AU RETOUR D'UNE TOURNEE D'INSPECTION
J'ai été frappé une fois de plus, en ‘visitant les écoles normales, de voir combien il est difficile aux professeurs, dans une classe nombreuse, d’atteindre efficacement chacune des éléves. On peut sans doute jeter a travers la legon de bréves questions, appelant une bréve réponse, qui, sans rompre le fil de l’exposé, tiennent les jeunes esprits en haleine. Mais ce procédé, tout nécessaire qu’il est dans la conduite d’une legon, n’a qu'une portée trés restreinte. La vérité est qu’on n’inculque le savoir, on ne fait bien comprendre ce que l’on enseigne, et 4 plus forte raison on ne forme lesprit d’un éléve, qu’en le faisant souvent parler; parler a son aise et assez longuement sur Ja chose qu’il a entendue ou étudiée; parler, c’est-a-dire penser pour son compte, et non pas seulement se rappeler; penser comme on est obligé de penser en vue de parler, c’est-a-dire, non pas vaguement, 4 peu prés, mais avec exactitude, avec précision, en distinguant l'une de l'autre les différentes idées, enfin avec ordre. {
C’est le probléme qui hante 4 bon droit les meilleures maitresses et les directrices des écoles normales. Comment faire parler toutes les éléves? Ou en trouver le temps et les moyens? On y fait assurément de-son mieux; mais songez
(que le moins de temps que réclame en moyenne une s¢rieuse interrogation individuelle, sur des points tant soit peu difficiles, c'est six 4 sept minutes; que par conséquent quatre éléves au plus pourront étre soumises utilement a l'exercice dans la demi-heure qu’ilest de régle ou dhabitude d’y affecter. De sorte que, la classe comptant vingt, vingt-cingq, trente éléves, et la legon revenant une seule fois par semaine ou au plus deux fois, le tour de chaque éléve d’avoir a parler ainsi risque de n’arriver qu’une fois par mois dans chaque branche du programme, c’est-a-dire huit ou neuf fois par an, et, au plus, dix ou douze fois.
On s’explique par 14 comment les maftresses sont surprises et décues lorsque, n’ayant rien négligé durant les trois années d’études pour se mettre 4 la portée des jeunes filles, et celles-ci ne s’étant point épargndes a la peine d’apprendre et de comprendre, elles les entendent, 4 examen du brevet supérieur, balbutier et donner des réponses informes a des questions dont on avait lieu de les croire bien instruites. Faut-il s’en prendre & V’impéritie du professeur, ou au peu d’intelligence de l’éléve? Ni a]'un ni & autre. Mais P’éléve n’a pas 6té6 assez souvent mise en demeure de dépasser, en écoutant la legon, ou én I’étudiant, Pétat de compréhension passive et crépusculaire, pour atteindre une pensée nette, claire, bien ordonnée, qui se préte sans peine a l’expression parlée.
Si maintenant vous considérez que ces jeunes filles ne sont pas des éléves ordinaires, qui puissent & la rigueur se contenter d’un savoir peu défini et flottant, qu’elles seront demain institutrices, obligées cette fois de parler pour enseigner, vous comprendrez sans peine quel grand dommage c’est pour leur avenir professionnel de n’avoir pas été rompues par une suffisante pratique a penser tout ce qu’elles étudient de maniére ale pouvoir exprimer fidelement. Beaucoup sans doute feront un peu tard leur apprertissage sous laiguillon de la nécessité, et aux dépens de leurs éléves : mais combien en est-il qui, livrées désormais 4 elles-mémes, ne sauront jamais réparer ce vice de leut éducation et contracter les qualités d’esprit et de savoir
qui donnent au plus humble enseignement toute son effieacité!
A ce mal, inhérent aux écoles nombreuses, y-a-il des remédes? On ne saurait évidemment songer ni a multiplier les legons communes, ni a les prolonger assez pour y loger autant d’interrogations suivies qu'il faudrait : outre que le temps ferait défaut, les meilleures éléves ne gagneraient rien & étre les auditeurs muets de ce long défilé d’épreuves. Pourtant, les mattresses ne manquent pas qui sont pénétrées de ce principe capital : & savoir que cela seul est parfaitement compris de la jeune fille, qu’elle a exprimé, soit de vive voix, soit par écrit. Elles s’ingénient de leur mieux, prodiguant temps et peine, instituant des conférences ou exercices extraordinaires : mais avec le plus louable zéle du monde, elles ne peuvent suffire 4 tout. Ce qu'elles font, vous le ferez 4 votre tour, et au grand profit de vos éléves, particuli¢rement des plus faibles; mais vous ne réussirez encore pas a votre gré a atteindre toutes vos jeunes filles.
Cette difficulté, qui m’a souvent préoccupé 4 Fontenay, ot l’on dispose pourtant d’un personnel de répétitrices d’élite, a bien plus vivement attiré mes réficxions dans les Ecoles normales, ow les éléves arrivent beaucoup moins cultivées, ef ot le corps des professeurs se réduit A un trés petit nombre. Je ne prétends pas vous apporter des procédés merveilleux, ni tout a fait nouveaux, ni d’une exécution si aisée qu'elle ne cote aucun effort et n’entraine aucun inconvénient. J’ai dit seulement 4 quelques-unes de nos directrices que si j’avais l'honneur d’étre a leur place, j’en ferais essai, saufa les modifier selon les besoins et les circonstances.
D’abord, je m’appliquerais & choisir parmi les premiéres éléves de troisiéme année, et, au besoin, de deuxiéme, quelques répétitrices, en trés petit nombre, 4 qui, sclon leurs aptitudes diverses, je confierais des groupes de trois
Pe
ou quatre éléves. Cette délégation ne serait que temporaire, pouvant se porter sur d’autres éléves qui viendraient & faire preuve dans une branche ou dans une partie de cette branche, d'une certaine supériorité. Je les formerais & interroger successivement leurs camarades, c'est-a-dire & les faire parler avec un peu d’étendue et de continuité sur des points de quelque importance, mais sous mes yeux et sous mon contrdéle direct. Durant une demiheure ou trois quarts d’heure au plus (car il faut ménager le temps), les deux, trois, quatre groupes de répétitrices fonctionneraient ensemble dans la méme salle, chaque éléve 4 son tour disposant de quelques minutes, et le groupe entier défilerait ainsi un 4 un. Je serais 1a pour redresser la gaucherie ou l’erreur de nos jeunes maitresses improvisées; et je ‘craindrais peu de les voir s’enfler de vanité et blesser leurs condisciples, parce que ma présence assidue et mes corrections de toute sorte, administrées publiquement, suffiraient 4 rabattre leur amour-propre, et que, d’ailleurs, maitresses aujourd’hui sur tel chapitre, elles pourraient n’étre plus jugées dignes de l’étre demain sur tel autre.
Je ne me dissimule pas que le procédé, s'il est applicable a des choses de mémoire, aux faits et aux dates, aux éléments de la Géographie, aux récitations littéraires, 4 tout ce qui réclame une reproduction textuelle,; si méme il peut servir dans l’enseignement des sciences, mathématiques, physique, ou la rigueur logique et l’indispensable propriété des termes facilitent, loin de la compliquer, la communication du savoir, en revanche, il est d’un emploi bien délicat dans les choses d’intelligence et de godt, en particulier .(mais non pas exclusivement, tant s’en faut) dans l’ordre des lettres : ainsi de la lecture expliquée, des appréciations littéraires, des jugements historiques, ow la nuance, la juste mesure, le trait exact, demandent, pour étre observés, plus d’expéricnce et de sens critique que n’en ont la plupart des, jeunes filles de ’Age de nos Normaliennes.
Et cependant je ne renoncerais pas, méme dans cet ordre
d’exercices, 4 mettre en jeu les repétitrices, bien entendu sous mon contréle. Loin d’avoir scrupule a leur dérober pour cet usage un peu de leur temps si précieux, j’estimerais leur rendre un grand service et les former de la meilleure maniére a l’art d’enseigner, en les obligeant de passer au crible leur propre savoir en vue d’éprouver ensuite le savoir et le langage de leurs camarades; j’en prendrais occasion de relever sur le fait et de redresser les erreyrs des unes et des autres. 'Mais assez sur ce point. Vous aviserez plus tard au parti que vous pourrez tirer de cette indi- CALION se. ee cs ade eo eee eno tbe bay chore: ‘
Il est, pour atteindre toutes les éléves, un second procédé, dont l’efficacité, 4 mes yeux, n’est pas douteuse, pourvu que la maitresse le manie avec discernement et sans s’y attarder aux dépens du principal de la legon. Je le conseille sans hésiter dans toutes les Ecoles normales, mais 4 plus forte raison dans les classes nombreuses. I] consiste a répartir, sinon 4 chaque lecon, du moins assez fréquemment, entre des groupes de trois, quatre, cing éléves, de petits exposés a faire par écrit, d’une demi-page au plus, en réponse a des questions d’intelligence bien déterminées, portant sur la legon déja faite, sur une démonstration scientifique, sur un point précis d’histoire, sur l’explication littéraire d’une phrase ou deux, parmi celles qui ont été commentées en classe, de maniére que les thémes proposés aux divers groupes fassent passer en revue les points les, plus difficiles de la legon. A la séance suivante, j’inviterais unc éléve de chaque groupe & lire 4 haute voix sa réponse, ct mes corrections profiteraient non seulement a ses compagnes du méme groupe, mais a toute la classe, qui verrait ainsi reparaitre en bref les traits les plus importants de la lecgon précédente. I] va sans dire que je corrigerais de vive voix, et en quelque sorte au vol, ces petits exposés, sans m’astreindre au travail excessif d’annoter en mon particulier de si nombreuses copies. Nul doute, 4 mon avis, que
cet appareil fort simple, s'il est employé avec quelque suite, n’assouplisse singuliérement l’intelligence en la pliant & Vexactitude et a la sdreté de Yexpression. Quelquefois, pour ménager le temps et aussi pour habituer les éléves A une prompte mise en train, on pourra leur répartir par groupes des questions tout & fait limitées, comportant une réponse de quelques lignes, qu’elles auront & éclaircir dans l'espace de huit 4 dix minutes, Ce serait une interrogation indirecte qui atteindrait infailliblement la classe entiére en l'obligeant 4 un effort énergique de comprendre et de s’exprimer.
Ai-je besoin de vous avertir que la correction au vol, bréve, sire, précise, ot l’on doit intéresser toute la classe en provoquant ca et 14 l'aide des unes et des autres, demande au professeur une forte préparation, sans quoi Jlexercice n’aboutira qu’é embrouiller lintelligence au lieu d’y porter un supplément de lumiére. En ceci comme en tout les meilleurs appareils pédagogiques ne valent que par la main du pédagogue.
L’expérience vous enseignera plus tard quejle énorme déperdition se fait dans l’esprit des éléves parmi ce qu’elles ont entendu ct méme compris au cours des legons, Vous en serez plus d’une fois découragées. Le moyen que je vous propose me semble particuliérement propre 4 diminuer cette perte déplorable, en ramenant, par un salutaire effort de mémoire, d'intelligence et de parole, l’attention de toute laclasse sur le champ déja parcouru. Considérons ailleurs que cette nouvelle épreuve empiéte peu sur l’emploi du temps, d’abord parce que la rédaction prescrite est fort courte, et ensuite parce que les frais d'invention, pour ainsi parler, sont déja. plus d’& moitié faits, la Jegon y ayant pourvu d’avance. Et néanmoins i] reste encore une bien suffisante marge ouverte au travail personnel de Véléve, qui doit ressaisir l’explication du maftre, he la reproduire en termes justes et clairs.
Conférence. La poésie a l’école primaire.
A propos du morceau Unité, par Victor Huco (Contemplations, recueil Sreec, p. 249.)
Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre & l’heure du couchant.
Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ, Sur un mur gris croulant parmi l’avoine folle, Blanche, épanouissait sa candide auréole.
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur, Regardait fixement daos l’éternel azur
Le grand astre épanchant sa lumiére immortelle.
Et moi, j’ai des rayons aussi », disait-elle.
J’ai dit ailleurs, et l’on ne saurait trop répéter, que c’est une des plus intelligentes, et tout ensemble des plus bienfaisantes nouveautés de notre pédagogie contemporaine, d’avoir introduit la poésie dans l’école primaire. On ne saurait l’offrir trop t6ta lenfant, ni Ja lui choisir trop belle. Ce serait une singuliére erreur d’attendre qu’il fat en état d’en comprendre tout le sens et tous les mots; autant vaudrait lui demander d’éprouver par anticipation tous les sentiments, joies ou douleurs, que les progrés de Page et l’expérience de la vie lui réservent. Il la comprend toutefois, ou plutét il la sent, et de trés bonne heure; mais & sa maniére et 4 son degré, par le sentiment plus que par
na
lV'intelligence, et par r'imagination plus que par le sentiment. Ayez seulement le soin de la trés bien lire; et aussit6t, pour peu qu'il ait l’esprit dégrossi et que le vocabulaire francais lui soit familier, il sera ému, quelquefois transporté; et si haut d’ailleurs qu’en soit le ton ou plutét en proportion méme de cette hauteur, soit religieuse, soit patriotique, vous n’aurez pas de peine a lui suggérer l’envie de l’apprendre par coeur. Elle s’insinuera en lui-par toutes les voies, par ’barmonie, par l’oreille et le coeur, sans qu'il ait souci ni besoin Ge saisir nettement toutes les pensées, encore moins d’en épuiser toute la signification. Ainsi par exemple, de la piéce de V. Hugo: « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine ». Ainsi du morceau que nous venons de lire. ie
Si l'enfant est ému, ravi, c’est que la poésie trouve d&éja un écho en lui, c’est donc qu’elle ne lui est pas étrangére, si fort qu’elle dépasse la partie présente de son expérience; c'est que, semblable 4 la moralé et a le religion, elle exprime 4 la fois ce qui le touche de plus prés et le plus au vif, ce qu’il y a de plus profond en lui, et par ou il est uni 4 tous et & tout. Ne vous étonnez pas s'il est difficile, ou méme impossible de la définir, si Thomme mfr, déja cultivé, n’a pas moins de peine que l’enfant 4 en épuiser le contenu : elle déborde les définitions et les descriptions. N’en est-il pas de méme de la religion, que l'on définit misérablement par un ensemble d’institutions, de rites, de croyances, de prescriptions, de devoirs se rapportant a Dieu, c’est-a-dire par autant de manifestations variables, d’ordre cérémoniel, pratique, intellectuel, qui n’atteignent pas le fond? Elle a été, elle peut étre aujourd’hui encore tout cela, mais elle est encore autre chose.
Ne tentez pas, non plus, d’expliquer la poésie soit par le rythme, la mesure, la cadence, soit par l’harmonie des mots et des périodes, par la splendeur des images, et encore moins par la richesse des rimes : elle ne se réduit ni a la musique ni 4 la peinture, auxquelles elle communique seule leur plus haut essor; elle est tout cela sans doute, mais elle est autre chose, qui résonne, s’épanche,
\ ae .
éclate ou soupire, pleure ou chante par ces voix diverses.. Nous pouvons toutefois, si l’on nous presse, nous hasarder a dire que c’est l’intuition du mystére de la vie elle-méme en son, intime fond; mystére de lame, de la nafure, de la destinée de ithomine et de toutes choses; c’est encore, si on veut, le sentiment immédiat de la loi universelle qui relie ensemble tous. les étres, depuis la plante obscure jusqu’a lastre lumineux, depuis animal jusqu’é l’homme intelligent. Cette vue chez le poéte confine 4 V’intuition religieuse la plus haute; il franchit peut-étre le pas lorsque, prenant plas nettement conscience de lui-méme, en tant. qu’étre personnel, raisonnable, moral, il se refuse 4 concevoir sous des traits moindres le Principe de la vie universelle ot plonge par ses derniéres racines son propre étre : dés lors le sentiment poétique devient un sentiment actif, celui du mot humain qui ose en son infirme langage parler au toi supréme, étant de.la méme famille; c’est ce dialogue intime qui a produit au cours des siécles moderncs les plus grands caractéres, les hommes d’initiative ou de résistance les plus énergiques.
Ce que ’homme mir, avec toute sa raison développée et exercée, n’arrive jamais qu’éA voir confusément, et qui néanmoins le ravit et le transforme en le révélant 4 luiméme, en l’élevant au-dessus de lui-méme, laissons l’enfant l’entrevoir et en jouir 4 sa maniére a la faveur du langage poétique et de ses multiples enchantements. N’a-t-il pas de tout temps fait ainsi, lorsqu’il était bercé par les chants de sa mére, ou lorsque, en écoutant de bonne heure les hymnes chrétiennes, il buvait, selon le mot expressif de Renan, le « philtre galiléen »; ou bien lorsque jadis il apprenait des rapsodes ou des troubadours les nobles chansons des viewx gestes? C’est la sa constante et naturelle premiére éducation, qui lui ébauche une 4me, le meilleur de son Ame; et le malheur est presque irréparable lorsque cette premiére initiation 4 une vie supérieure vient 4 lui manquer, comme c’est, hélas! le cas de plus en plus fréquent dans nos populations ouvriéres et méme dans beaucoup de familles aisées. Assurément il ne comprend
pas tout ce qu'il entend, tout ce qu'il chante; mais cette haute ou profonde conception de la vie s'insinue en lui, mélée a ses plus frafches impressions d’enfance.
Ne nous piquons pas encore une fois de lui en expliquer prématurement le secret : lexpérience révélera peu a peu a son intelligence, s'il sait regarder et réfléchir, le sens cuché des paroles profondes ou vaillantes qui avaient autrefois charmé son imagination ;: mais d’avance il avait vaguement apercu; et c'est, 4 vrai dire, par cet obscur sentiment de Ja destinée humaine associée a da vie divine qu'il entre dans l'auguste et sainte humanité, fille du ciel ainst que de la terre, appelée 4 réaliser ici et ailleurs un dessein idéal, et & cause de cela méme tourmentée de . désirs, de regrets, de repentirs, d’espérances qu’exprime la poésie, et qui dépassent de toutes parts les réalités du monde visible. Ne pas initier le plus misérable des enfants du peuple 4 la haute poésie, qui en son dernier fond est religieuse, c’est le frustrer de son bien par excellence, c’est mutiler sa nature jusqu’au vif.
La petite pi¢ce de Victor Hugo, de dix vers seulement, que nous avons sous lcs yeux, nous permet d’apprécier ce qu’il y a de vertu éducative dans la poésie, méme lorsque la pensée dépasse 4 quelques égards la portée d’esprit du jeune age. De composition simple, d’expression splendide, de sens profond, elle est également propre & charmer I’enfant par la magnificence du tableau et 4 captiver l’esprit de Yhomme mur en ouvrant asa méditation un champ sans bornes. Le pocte n’observe pas la nature avec l’ceil du savant, mathématicien, physicien, chimiste, naturaliste, qui mesure, pése, compte, analyse les éléments composants des choses, leurs proportions et leurs fonctions; il la regarde avec |’ceil de homme simple et du voyant, qui vest pas dupe de ces explications mécaniques, et qui, par iela les parties ou les conditions d’existence, percoit la vie néme, rebelle 4 toute analyse, et pénétre au dedans de la
vie méme, si l’on ose ainsi parler, jusqu’é lesprit, répandu a des degrés divers dans toute la création.
La scéne, disions-nous, est simple et grande. Elle met en'face lun de l'autre, dans un dialogue muet, deux personnages bien différents en dignité: d’un cdté le soleil, le grand astre du jour, « fleur des splendeurs infinies » (c’est-a-dire du firmament aux mille lumiéres étincelantes), qui, 4 ’heure calme et silencieuse du couchant, se penche vers la terre par-dessus l’horizon des collines, qu’il brunit de ses derniers rayons; — et de l’autre, une « humble mar. guerite », fleur commune, qui épanouit, joyeuse et nalve, sa blanche auréole dans l’entourage le plus vulgaire, au bord d’un champ, sur un vieux mur croulant ot pousse la folle avoine. Les voici en présence l'un de l’autre : le grand astre «< épanchant » comme d’un vase inépuisable « sa lumiére immortelle »; la petite fleur par-dessus le vieux maur, le « regardant fixement dans l’éternel azur », comme fascinée de sa beauté. Et tout & coup de cette entrevue silencieuse s’échappe le cri de la petite marguerite, cri d’admiration et de fierté tout ensemble : si beau que soit Vastre rayonnant, « elle aussi a ses rayons >, qui dérivent de la méme source infinie. Voila, non pas sans doute expliqué, mais reconnu, proclamé, le mystére de Dieu présent en toutes choses, et leur communiquant, avec l’étre, leur beauté et leur dignité.
D’autres, mieux que moi, vous feront remarquer ta grandeur et tout a la fois la simplicité de la scéne, qui, avec ses deux seuls acteurs muets, s’agrandit de tout ce que lui prétent « Vhorizon des collines brunies », « Pazur éternel »; ils vous expliqueront ’ampleur magnifique des images, la riche résonance des paroles, !a vivacité charmante du cri de la petite fleur. Je me contente d’attirer votre attention sur le sens profond de cet entretien silencieux, qui se résume dans la naive saillie de « ’humble marguerite ». La fleur contemple l’astre dans son « éternel azur »; mais elle ne s’absorbe pas, elle ne se perd pas dans cette contemplation; elle ose regarder fixement; et dans ce simple mot, dont le tour familier fait éclater la sublimité,
« et moi aussi, j’ai des rayons », elle atteste sa vie & la fois semblable et individuelle. Sa beauté, a elle, est bien modeste uupres de Péclat puissant de Pastre; mais elle n’est pas méprisable, car elle a, elle aussi, des rayons, et a ce titre clle n'est pas indigne de lui étre comparée et « de le regarder fixement ».
Ai-je besoin de faire ressortir la legon morale qui se dégage de ce tableau, si riche en son raccourci? La contemplation de Dieu, principe et idéal supréme, doit, au dicu de nous absorber, susciter en nous la vie morale, pleine du sentiment de notre essentielle parenté avec Dieu, mais une vie « rayonnante », c’est-4-dire individuelle et marquée de notre énergie propre. De la sphére obscure ot s’écoule notre vie, du cercle étroit qui limite de toutes parts nos pauvres moyens d’intelligence et d’influence, il nous est permis d’oser regarder fixement le « soleil des esprits », qui « épanche libéralement sa lumiére » sur les fils des hommes : comme lui nous ee ee avofr des rayons, semblables aux siens et & ceux des plus grands de la famille humaine; nous sommes des personnes, des foyers d'action et de lumiére personnels, et non pas seulement des reflets. N’y a-t-il pas 1a de quoi agrandir et illuminer notre humble existence, sans la noyer dans l’extase mystique?
I] serait superflu, je pense, d’insister sur les applications pratiques, qui varieraient selon Page et la situation. Le fond en serait toujours le méme : le plus petit d’entre nous dans la plus humble condition, le cultivateur sur son champ, l’ouvrier 4 son atelier, le serviteur ou la servante dans la maison du maitre, le commis dans' sa boutique, chacun a sa dignilé de raison et de conscience, par ou il ressemble a Dieu méme; chacun doit la respecter en soi et la faire rayouner en bonne inlluence et en bons exemples sur sa famille, ses voisins, la société dont il fait partie. Mais il n’est pas indifférent que cette lecon se présente
evétue de la plus brillante parure et d’une solennelle
armonie; elle reparaitra aux yeux de l’enfant & toutes les sures graves de sa vie,
Lea farces vivea d’une nation !.
aN madi
J’ai souvent exprimé devant vous le vceu que l’école de Fontenay, avec les Ecoles normales issues d’elle, devint une des forces vives de notre pays. Ces mots sonnent bien a Yoreille et flattent imagination; mais que signifient-ils au juste? Qu'est-ce qui fait une force vive; qu’est-ce qui l’entretient? Comment est-elle nécessaire a la vie normale d’une nation? A quel titre pouvons-nous, sans sortir de notre obscurité, prétendre a étre une de ces forces vives?
On ne se trompera pas, je pense, en disant que les forces ‘vives d’un pays ne consistent pas simplement en de grands
appareils fortement constitués; si utiles d'ailleurs, si indis-
pensables méme que soient les cadres administratifs, scolaires, militaires, judiciaires, etc. Comme l'expression Vindique clairement, ce sont des forces animées d’une vie
propre, et qui se renouvellent d’elles-mémes en vertu d’un '
principe intérieur, d’une pensée, d’une tradition, d’un sentiment dominants; qui, étant capables d’agir, sont également capables de résister, et qui, par le jeu de leur action particuliére, concourent a la vie de l'ensemble. Parmi ces forces il peut s’en rencontrer qui, au lieu de favoriser le
4. Conférences des 44 juin 1885, 28 février 1887, 45 juin 41894, Yaotvt 1894 et 42 mars 1895.
360 LEDUCATION PUBLIGUE ET LA VIE NATIONALE.
développement normal de la nation, le troublent ou le paralysent. Heureux le peuple dont toutes les forces vives, aprés des conilits plus ou moins violents, finissent par travailler dans le méme sens, chacune en son ordre. Ces peuples sont rares; le ndétre, malheureusement, n’est pas encore du nombre. :
Des exemples nous aideront & mieux comprendre ce qu’est une force vive et 4 en mesurer l’importance.
Il est des pays, Angleterre par exemple, ou certaines classes de la nation, l’aristocratie, la petite noblesse, les grands et moyens propriétaires ruraux, ont pu étre longtemps considérées comme l'une des grandes forces vives. Dépositaires des traditions et du vieux droit, elles étaient habituées, de génération en génération, 4 s’occuper de la politique, comme de leur affaire. Familiéres avec les questions d’intérét général, notamment celles de politique étrangére, elles y apportaient une application, une suite, une circonspection, un besoin d’informations exactes, un souci de la grandeur nationale, une habitude de discipline, enfin les qualités qui composent par excellence ‘l’esprit politique. Grace 4 elles Angleterre avait une ¢téte, une téte dirigeante, condition sans laquelle les Etats libres, et particulitrement les Etats démocratiques, ne sauraient fournir une longue carriére.
La France n’a pas eu cette bonne fortune. Ni son aristocratie ni sa petite noblesse n’ont su former une classe politique et dirigeante, dévouée a lintérét général du pays, et en particulier 4 la revendication et au maintien des libertés publiques. La bourgeoisie, la grande propriété n’ont pas su davantage, depuis la Révolution, remplir ou conserver ce haut office; elles ont perdu leur prééminence sociale; et depuis Vinstitution du suffrage universel on ne les a pas vues se méler franchement au peuple et entreprendre de lui communiquer les lumiéres, les vertus, esprit d’initiative et de conduite dont elles étaient trop destituées elles-mémes.
C’est sans doute une force vive en France que la petite woprieté, tout un peuple de modestes travailleurs, jaloux
de conserver ou d’accroftre ce quils ont 4 grand’peine amassé, croyant encore aux vieilles vertus de la prévoyance, de l’6conomie, de l’abstinence volontaire en vue de l’avenir, et les pratiquant avec persévérance. Mais c’est une force de stabilité, ou conservatrice, plutét que libérale, ou de progrés; une sagesse neutre et de courte vue, oublieuse ou ignorante des legons du passé, et qui, insouciante de lavenir, s’accommode trop aisément de tout régime qui garantit lordre et la sécurité dans le présent.
J’ai nommé en commengant l’armée : elle se présente la premiére a l’esprit, lorsqu’on veut se faire une idée des forces effectives d’une nation. Et assurément elle mérite de s’appeler une force vive, lorsqu’au lieu d’étre seulement une multitude bien encadrée, disciplinée, exercée, elle a un esprit propre et des traditions qui ne jurent pas avec le sentiment général de Ja nation; esprit d’honneur, de dévouement au drapeau, de subordination, et aussi de respect de la loi et des institutions.
Les Eglises sont une force vive lorsqu’elles ne bornent pas leur rélea la célébration des rites et a Ja répétition de formules sacrées; lorsqu’elles ne se résignent pas 4 n’étre qu’une institution d’ordre social ou une coutume organisée, encore moins une institution politique, un moyen de gouvernement; lorsque, portant plus haut leur ambition, elles veulent étre, au sens vrai, une institution religieuse, entretenant la flamme sacrée au foyer de la famille, dans l’éme de la jeunesse, dans la conscience de la nation; la flamme sacrée, c’est-a-dire les croyances, les principes d’action, les sentiments qui arrachent ’homme a l’égoisme naturel, qui le détournent de penser et de se conduire comme s’il n’était qu’un fils de la terre, et qui par le devoir le rattachent a Dieu.
C’est incontestablement une de nos forces vives que I’esprit de famille, quoi qu’en pensent les étrangers, et quoi que notre littérature de romans ou de théatre les autorise a penser. Un esprit qui resserre le lien social, qui suscite en foule les dévouements obscurs, les efforts prolongés et les sacrifices de tout genre, qui est pour beaucoup de parents
et de jeunes gens l'unique frein moral (bien insuffisant!) et la seule religion restée debout, qui maintient dans les jines leg plus ustes quelque fraicheur de sentiments. La discipline domestique, il est vrai, s’est relAchée par le fait des lois, des moeurs et des circonstances; mais pour ce qui est de Vaffection et du respect, il est permis de croire que le régime moderne est loin de le céder a l'ancien.
C’est une force vive — malheureusement trop peu active, trop timide, dans les choses de l'éducation, trop dominée par la dévotion littéraire — que )Université, avec son esprit invinciblement libéral, avec son culte de la vérité en tout, avec son recours constant 4 la raison comme ala régle unique de tous ses enseignements. !
C’est aussi une foree vive, c’est méme la principale, que le patriotisine, esprit de la famille nationale. Ce sentiment est devenu depuis l'année terrible plus intense qu’il ne Yavait jamais été; l’école primaire d'une part, le service militaire universel de l’autre l’ont propagé dans tous les rangs de la nation. Jamais n’a été plus forte ni plus réfiéchie, parmi les Frangais, la volonté de vivre ensemble dans Ja mauvaise comme dans la bonne fortune, si divisés que Yon soit d’opinions politiques, philosophiques, religieuses.
C’est encore une force vive — d’autant plus précieuse quelle est libre et non officielle — que les nombreuscs sociétés qui, dans nos grandes et moyennes villes, sous des noms et des auspices divers, s’emploient sans bruit, avec une activité réguliére et continue, & instruire, i civiliser, 4 humaniser ceux qui, ayant appris 4 lire, n’ont pas appris A se conduire. Si le mal moral et social peut sembler 4 quelques égards, non pas plus profond (nous préserve le Cicl des turpitudes cachées ou déclarées des classes supérieures du xvne siécle : clergé, noblesse et cour!), mais plus étendu qu'il ne létait autrefois; si la grande réserve de santé populaire, de saines coutumes, de simplicité et @honnéteté des moeurs, a été entamée & mesure que la petite bourgeoisie et Vélite ouvricre étaient appelées a l’aisance, & l’action publique, a l'instruction; s’il n’y a plus, pour tenir ce mal en échec,
CONFERENCES DE FONTENAY. 363 ni la puissance de la coutume, ni celle de doctrines morales universellement acceptées; si le péril extérieur, devenu plus menacant, rend plus redoutables les effets du désordre intérieur,... d’autre part il est cerfain qu’en aucun temps il ne s'est déployé chez nous plus d’influences réparatrices ou préventives, privées ou collectives, religieuses ou simplement morales; jamais le corps social n’a fait preuve de plus d'action médicatrice pour éliminer les éléments morbides et pour fortifier son tempérament. J’oserais dire que si notre fin de siécle peut étre comparée, en fait de mceurs publiques et privées, 4 la seconde moitié du grand siécle, telle que nous la révélent des témoins non suspects, elle lui est supérieure en ce que, la conscience générale étant plus éveillée et mieux avertie, les efforts de l’Etat et des particuliers pour conjurer le danger sont autrement multipliés et vont plus directement au but. Les classes aisées en viennent peu & peu a reconnaftre leur égoisme séculaire et leur devoir présent. La solidarité de destinée entre toutes les parties de la nation, en se révélant aux yeux de tous avec une clarté toute nouvelle, les dispose 4 des sacrifices inaccoutumés en vue de prévenir la ruine commune. Si ce n’est pas encore la fraternité, c’est au moins l’intérét bien entendu, et parfois une vision de justice. Et cependant un besoin presque nouveau apparaft et se propage de jour en jour, celui d’une communauté effective, c’est-a-dire spirituelle, entre tous les membres de la cité, entre ceux d’en haut et ceux d’en bas; communauté de principes d’action, d’habitudes de penser et de sentiments, de plaisirs intellectuels et esthétiqucs; communauté d'inspiration morale au sein de la liberté.
Je ne sais 4 cet égard rien de plus encourageant, de plus propre A donner confiance au présent et espoir en l’avenir, que le spectacle offert le 2 aodt dernier, en pleine Sorbonne, a l’élite de la France savante ou politique. A s’arréter aux apparences, les deux discours prononcés ce jour-la par M. Desjardins et par M. Rambaud pouvaient témoiener d'une disposition inquiéte, lasse et presque découragée de l’esprit public, le premier la dépeignant en traits
douloureux, le second lui opposant les legons de Vhistoire. Mais si l’on y regarde de plus prés, on se demandera si aucun pays, entre les plus civilisés, donnerait aujourd’hu! en public, en présence de la jeunesse et de ses maftres, un témoignage plus réconfortant de virile sincérité que celui d'un Ministre de I'Instructiou publique, historieu de profession, et d’un littérateur publiciste, professeur de lycée, traitant l'un en face de l’autre avec une purfaite Liberté et dans un langage exempt de vaine rhétorique, l’une des plus graves questions qui concernent l’existence nationale; tous deux également préoccupés de l’unité morale de la France moderne, de I’dme qu’elle cherche ou quil’anime A son insu; tous deux unis par leur ardente piété patriotique et par une ¢gale confiance dans la liberté et dans la raison; mais chacun parlant de son point de vue particulier sans autre souci que celui de la vérité. Aussi longtemps que I’on entendra parmi nous des voix si franches et d’un accent si sérieux, et tant qu’elles éveilleront de I’écho, il ne sera pas permis de douter de la vitalité de la France; car cette vaillante sincérité de raison, n’est-ce pas le fond méme de la vie? Cest aussi une force que la Presse. En est-il de plus grande dans une démocratie libérale? Redoutable autant que nécessaire. Egalement propre A faire le plus grand mal et le plus grand bien; gardienne des libertés publiques, et leur dissolvant le plus actif; censeur vigilant des mceurs et corruptrice irrésistible; conseillére de sagesse politique et de paix civile, ou maftresse infatigable de dis: cordes et d’aventures périlleuses. Nulle puissance n’égale la sienne; elle devient de jour en jour la véritable institutrice du peuple; elle lest déja; elle discute, préche, endoctrine, dénonce sans tréve ni relache, parlant chaque matin 4 tout le monde, & tous ceux qui .savent lire, sur les tons les plus variés et dans les plus divers langages. C’est de la presse qu’on serait porté a dire désormais qu'elle éléve ou abaisse les nations, qu’elle fait leur décadence ou leur prospérité,.. -- Si Pon ne se rappelait qu’elle-méme est l’expression bruyante de l’état général du pays. Qu’est-elle aujourd’hui en France? Un agent de décadence et de disse
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Jution, ou une conseillére de sagesse et d’union? S’inspiret-elle de l’amour de la vérité et du bien public, des legons de l’expérience et de Vhistoire? Enseigne-t-elle 4 la démocratie, encore jeune et inexpérimentée, incertaine et mobile, les vertus politiques et morales qui fixeraient sa destinée en la rendant capable de supporter 4 son honneur le gouvernement libre et populaire? En un mot cette force sans pareille est-elle une force vive qui aide le pays & vivre; ou ' Vachemine-t-elle 4 mourir? A voir déborder chaque jour la calomnie, le sophisme, la rhétorique déclamatoire, les incitations 4 la haine, les cyniques prédications de mauvaises meoeurs, on serait porté parfois 4 n’y voir qu’une puissance de destruction; mais on se ravise en songeant que son silence empécherait les voix les plus salutaires de parler, sans étouffer pour cela les plus pernicieuses. Dans cette revue des forces vives, il semble quenous oublions celle qu’on invoque, qu’on exalte tous les jours, le peuple. Mais pour qui nese paie pas de mots 1] est trop évident que le peuple, la multitude électorale, n’est pas actuellement une force qui ait en elle-méme son principe moteur, qui ne varie pas au gré des circonstances et des accidents politiques, économiques, militaires, qui ne soit pas au service, aujourd’hui de la république libérale, hier du césarisme boulangiste, demain del]’inconnu. Ce n’est pas sur lui qu’on peut faire fond dés 4 présent pour le progrés ni pour la résistance. Mais, d’autre part, comment ne pas voir qu'il. est le seul réservoir d’énergies latentes; que de son sein et de nulle part ailleurs peuvent surgir des forces de salut ou | de destruction. A défaut des anciennes classes supérieures il faut qu’il se devienne 4 lui-méme classe dirigeante : qu'il le devienne, dis-je; car il s’en faut qu'il le soit, et ce sont des amis bien imprudents qui lui laissent ignorer ce commencement de toute sagesse qui consiste 4 se connaftre soi-méme. Il faut, pour dire la chose plus exactement, qu’il se forme dans son sein une élite capable de le conduire et sachant faire accepter sa direction a force de bon sens, de justice et d’esprit fraternel; une élite de bon conseil, répandue partout, dans les champs, dans les ate-
liers, dans les usines; une élite qui ose surtout ‘dire aux travailleurs la vérité sur eux-mémes.
« Il est besoin pour cela d’un grand conrage, écrivait « Edgar Quinet en 1864 en parlant des ouvriers. Is n’ont « guére entendu que le langage de la flatterie : supporte- «ront-ils celui de la vérité? Les flatter, c’est achever Je « les perdre; leur dire la vérité, c’est leur déplaire, et, ce « qu'il y a de plus probable, c’est parler dans le désert. « Pourtant, c’est 14 pour eux la seule, la derni¢re voie de « Salut. » (Lettres d'ezil.) |
Les austéres paroles d’un homme que nul n’accusera de n’avoir pas aimé et servi le peuple sont aussi opportunes aujourd’hui, en pleine République, qu’elles l’étaient sous lEmpire. Mais qui fera surgir cette élite populaire? qui la formera aux saines habitudes d’esprit et de caractére? qui lui communiquera un savoir plein de substance, non de mots et d’apparences? qui lui révélera les lois naturelles et morales qui régissent la vie, et qui ne se laissent pas violer impunément? qui lui transmettra, | simplifiée, dépouillée, appropriée aux besoins nouveaux, la sagesse des siécles passés? A quels maftres recourir, qui soient bien de sa famille, qui parlent sa langue, la langue de lesprit moderne, qui ne se chargent de l’élever que pour Vaffranchir; qui ne l’aliénent pas plus de la science, de la liberté, de la nature, de la vie, que de Ja loi morale et de Dieu; enfin qui s’emploient fraternellement, comme dit encore Edgar Quinet, « a la chose la plus indispensable, la plus urgente, c’est de l’aider & ranimer ou plutét a refaire l’Ame, la conscience, qui disparait chaque jour? » A quels maitres, dis-je, recourir, & quelle institution, sinon a l’Ecole? Ce sont d’humbles mattres, jen conviens, et c’est une humble institution, dont les moyens paraissent bien limités en regard d’une si vaste tache! Mais en savez-vous d’autres, et de meilleurs?
C’est pourquoi je ne me lasse pas de vous convier 4 prendre une part active a cette cetivre du salut national
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(car il ne s’agit pas de moins que cela) par l'éducation populaire; c’est votre lot particulier. D’autres s’occupent — dune classe plus restreinte: ne leur portez pas envie; votre champ 4 vous, c’est la multitude, obscure et ignorante d’eile-méme, mais dé jour en jour plus souveraine; champ immense et neuf, ou la plus noble ambition peut se donner indéfiniment carriére, ot l’on ne risque guére de se heurter a Vindifférence railleuse, au scepticisme précoce, et a la volonté inerte; ot l’on trouve communément une attention docile et une application vigoureuse; ot les bonnes paroles éveillent de l’écho, ot l'on croit encore a ce ile Von entend et 4 ce quel’on fait.
Votre privilége 4 vous, le privilége des .institutrices que vous étes appelées a former, c’est que, occupant de bonne | heure autant que la famille, en son nom et avec son autorité ainsi qu’au nom et avec l’autorité de I’Etat, - toutes les avenues, encore libres, de l’A4me de lenfant, sa conscience, son cueur, 50n imagihation, non moins que son intelligence; les occupant plusieurs heures chaque jour durant six ou sept ans, vous étes en position, si vrai ment yous étes des forces vives (c’est-d-dire si & une intelligence active st bien nourrie vous joignez un coeur pur et généreux) de susciter autour de vous des forces semblables qui entretiendront la vie du pays. Et comme votre action, l’action de vos écoles, est quotidienhe, continue, autant qu’elle est directe et pénétrante; comme elle s’étend partout, vous pouvez prétendre, sans folle présomption, 4 modifier dans un sens favorable les chances de l'avenir, soit en élevant de quelques degrés le niveau de linstruction et'des meeurs, soit en suscitant des individualités vaillantes qui, & leur tour, provoqueront autour d’elles lactivité nationale sous les formes les plus saines.
C’est ainsi que, par tin merveilleux phénoménée, les forces vives peuvent balancer en quelque mesure la force méme des choses. Ne pas croire 4 cela, c’est se résigner a étre vaincu, non seulement dans la bataille de la vie, mais dans les luttes morales du deéhors et du dedans : toute
grandeur, politique ou morale, individuelle ou nationale, est ace prix. Quoi donc! la force des choses ne serait-elle quwun mot’. Tant s’en faut : si ce n’est pas une invincible fatalité, c’est au moins une logique immanente a toute existence, a celle de l'individu et & celle de la nation; qui fait la génération présente solidaire du passé, des fautes commises ou évitées, des habitudes contractées, du régime moral adopté, des institutions subies, enfin de toutes les influences qui, ayant concouru 4 former nos péres et nous-mémes, nous inclinent aujourd’hui encore a penser, 4 vouloir, 4 agir dans un sens ou dans un autre. C’est le caractére national, avec ses traits persistants, ce sont les maniéres d’¢tre et de vivre séculaires ot l’on s’est abandonné; c’est aussi la direction générale de l’esprit public, 4 une certaine époque, déterminée par des causes diverses, telles que les révolutions ‘politiques, scientifiques, industrielles.
Est-il une force capable de rompre celle-la, ou méme de Vinterrompre temporairement, et par suite de la modifier? Oui, sans doute : quelquefois ce sont des causes extérieures, fléaux de la nature, bouleversements sociaux, qui agissent profondément sur l’esprit public; quelquefois aussi de simples causes morales, des doctrines de longue portée, d’ot sortent des impulsions si fortes qu’elles substituent de nouvelles maniéres de penser et de vivre aux anciennes; témoin le monde gréco-romain & l’avenement du christianisme, et la chrétienté occidentale a l’époque de la Réforme. A un moindre degré, et dans un cercle moins étendu, ce sont des causes, des énergies individuelles qui changent le cours des choses dans une famiJle, dans un pays méme: des esprits lucides et vigoureux, des caractéres forts’ et hardis, des Ames dévouées a la vérité. Qui mesurera ce qu’un homme tel que Luther au xvi® siécle, ou Fichte vers Ja fin des invasions napoléoniennes, ont introduit de nouveau par leur seule action personnelle dans la trame des événements de leur pays! \
Au reste, cette possibilité d’interrompre et de modifier la
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force des choses apparaft déja dans lexpérience individuelle. S’il est vrai qu’il soit au:dessus de nos moyens de nous refondre en entier, de mettre A néant le naturel, c’est-a-dire la force des choses en nous, il lest aussi que le propre de homme, c’est de se faire violence pour se faire meilleur, et que nul ne peut marquer la limite ou expire.son pouvoir : il le doit, il le peut, pourvu qu'il ait en lui une force vive, une volonté raisonnable et vigilante. Et de méme, s’il est vrai qu’un peuple porte le poids ou qu’il jouisse du bénéfice de son passé, et que les mceurs séculaires favorisent ou entravent son essor, il lest aussi qu’il peut se réformer, remonter les mauvaises pentes, créer des courants nouveaux d’opinion et de sentiments, adopter un régime plus sain de gouvernement, d’éducation, de religion méme. Il y a, Dieu merci, pour les peuples comme pour les particuliers, une liberté de choix, une faculté de renouvellement intérieur, une possibilité d’ajourner la décadence. Encore faut-il quil surgisse des forges vives, des hommes de foi et d’action, pour avertir et animer leurs concitoyens, et pour créer ¢& et 1A des centres dimpulsion qui durent aprés eux et multiplient leur initiative.
Eh bien! si tout cela est vrai, comprendrait-on que les Ecoles normales de !’un et de l’autre sexe ne fussent pas une de ces forces vives qui comptent pour quelque chose dans la destinée d’un peuple, qui ont leur principe de mouvement en elles-mémes, leur esprit propre; qui font pénétrer par des milliers de canaux l’activité saine et honnéte, la vie normale, jusqu'aux extrémités du pays; qui entretiennent partout le sentiment de la dignité personnelle et celui de la dignité nationale, le respect de la pensée et celui de la parole? Votre situation, en vous conférant une influence exceptionnelle, vous impose des devoirs exceptionnels : vous pouvez y manquer, mais vous ne pouvez pas échapper @ la responsabilité attachée i votre fonction.
Que si vous me demandez de définir avec précision ce que vous avez a faire, la réponse sera facile.
Vous ¢tes a la fois professeurs et institutrices, vouées 4 l'cnseignement et & l'éducation. Mais c’est Penseignement qui remplit vos journées comme il remplira plus tard celle de vos éléves-maftresses & I’école primaire. Cest donc surtout par l’enseignement — je ne parle pas du bon exemple et du bon conseil — que s’exercera votre influence. C’est par toutes vos lecons que vous aurez non seulement 4 transmettre le savoir utile et utilisable a bref délai, mais (ce qui regarde plus directement lavenir du pays) a former des esprits actifs et droits, des 4mes sincéres et honnétes.
Cela méme vous paraft-il encore vague? Essayons de
préciser. Vous rappelez-vous le remarquable portrait qu’a ‘
tracé de la nation francaise l’un de nos principaux historiens contemporains, Mignet, un juge dont personne ne soupconnera ni la clairvoyance ni le patriotisme. Relisonsle ensemble.
« Spirituel et brave, hardi dans ses idées, prompt dans ses conclusions, aventureux dans ses entreprises, brusque dans ses progrés, changeant dans ses lois, peu disposé a développer avec patience ce qu'il a conquis avec fougue, ce peuple généreux mais mobile, plus capable de grandes choses que de choses suivies, errant sans cesse de l’obéissance 4 linsurrection, mettant la méme passion a poursuivre, tantdt la liberté, tantot ordre, tantét la grandeur, tantot le bien-étre, a plus que tout autre besoin de se contenir pour étre libre, et de se modérer pour étre heureux. >»
Comparez ce portrait a celui que Tocqueville a tracé, et qui sur presque tous les points confirme et développe le premier en l’accentuant plus fortement.
Je voudrais que les professeurs et instituteurs de France, non contents d’enscigner selon les régles et pour l'amour de l’art les matiéres spéciales du programme, eussent ce portrait sous les yeux, et qu’il présidat a leurs lecgons. Car il est trop manifeste qu’un peuple si richement doté, mais de dons si contraires, court aujourd’hui, dans l’état pré-
sent de l’Europe, les plus grands périls pour son existence méme, a travers les aventures du dedans ou du dehors. Et la preuve, s’il en fallait une nouvelle que Iillustre écrivain n’a pas eu le temps de connaftre, nous la trouvons, hélas! gravée en caractéres ineffagables dans la folle guerre de 1870, dans les désastres sans précédents de Sedan, de Metz, de Paris, de la Commune; enfin, ce qui résume tout, dans le démembrement de la patrie, jusqu’alors réputée inviolable. A qui donc, je vous prie, confierez-vous le soin vraiment sacré de mettre dans ce caractére national, si. plein de contradictions, un peu d’unité et d’équilibre? Ou chercher une garantie contre de nouvelles fautes et d’irréparables malheurs, sinon dans une éducation plus sincére et plus profonde, moins complaisante aux défauts de l’esprit et du caractére, plus dégagée des lAches timidités; comme aussi dans une instruction moins superficielle, exempte des superstitions historiques et de la frivolité liltéraire, plus docile aux faits, plus attentive aux idées, en un mot plus vraie et plus virile? Une instruction et une éducation qui préparent des hommes libres, capables d’obéir a la voix-de la raison et de la conscience, maitres d’eux-mémes, et par la maftres de Ja destinée!
Enfin, si vous me demandiez encore, émues de cette responsabilité et tout 4 la fois ‘attirées, comment vous mettre en état de la porter avec honneur : d’abord, vous dirais-je, en étendant et en approfondissant votre instruction; car | vous ne sauriez trop savoir, ni trop bien, pour étre capables de former de bons esprits. Mais cette premiére condition nettement réservée, le vieux conseil de Marc-Auréle reste et restera toujours le mot souverain :
« Assez de livres. C’est au dedans de toi qu’il faut regarder; la est la source du bien, source intarissable, pourvu que tu creuses toujours. » Aprés cette voix qui nous arrive de l’antiquité, écoutez celle d’un moderne, de notre Michelet; c’est le méme conseil, le méme accent : « Pour aider au renouvellement de la France, n’attendez pas les autres; commencez par vous réformer vous-méme.
Vous croyez la chose difficile? Non! rien n’est plus simple: vous y arriverez par le travail, le sacrifice volontaire de chaque jour, par la pratique des vertus efficaces. Alors la France sera sauvée par vous, et vous par elle. N’en doutez point, l'avenir est en yous, dans votre coeur. » (Revue des Deux Mondes, 45 novembre.)
Le grand secret est donc 1a; et non pas ailleurs : vous recucillir, vous concentrer, « fuir la dispersion, qui énerve la volonté, efface la personnalité », et par la devenir pour vous-m¢me une force vive, ayant en elle son point d’appui et sa régle, supérieure aux accidents quotidiens et variables du dehors. En méritant ainsi d’agir salutairement sur la société dont vous faites partie, elle agira par ur juste retour sur vous. Remarquez le mot si juste et si profond de Michelet: «la France sera sauvée par vous, et vous par elie », Cette idée de solidarité, de réaction mutuelle, corrige, ou plutdt compléte le sens énergiquement individualiste du mot précédent; et Michelet Pexplique avec sa grande autorité d’historien en ajoutant . « Celui qui enseigne la morale et lhistoire sait que Vintensité ou la défaillance de la vie nationale décide en grande partie de celle de lindividu. Il faut se défaire de cette idée qu’il puisse étre grand avec une patrie petite, yentends moralement amotndrie ; car nous la ressentons partout, nous la respirons ; in eA Movemur et sumus (enelle nous nous mouvons; en elle nous sommes). ‘Nous en vivons. Nous en mourons. » :
On ne saurait enfermer une plus forte sagesse en moins de mots.
Pour achever, oserai-je vous dire le fond de ma pensée? Saurai-je me faire comprendre si je dis qu'une force vive spirituelle comme la votre, une force qui n’agit que par l'esprit, par Vascendant de la vérité, de la raison, de Yamour, n’attemnt son plus haut degré d’intensité, ne déploie toute sa vertu persuasive, que lorsqu’elle se sait lauxiliaire de lesprit infini « qui travaille incessamment le monde >»; lorsque les grands intéréts qu'elle sert, patrie,
CONFERENCES DE FONTENAY. 373 re ee liberté, justice, démocratie, science, civilisation, lui apparaissent étroitement liés au dessein divin universel, dont la présence invisible les agrandit au dela de notre petite mesure, les soustrait & la mobilité de nos affections et nous les rend sacrés, c’est-a-dire dignes de notre respect autant que de notre désir; qui par 14 nous interdit & légal d’une apostasie de jamais les abjurer par calcul d’utilité sociale ou par lassitude. Qu’est-ce A diré, sinon que homme n’est tout lui-méme que s’il a conscience de Dieu présent? Les stoiciens l’avaient déja dit : Parere Deo, ea libertas. « Obéir a Diefi, c’est la liberté. » Et c’est aussi la force, la force active et résistante.... Je parle du Dieu des consciences libres.