‹ L'éducation rationnelle de la volontéChapitre 11 sur 60 · DE L'AUTO-SUGGESTION · texte numérisé non relu

DE L'AUTO-SUGGESTION

Ribot, dans sa « Psychologie de /’ attention », parlant de l’influence réciproque de l’âme et du corps, proteste contre ce dualisme traditionnel dont la psychologie est, dit-il, encore toute imprégnée et a tant de peine, môme aujourd’hui, à se débarrasser. Pareille observation peut s’adresser à la médecine. Nous avons été habitués à voir dans le corps et dans l’esprit comme deux mondes entièrement distincts; le retentissement de l’un sur l’autre garde toujours un certain caractère de mystère. En tout cas, nous concevons malaisément qu’il se manifeste autrement que d’une façon lointaine ou passagère.

En réalité l’esprit n’a pas de barrière à franchir pour agir sur le corps; il agit sur lui, si l’on peut dire, deplain-pied, et la formule donnée parM. Bernheim : « L’idée devient sensation ou mouvement », reste parfaitement exacte et légi-

lime. La pensée n’est pas un événement qui se passe « dans un monde élhéré, suprasensible, insaisissable » ; elle a d’une façon constante sa représentation et sa répercussion dans notre organisme. Si nous insistons sur ces données, c’est qu’il importe de se familiariser avec elles pour bien concevoir la possibilité et l’étendue de l’action que nous pouvons exercer sur nousmêmes, par la seule direction imprimée à nos idées. Au reste, comme le philosophe prouvait le mouvement en marchant, ces notions tireront leur plus grande lumière des faits eux-mêmes, de ceux qui ont déjà été exposés, de ceux qu’il nous reste à faire connaître.

Un malade se plaint de fatigue, d’insomnie; je lui affirme que la fatigue va disparaître, qu’il se sent déjà plus frais et plus dispos, que son sommeil sera excellent. Un autre souffre de la tête, de l’estomac, des membres; je lui affirme que la douleur va s’atténuer, qu’elle s’efface complètement. Un autre encore est atteint d’une paralysie du bras; j’affirme que les mouvements vont revenir, qu’il va pouvoir se servir de son bras comme auparavant. Certes, s’il existe une lésion organique, toutlc courantmoral quej’aurai ainsi mis en mouvemenl se butera à un obstacle

invincible. Mais s’il s’agit d’un trouble purement formel du système nerveux, si même, avec une lésion matérielle certaine, le symptôme que je veux combattre n’en est pas fonction immédiate, les choses vont changer de face. Puisque toute idée tend à sa réalisation effective, si je répète mes affirmations, si j’insiste, j’éveillerai ainsi des tendances favorables qui pourront, lorsqu’elles auront acquis une force suffisante, neutraliser le phénomène morbide. Les idées de vigueur, de sommeil, parviendront à neutraliser la fatigue, l’insomnie, et se traduiront en force et en sommeil réels. L’idée de non-douleur calmera les phénomènes douloureux. L’idée que les mouvements sont possibles, restituera la motilité et fera cesser la paralysie. Telle est, dans ses traits essentiels, la doctrine delà suggestion. En dépit, ou peut-être en raison même de sa grande simplicité, c’est cette doctrine qui a ouvert à la thérapeutique, surtout à la thérapeutique des troubles si variés du système nerveux, toute une voie nouvelle, féconde en résultats. Et la généralité même de la formule sur laquelle elle s’appuie montre bien tout de suite qu’il ne s’agit pas là d’une thérapeutique d’exception, mais applicable à tous les sujets.

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Une étape reste à franchir. Cette action bienfaisante que nous pouvons exercer sur autrui, qui nous empêche d’en user à notre profit? Si nous souffrons, pourquoi ne pas chercher en nous-mêmes et par les mêmes moyens notre soulagement? Tel est le principe de l’auto-suggeslion raisonnée et consciente. Sur lui repose la possibilité d’une application à nous-mêmes de la thérapeutique psychique. Aussi est-il nécessaire d’y insister un peu plus longuement et d’en donner de façon plus nette la définition psychologique.

Dans le monde des états de conscience, idées, sentiments, voûtions, qui s’agitent en nous, c’est, comme partout, aux plus torts, aux mieux armés pour la lutte, que revient la suprématie. Mallieuîeusement, chacun sait par expérience qu’elle n échoit pas toujours à ceux que nous désirons voir triompher. Nous paressons alors que la besogne nous presse; nous laissons prédominer en nous des passions qui peuvent nuire à notre avenir, a notre santé; nous nous laissons aller au découragement, alors que nous aurions besoin de toute notre énergie. Eli bien, toutes ces idées de travail, de calme, de courage, etc., presque effacées de la conscience par les idées contraires,

actuellement timides, humbles, à qui nous souhaitons la victoire sans oser l’espérer, il est en notre pouvoir — si nous voulons et savons vouloir — de leur donner la force nécessaire pour prédominer à leur tour. Quel est l’agent qui opérera cette transformation? Notre attention, dont nous disposons dans une large mesure. S’affirmer une idée, se répéter cette affirmation, c’est, en cumulant ainsi sur elle l’attention, en la maintenant ainsi avec complaisance dans l’esprit, lui donner la vitalité nécessaire pour réapparaître des basfonds où elle sommeillait à la pleine lumière de la conscience. Par là, l’assentiment stérile que nous lui accordions se transformera en une croyance ferme et féconde; par là, elle acquerra une telle force d’expansion qu’elle aboutira presque fatalement à sa réalisation effective.

De même, entre l’idée de sensation, de mouvement, et la sensation, le mouvement mêmes, i! n’y a pas de différence fondamentale; ce n’est qu’une question de degrés. Se suggérer une sensation, c’est, par l’attention qu’on y porte ainsi, rendre cette sensation naissante nettement perceptible. « Supposons, dit Hack Tuke, que vingt personnes fixent leur attention une minute sur leur petit doigt; voici à peu près ce qu’il advicn-

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cira. Quelques-unes n’auront conscience d’aucune

sensation, d’autres éprouveront des sensations marquées, souffrance, douleur, battements artériels. La plupart sentiront une faible impression de pesanteur et de fourmillement ». Pareillement, si, par une nuit assez obscure, nous portons nos regards sur le ciel, nous n’y distinguons d’abord aucun point lumineux, puis, si nous fixons un point plus attentivement, sur ce fond qui nous avait semblé uniformément sombre, nous percevons le scintillement de quelques étoiles. Par l’attention que nous y portons, cette sensation primitivement subconsciente s’est détachée de l’ensemble de la sensation perçue.

Inversement, se suggérer la cessation d’une douleur, c’est en retirer l’attention qui l’entretenait, c’est faire qu’elle s’éteigne faute d’aliment. Il est de notion courante que l’attente de la douleur qui résultera d’un coup à recevoir, en augmente l’intensité. Au contraire la douleur n’est pas sentie, ou à peine, si l’attention est tout-àfait distraite.

Ainsi, mise en jeu de notre attention qui, suivant son afflux ou son retrait, amplifie ou atténue, crée ou abolit, tel est le mécanisme qui se cache sous la formule simple de l’auto-suggestion.

Fait cligne de remarque : si l’emploi de la suggestion dans un but thérapeutique, longtemps méconnu ou dédaigné, a enfin conquis la place qui lui revient légitimement, l’application que nous en pouvons faire sur nous-mêmes demeure encore presque totalement ignorée ; cette thérapeutique auto-suggestive compte pourtant de sérieux répondants et d’illustres précurseurs.

Pascal écrivait déjà : « La volonté est un des principaux organes de la créance, non qu’elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses selon la face où on les regarde. La volonté qui se plaît à l’une plus qu’à l’autre, détourne l’esprit de considérer celle qu’elle n’aime pas à voir, et ainsi l’esprit, marchant d’une pièce avec la volonté, s’arrête à regarder la face qu’elle aime, et ainsi il en juge par ce qu’il voit. »

Leibnitz disait dans le même sens : « Nous pouvons nous faire croire ce que nous voulons, en détournant l’attention d’un objet désagréable, pour nous appliquer à un autre qui nous plaît, ce qui fait qu’en envisageant davantage les raisons d’un parti favori, nous le croyons enfin plus favorable. »

Jusqu’ici, il ne s’agit que d’action sur notre être moral. Zimmermann, en 1776, va plus loin :

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« Je puis assurer, dit-il, d’après ma propre expérience, que dans les crises les plus faliganles, si on parvient à distraire son attention, on peut non seulement adoucir le mal que l’on sent, mais quelquefois le faire disparaître. »

. K Le célëbre philosophe Kant, sujet àdespalp1 talions et souvent oppressé, triomphait de tous les symptômes maladifs dont il était affecté en tiansportant son attention sur un travail de tète appliquant. Il se mettait très vite en une sorte de sommeil, ce qui lui permettait, en concentrant ainsi son esprit, de perdre la conscience de ses

maux h »

Cabanis écrit, dans ses « Rapports du physique et du moral » : « Nous savons avec certitude que 1 attention modifie directement l’état local des organes, puisque, sans elle, les lésions les plus gi aves ne produisent souvent ni la douleur, ni 1 inflammation qui leur sont propres, et qu’au contraire une observation minutieuse des impressions les plus fugitives peut leur donner un caractère important, ou môme occasionner quelquefois des impressions véritables, sans cause réelle extérieure ou sans objet qui les détermine ».

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