amour.

Ici on professe encore de croire que chacun de nous, non content d’avoir une existence et une destinée distinctes, personnelles, est relié 4 tous, particuliérement & la famille et 4 la patrie, par une étroite solidarité. On croit a la patrie, surtout parce qu’on la croit capable, comme I'individu lui-méme, de choisir sa destinée et de s’y fixer; oD Jaime avec ses faiblesses et ses forces; on aime pour ce qu'elle a été, mais plus encore pour ce qu'elle pourrait étre; on la veut indépendante a légard de l’étranger, mal-

tresse d’elle-méme a Vintérieur, fraternelle dans légalité de ses membres; cité de liberté et non de césarisme menteur; cité de démocratie et non de privilége; cité volontairement soumise a la loi et non anarchique; digne a tous ces titres de la confiance et du respect des peuples. Et c’est pourquoi !’on professera dans cette salle, comme on a fait dans les deux précédentes, que c’est une bonne et belle chose de donner sa vie 4 l’éducation populaire; & une éducation vraiment libérale, qui, non contente de dégourdir Vintelligence en vue d’un métier utile, prétend élever l’Ame;qui, de tous les enfants du peuple, filles et garcons, ouvriers des villes et cultivateurs, veut faire des étres libres, capables de se gouverner eux-mémes selon la loi morale, et par 14 méme de concourir dignement au govuvernement du pays.

En voila assez, je pense, pour. nous rendre cette nouvelle salle & la fois attrayante et vénérable. Et pourquoi, dans chacune de nos écoles normales, la salle de réunion générale ne serait-elle pas aussi un lieu privilégié par les pensées fécondes qui s’y échangeraient, par les émotions qu’on y resseéntirait en commun, par les résolutions généreuses qu’on y formerait ensemble a l’entrée de la vie active?

La lecture. Premiére conférence. Mars 1887, juin 1896.

« Peu lire et beaucoup penser a ses lectures, a dit Rousseau, c’est le moyen de les bien digérer. » Et Vinet « Notre siécle est malade de trop lire et de mal lire ».

C’est, en effet, aprés la maladie de ne rien lire (laquelle sévit également, méme parmi les gens d’école), celle qui fait le plus de ravages. Vinet écrivait il y a un demi-siécle environ : que dirait-il aujourd'hui & Ja vue des journaux, des romans en livraisons, des livres &-vil prix qui vont chercher les lecteurs jusque dans les villages reculés de France, de Suisse, de Belgique? On lit avec avidité, c’est dire peu, ayec voracité; on ne lit pas pour s‘instruire, mais en maniére de passe-temps, pour chasser l’ennui et ne pas se trouver seul avec soi-méme, pour se procurer un plaisir presque sensuel d’imagination. Cet exercice, non seulement ne profite pas a l’esprit, mais l’énerve et Vaffadit, effacant une impression fugitive par une autre, le dispensant de leffort d’agir et de penser par lui-méme; il émousse également la sensibilité, qu’il chatouille ou irrite & coups répétés, offrant sans relache & son appétit d’émotions les sentiments d’autrui au lieu des siens propres. C’est ainsi que la lecture, dont la plus haute ‘destination est sans doute d’évoquer et de nourrir la personnalité, en est un des dissolvants les plus -actifs, tel qu'un narcotique, & Ja fois surexcitant et assoupissant. ®

Ce n'est pas précisément 4 quoi vous étes exposées ici.

durant vos deux années d’études, astreintes que vous étes a des lectures austéres et réglées. Mais c’est, n’en doutez pas, la tentation dont vous aurez plus tard 4 vous défendre dans les jours de loisir et aux heures inévitables d’ennui et d’isolement moral. C’est surtout le mal dont vous aurez a préserver vos jeunes institutrices, dont un grand nombre auront a passer les années de leur jeunesse et peut-étre de leur 4ge mir loin de leurs familles, ou dans le célibat. Que faire dans les longues soirées d’hiver, les jeudis et les dimanches, aprés que l’on a pourvu a la préparation des lecons et aux soins d’un petit ménage? L’ennui les guette; pour s’échapper a elles-mémes, elles seront tentées de beaucoup lire et de lire sans discernement, comme d'autres, poussées par le méme mobile, dispersent leur temps et leur esprit dans les réunions mondaines.

Rousseau nous conseille de lire peu, et seulement en proportion de ce que nous pouvons en digérer par une réflexion active. A premiére vue, vous jugerez assurément que le conseil est bon, quoique d’air un peu sévére et de pratique difficile. Penser beaucoup 4 ses lectures, — aprés avoir eu, cela va sans dire, la précaution de les bien choisir; repenser pour soi, 4 la suite de lauteur, au moins les idées principales, les passages qui nous ont le plus frappés, et que nous aurons sagement fait de marquer d’un léger signe; les repenser & notre compte afin de les digérer, c’est-a-dire de nous assimiler, et non pas seulement de retenir dans la mémoire, tout ce qui nous est assimilable, ce que nous avons réussi 4 bien comprendre, ce qui s’ajuste 4 notre état présent d’esprit, a notre culture, 4 notre expérience, en laissant tomber le reste jusqu’a nouvel ordre,... oui, c’est 1a incontestablement la seule méthode qui convienne 4 une personne raisonnable, la seule qui assure ce qu’on pourrait appeler la bonne nutrition mentale.

Peut-étre serez-vous tentées de me dire qu’il ne dépend pas de vous, dans le présent, au cours de vos études, de lire peu; qu'il y a beaucoup de livres importants, ou de fragments de livres, 4 étudier, 4 analyser, 4 retenir dans le

court espace de ces deux années scolaires, et que dés lors il est bien malaisé de < penser en proportion de ce qu'on lit, et par conséquent de le bien digérer >», = ~

Cest en effet l’écueil le plus redoutable de l’enseignement dans les hautes écoles, primaires ou secondaires; c'est le vrai probléme a résoudre, qui préoccupe sans cesse vos maitres, et qu’on résout au jour le jour du mieux que l'on peut, sans y réussir jamais 4 son plein gré: lire assez, lire autant qu’il le faut pour satisfaire a une légitime curiosité de savoir et aux exigences de l’examen final, lire autre chose que des manuels abrégés; entrer, a l'aide d’ouvrages plus étendus et plus voisins des sources, en rapport direct avec les peuples et leurs mosurs, avec les personnages et leurs caractéres, avec les situations et leurs traits principaux, ou bien avec la nature et l’inépuisable richesse de ses productions, la diversité de ses phénoménes, la régularité de ses lois; en un mot, pénétrer,; sous la conduite des livres-maitres en tout genre, jusqu’é la réalité méme, jusqu’aux étres vivants, hommes ou choses, au lieu de s’arréter 4 de bréves généralités, exactes mais abstraites et stériles, cela n’est-il pas l’a b c de l’art d’apprendre, et pouvons-nous vous demander moins?

Vous en convenez sans peine : Fontenay ne serait pas ce qu'il est, ce qu’il doit étre, une école supérieure de pédagogie, si l’on ne vous invitait pas & ces longues, diverses, Jaborieuses lectures. Mais, d’autre part, ot trouver le temps d’y réfléchir, de les repenser, afin de les digérer, au milieu de cette succession presque ininterrompue de cours. de répétitions, dexercices pratiques, de compositions? Réfléchir, penser, demande du loisir, du calme; hors de cette condition, comment l’activité spontanée et originale de lesprit entrerait-elle en jeu? Or c’est précisément le loisir et le calme qui manquent le plus.

Convenons ensemble qu'il n’est jamais facile, ici ni ailleurs, de concilier ces besoins contraires, lun et J’autre légitimes. C’est ce qui m’a souvent fait insister auprés de vons, dans nos conférences, sur le bon emploi des vacances. Je vous al rappelé, m’appuyant sur mon expérience per-

CONFERENCES DE FONTENAY. 337 SS EE ee —————————EEEeE—Ee sonnelle de jeunesse, que Jes vacances sont le temps prédestiné & la lecture; je dis & la lecture intéressante autant qu’instructive, précisément parce que, l’esprit n’étant pas encombré ni incessamment tendu par des taches prescrites, son énergie propre se dégage sans effort et s’exerce utilement sur les idées ou les faits que lui présente un livre. Il les pense et les diyére en vertu de sa fonction naturelle, sans en ressentir de fatigue.

Telles ne sont pas, je le sais, les conditions o&8 vous vous trouvez au cours de l’année scolaire. A l’épreuve, on s'apercoit vite qu’é vouloir réfléchir sur tout ce qu’on lit, et sur ce que |’on entend, on serait arrété & chaque pas, et Yon finirait par lire extrémement peu.

N’y a-t-il donc aucun reméde a cet état de choses? De reméde infaillible, certainement non. La meilleure organisation réglementaire des exercices de la journée n'y suffirait pas. C’est A chacun, selon ses moyens et son tempérament, de pourvoir au jour le jour, le mieux possible, a cette salutaire et indispensable obligation de repenser ce qu’il a lu. Néanmoins, cette réserve faite, peut-étre n’est-il pas inutile de vous indiquer un moyen bien simple dont une pratique assez constante m'a démontré lefficacité. Il n'a d’ailleurs rien de nouveau; bien des gens, sans doute, en usent avec plus ou moins de régularité; et vous-mémes, il vous sera plus d'une fois arrivé de employer.

En deux mots le voici. C’est de mettre 4 profit le moment qui précéde le sommeil, ou celui qui suit le réveil pour évoquer sommairement toute l’histoire de votre journée, sorte d’examen quotidien, non de conscience, mais d’intel- © ligence. Quand je dis l’Aistoire, j'entends seulement ce qui, dans vos lectures, dans les legons, dans les lettres recues, dans les entretiens, vous a particuliérement frappées, mais gui s’est promptement dissipé dans le tourbillon des occupations diverses. Nous recevons chaque jour de ces vives impressions, intellectuelles ou morales, qui peuvent étre fécondes si nous les fixons un temps suffisant sous l’ceil de la conscience, mais qui restent ordinairement stériles parce qu’elles s’effacent, aussit6t formées. Les faire repa-

raftre, ne fdt-ce qu’un court instant, devant notre esprit, et leur donner figure distincte au lieu de les penser vaguement et en bloc, c'est les introduire en quelque sorte dans notre circulation vitale, pour y devenir des ferments actifs de réflexion ultérieure.

Remarquez bien, je vous prie, qu'il ne s’agit pas de se remettre en mémoire tout ce que l'on a lu ou entendu, ni méme tout le principal, mais seulement ce qui vous a vivement touchéés au passage, soit par son évidence, soit par sa beauté ou sa nouveauté, et qui risque de vous échapper sans retour, ou de rester lettre morte, faute d’avoir pénétré assez avant dans votre intelligence, ou dans votre coeur.

il ne s’agit pas non plus, veuillez retenir cette observa: tion, de juger tout ce qui a passé devant votre esprit : cela excéderait manifestement votre pouvoir uctuel et ne serait qu’une improvisation hative destituée de toute valeur. Non! repenser ses lectures, ce n’est pas les juger, ou du moins cela ne lest qu’dé un faible degré; c’est, je le répéte, les rappeler sous notre regard pour que cette impression renouvelée les méle définitivement au courant de notre vie mentale, ot ils serviront plus tard, presque a notre insu, sous le stimulant de l’expérience, 4 provoquer d’utiles rapprochements de pensées, et 4 préparer par la des jugements de toute sorte, substance véritable de notre individualité.

Je vous recommande cette pratique. Elle n’a rien de merveilleuz, mais elle emprunte une vertu particuliére a cette heure privilégiée du soir ou du matin, ot les objets se peignent plus vivement dans Y'imagination, dépouillant la forme. abstraite et revétant une figure, et des couleurs concrétes. Si vous y joigniez une autre précaution non moins simple et abrégée, celle de noter le lendemain d’un trait, d’une mention, ne fit-ce méme que d’un titre, d’une indication de page, le passage du livre, de la lecon, de la lettre, de l’entretien, qui a fait impression sur vous, le profit sera bien consolidé, et de jour en jour, n’en doutez

pas, vous sentirez s'accroitre a la fois votre acquis et votre force de réflexion,

Un mot en fnizeane Le mot de Rousseau : « Peu lire, et beaucoup penser », me semble appeler un correctif. Encore est-il bon, et méme nécessaire, de lire en vue de donner & son esprit de l’air, de l’espace, du libre jeu, sans se préoccuper toujours de réfléchir et de « digérer ». C’est Ja sorte de profit que nous retirons des journaux, des conversations, de tout le commerce social. Appliquer notre esprit avec suite, le plier & l’effort habituel de penser & tout ce qui se présente a lui, oui, c’est la régle par excellence de quiconque, professeur, instituteur, homme d’étude, . veut arriver 4 parler de son fonds, avec un peu d’autorité personnelle. Mais la tension sans relache, la réflexion obligée 4 Ia suite de chaque lecture, serait une autre cause de stérilité, en paralysant la spontanéité de la pensée et du sentiment, o& se retrempe sans cesse le pouvoir méme de réfléchir. :

La lecture. Deuxiéme conférence. Décembre 1888.

Le Temps a publié ces jours-ci un curieux autographe d’Auguste Comte, le fondateur du positivisme, qui se rattache & ce que nous avons dit plus d’une fois de la lecture. Vous aurez plaisir & l’entendre. Auguste Comte répond a l'éditeur M. Guyard, qui lui avait offert et recommandé des publications nouvelles :

« Ayant bient6ét reconnu que, chez les modernes, la lecture nuit a la méditation, j’ai, depuis de longues années, contracté ’habitude de ne lire que les grands poétes occidentaux. Je lis chaque matin un chapitre de I’Imitation et chaque soir un chant du Dante, en réservant pour mes instants de loisir mes autres lectures poétiques, de maniére a relire annuellement tous les chefs-d’ceuvre. Ce régime cérébral m’ayant toujours été trés salutaire, je m’y snis tellement attaché que je n’y puis admettre que de rares et courtes exceptions, motivées d’aprés Yimportance extraordinaire de quelques ouvrages, quoique je me trouve ainsi privé de communications intéressantes.

Salut et fraternité. »

40, rue Monsieur-le-Prince, Paris, samedi, 27 Charlemagne.

Sur la date, vous remarquerez qu’Auguste Comte a substitué au calendrier universellement adopté en Occident

un calendrier de son invention, ot les mois portent les noms des plus grands personnages de histoire, et les jours ceux des hommes qui, ayant le plus marqué dans Ics diverses branches de l’activité humaine, moralistes, législateurs, réformateurs, inventeurs, héros de tout ordre, se recommandent, comme des saints d’une nouvelle espéce, a la commémoration de la postérité. L’ére des positivistes, au lieu de comptera partir de Jésus-Christ, est fixée a la grande Révolution; et ainsi le vingt-septi¢me jour du mois de Charlemagne de |’année 67 se trouve répondre au 14 juik let 1855.

Arrivons au contenu.

D’abord Auguste Comte « a reconnu que la lecture nuit & la méditation », c’est-a-dire 4 l activité réfléchie de l’esprit, par ot l’on prend la direction de sa vie. C’est qu’en effet, on se laisse ainsi aller & vivre hors de soi, que les livres soient sérieux et absorbants, ou frivoles et disstpants, et méme si on les « digére », pour parler avec J.-J. Rousseau; a plus forte raison si l'on se borne a recevoir des impressions fugitives ou 4 recueillir passivement desidées toutes faites. Comte a raison de voir 1a une facheuse disposition des modernes, que tout notre zéle pour lenseignement risque, si nous n’y prenons garde, de propager et d’aggraver.

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Aussi s’en tient-il & un’ petit nombre de livres, toujours les mémes : les grands poétes de ]’Occident, parmi lesquels il range sans doute ceux de l’antiquité; et selon son habitude de régler et d’organiser jusque dans le détail sa vie spirituelle, comme fait le religieux ou le prétre catholique, il dispose ses lectures de maniére a relire annuellement tous les chefs-d’ceuvre; en outre, il s’impose la régle de lire chaque matin un chapitre de l’Imitation, et chaque soir

un chant du Dante, comme les protestants pieux lisent un chapitre de la Bible.

Sur quoi je vous invite 4 observer que ce grand travailleur, ce maftre-novateur, dont influence a été un temps si considérable, et reste encore sensible bien que dimi- huée, ne craint pas de relire et de relire encore. — Régle de grand prix, trop peu commune, qui est chez lui un trait de supériorité, et que je vous souhaite d’apprendre 4 pratiquer plus tard, en choisissant pour cela lescellent parmi le trés bon, au lieu d’éparpiller votre attention d’un volume 4 un autre volume, ce qui réduit peu a peu le plaisir intellectuel de lire 4 une sorte de chatouillement des sens. — Considérez ensuite que, non content de relire les chefs-d’ceuvre poétiques, il place chacune de ses journées sous l’inspiration de deux de ses livres de chevet. C'est, dit-il, un régime cérébral qui lui a été trés salutaire. Cette expression, toute physiologique, que les positivistes ont mise & la mode, est déplaisante par son air matérialiste autant qu’elle est arbitraire; car la lecture des poétes et de l’Imitation affecte peu, Je pense, le bon état du cerveau : traduisons-la librement par régime intellectuel, ou mieux spirituel. Voici donc un penseur aussi affranchi que possible des dogmes et des pratiques des religions positives, qui vers la fin de sa laborieuse carriére comprit la nécessité d’encadrer la vie individuelle et la vie sociale dans des habitudes réguliéres et méme quotidiennes de recueillement, de méditation, d’élévation, de lectures bien appropriées, afin de soutenir la débilité, la mobilité, le caprice des individus. Et c’est pour la méme raison qu’il avait adopté, ainsi que je l’ai dit, un nouveau calendrier de Saints laiques, de représentants éminents de lhumanité, destiné selon son intention a présider de mois en mois et de jour ea jour a l’existence de chacun et de la communauté entiére. — Encore un avertissement pour nous, qui volontiers abandonnerions la conduite de notre vie au hasard des ‘onnes résolutions, sinon au hasard plus incertain encore

2s « bonnes aspirations ». Pour qui estime a son vrai prix

, sauté de l’esprit et celle de lame, il y a des régles d'hy-

gitne quotidiennes a observer: on ne les néglige pas plus impunément qu’on ne fait la régularité des repas en vue du ravitaillement des forces physiques.

Et de quelles lectures fait-il choix? De celles qui répondent & Vidée qu’il a congue, et ot il veut se confirmer, de la destinée humaine (si ce mot de destinée n’est pas impropre dans le langage positiviste); de celles qui maintiennent Ja direction normale de la pensée et de la pratique. I] lit chaque matin un chapitre de l'Imitation et chaque soir un chant du Dante, sans doute parce que l'un et l'autre sont des poétes (on peut bien appeler de ce nom l’auteur de l’Imitation), des hommes de sentiment et non de raisonnement, d'intuition et non de démonstration, et aussi parce que tous deux, chacun a sa maniére, expriment la direction de vie qu’Auguste Comte estime 4 sa maniére étre la meilleure direction normale, a savoir Valtruisme ou l'amour; et l’'Intitation, en particulier, parce que, selon sa tendance mystique, ce livre nous préche dans chacune de ses pages I’intelligence serve du ceur. Or, c’est & cette grande conclusion qu’avait finalement abouti la philosophie d’Auguste Comte; cette philosophie, d’abord si exclusivement intellectuelle ou scientifique, qui proscrit la métaphysique et la morale rationnelle, la recherche de la cause premiére, des causes finales, de l’essence des choses; qui écarte comme inaccessibles les questions de Dieu, de la liberté, de la personnalité, de lame et de sa nature; qui prétend n’étudier que les faits, les phénoménes observés par les sens, et les rapports constants entre les faits, et qui par ces omissions favorise implicitement chez ses adeptes des négations correspondantes. Cet homme, adonné toute sa vie a l’exercice de la pensée et & l’observation, en vient 4 découvrir par dela, nous dirons plutét dans le fond méme de la pensée, une autre puissance encore plus intérieure, non moins légitime et méme plus distinctive de I’humanité, celle du cceur, a laquelle il subordonne la superbe intelligence. C’est pour

sentretenir dans cette maniére de voir et d’étre qu'il contlie 4 des maftres chrétiens, mystiques interprétes d’un ‘sentiment semblable, le soin d’inaugurer et de clore ses journées.

Vv «

Sur quoi faisons encore deux ou trois réflexions. La premictre, c’est qu’en effet homme ne vit pas seulement par l’intelligence; mais que !'intelligence se retrempe et se renouvelle elle-méme aux sources de la vie intérieure, a celles du coeur, et que s'il est bon, beau et véritablement humain de penser, c’est une fonction encore meilleure et plus digne de ’homme d’aimer.

A la condition toutefois d’aimer ce que la pensée peut avouer; car si le coeur est la faculté inspiratrice, il reste néanmoins que la raison est la faculté régulatrice, sans le contréle de laquelle l'amour risque souvent de s’égarer. Et cela nous conduit & cette seconde réflexion : qu’on peut s’étonner de la sorte de primauté qu’Auguste Comte assigne dans son régime spirituel 4 I’Imitation, A un livre digne de rester classique en ce qui est du recueillement, de la vie intérieure, de la vie en Dieu, du désabusement a I'égard des formules et du raisonnement scolastique, ombres vaines et trompeuses de la réalité religieuse et morale, comme aussi 4 l’égard de la vertu souveraine des pratiques ecclésiastiques; mais livre de moine et non de séculier, qui, au lieu des vertus actives et courageuseg propres ala pratique des devoirs quotidiens, nous préche le renoncement 4la famille, 4 la société, & la science, a lindustrie, « a toutes les sortes de vanités passagéres », en un mot & toute la vie présente, qu’il absorbe dans la vie éternelle. Et ainsi la morale entiére, laquelle n’a d’autre étoffe, d’autre contenu que ces divers devoirs séculiers, disparaft au profit d'un ascétisme spirituel, limité au salut de individu.

Il semble donc qu’un régime vraiment normal unirait a ces lectures, qui ont leur prix et leun grande vertu, d’autres lectures, plus toniques, si je puis ainsi parler, plus forti-

fiantes, plus appropriées A la vie séculiére, aux devoirs variés, pénibles de la société humaine. Tels les moralistes stoiciens, Epictéte, Marc Auréle, et au-dessus leur maitre a tous, Socrate. Telle aussi la Bible, livre bien autrement riche de lecons, d’inspirations, de fortes impulsions que ne lest l'Imitation, pourtant émanée d’elle; qui a formé non pas des religieux cloftrés, mais des caractéres virils en grand nombre, des 4mes de héros capabjes d’oser, d’affirmer et de nier; capables d’entreprendre et de résister, sur un grand théatre ou dans lobscurité de la vie privée; capables de réformer le monde autour d’eux en se réformant d’abord eux-mémes; un livre dont un grand philosophe peu suspect de superstition crédule, M. Renouvier, a pu dire « que toute considération religieuse mise & part, sil avait un livre 4 donner pour occuper, consoler, distraire, instruire, faire penser 4 toute sorte de sujets, les plus variés et les plus profonds », il choisiraif la Bible. Mais ce livre est malheureusement a peu prés étranger 4 la tradition francaise laique, et bien peu familier aussi a la tradition ecclésiastique, ainsi qu’aux habitudes aujour- @hui régnantes.

Finissons par cette remarque. Auguste Comte reconnaft qu’en bornant ainsi ses lectures 4 ce petit nombre d’ceuvres poétiques’ ou édifiantes, afin de ne pas se distraire de la méditation, « il se trouve ainsi privé de communications intéressantes ». En quoi il a sdrement plus raison qu’il ne pense. On peut dire que sur bien des points ce puissant esprit a eu jusqu’a la fin comme des ceilléres, qui 1l’empéchaient de voir bien des choses a cé6té, choses d’histoire ou de morale en particulier, qui auraient élargi Phorizon de sa pensée et corrigé maints de ses jugements sur les doctrines et les institutions. Peut-étre que, moins absorbé dans « la méditation », plus familier avec Vhistoire étudiée aux sources, i] edt appris 4 reconnaitre, 4 cdoté de intelligence et du coeur, une autre puissance, qui, elle

aussi, a fait ses preuves de fécondité, celle de la conscience : puissance souveraine, elle aussi, hors de laquelle Vhumanité, méme savante ou altruiste, apparaft découronnée, et qui, heureusement pour Ja dignité de notre espéce, fonde et consacre, dans la religion, dans la morale, dans la politique, dans ]’éducation, la noble doctrine de Vindividualisme, suspecte aux positivistes.

On ne s’isole pas impunément du plein courant de lhumanité et de la vie comtemporaine, méme quand ce courant est trouble. Relire assidiment les meilleurs mattres spirituels est une régle excellente : n’étre pas [homme Wun seul livre, ni de quelques-uns seulement, surtout des livres mystiques, en est une autre, qui compléte et corrige la premiére.

Comment l’enseignement pourrait-il atteindre toutes les éléves d’une Ecole normale nombreuse?

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