Voyez note, page
l’éducation
fortifie par degrés. Elle voit s’augmenter sa puissance d attraction et d’expansion. Elle émeut plus v ivemcnt notre sensibilité, elle attire plus vigoureusement vers elles nos idées, elle tend à se manifester dans nos actes. Ainsi nous nous habituons à établir une sorte de hiérarchie entre nos différentes inclinaisons et plaisirs. Au-dessus des penchants etplaisirs des sens etdes passions, plus aigus, mais par là même moins durables et trop souvent suivis d’épuisement, nous apprenons à placer les joies intellectuelles, c’est-à-dire le plaisir de développer et d'instruire notre esprit. Ce plaisir, nous nous sommes formés à mieux le connaître et l’apprécier, à mesure que nous prenions plus de goût à entrer en contact plus intime avec nous-mêmes, à nous découvrir à nous-mêmes, à pratiquer sur nous ce travail d’analyse personnelle que réclame l’aulo-suggestion. Et il faut que la satisfaction attachée à ce travail soit bien vive, pour qu’on voie nombre de névropathes y trouver une sorte do compensation à leur mal, et en oublier, pour ainsi dire, leur désir de guérir. Enfin, nous comprenons que savoir ne doit être qu’un premier pas vers une œuvre plus haute, que seule, l’action qui met à profit la science acquise, l’action consciente,
Dlî LA VOLONTÉ
intelligente, raisonnée, peut nous donner la pleine sensation de vivre. Ainsi au-dessus des jouissances purement intellectuelles, spéculatives, nous plaçons la joie morale, celle que nous lionne le sentiment d'une activité bien réglée, et qui s’emploie à se rendre sans cesse supérieure à elle-même, celle que nous éprouvons à satisfaire aux vraies fins de notre nature, en nous attachant, par dessus toute choses, à assurer la conservation et le développement constant, le plus parfait et le plus harmonieux1 possible, de tout notre être physique, intellectuel et moral ; à identifier, en un mot, la recherche du plaisir avec la recherche du bien. Joie calme, sévère, sérieuse, mais saine et réconfortante entre toutes, qui nous attirera toujours davantage vers elle à mesure que nous l’aurons plus souvent goûtée. Car nous sentirons qu’elle est seule assez large, assez fidèle, pour s’étendre, sans risques de lendemains pénibles, sur une existence tout entière.
Enfin, suivant toujours sa loi accoutumée,
1 habitude devient nécessité d’agir, elle se trans-
1. Ce qui veut dire que chacune de nos facultés oïl fonctions doit être maintenue et développée en proportion do son importance,
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forme en une obligation toujours plus pressante, plus impérieuse, plus exclusive de tout autre idée, de donner à la pensée, à la volonté raisonnable, la direction suprême de toute notre vie, d’assigner ainsi pour but et raison d’être à celleci, la tension et l’épanouissement progressifs de notre personnalité vers un idéal rationnel, de trouver notre utilité, notre plaisir, notre bonheur dans la compréhension et la réalisation de plus en plus parfaite du bien en nous. En même temps, la croyance à notre perfectibilité est devenue une confiance toujours plus ferme en nousmêmes, un optimisme, non pas aveugle et prêt à s’effriter à la plus légère épreuve, mais raisonné, tenace, et agissant. Ici, en effet, il est bon de le noter, l’habitude n’engendrera ni l’inconscience, ni la satiété, car notre perfectionnement est indéfini ; et par là-même, notre œuvre nous deviendra chaque jour plus hautement consciente, plus profondément désirable.
Ce n’est là qu’un premier échelon. Il est difficile, dit-on vulgairement, de sortir de son caractère. Notre caractère, en effet, on l’a vu déjà, agit sur nous comme une suggestion constante qui modèle à son image toutes nos impressions, toutes nos pensées ; tout homme voit forcément
les autres et la nature elle-même à travers le prisme de son individualité propre. Ainsi l'avare, le méchant croient à l’avarice, à la méchanceté d autrui ; le pessimiste est intimement persuadé que le mal est partout, alors qu’il est surtout en lui-meme. De meme, a mesure qu elle va prendre corps, la conception que nous formons de nous-mêmes va tendre à s’extérioriser. Peu à peu le sentiment de notre perfectibilité personnelle va s’étendre aux autres hommes. Ici encore, ce n est qu une impression vague, à peine sentie, puis une idée timidement émise, vite eflacée par d’autres pensées, une hypothèse qui ne cherche même pas sa vérification. Mais à mesure qu elle se répète plus fréquemment, notre esprit s’habitue à cette idée ; elle s’y affermit ; elle devient un centre d’attraction ; elle groupe autour d’elle les preuves qui l’enfonceront plus avant en nous. Enfin elle se convertit en une croyance toujours plus profonde et réfléchie à l’établissement progressif de l’ordre et de l’harmonie parmi les hommes, comme en nous-mêmes , à la marche incessante de l’humanité vers un idéal toujours meilleur et plus élevé. Du même coup, notre idéal individuel s’est élargi ; il nous apparaît désormais, non plus isolé, mais comme
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une partie de l’idéal commun à l'humanité tout entière.
Ainsi, sans perdre de vue notre bien individuel, nous sommes arrivés à nous dépasser nous-mêmes. Notre soi-disant égoïsme laisse transparaître ce qu’il enfermait réellement en lui: l’amour, non de l’individu, mais de la personne humaine. Dès lors, notre conduite envers les autres réflètera notre conduite envers nous : nous apprendrons à nous respecter nous-mêmes en autrui ; conscient de notre faiblesse, bon et souvent indulgent pour nous, nous userons envers les autres hommes de la même bonté, de la même indulgence ; nous comprendrons que mieux vaut redresser, améliorer, que critiquer ou s’offenser. Ainsi nous tendrons à réaliser peu à peu en nous cette forte parole de Kant : « Agis de telle façon que tu traites l’humanité en loimême », et celte autre, d’un philosophe ancien : « Tu demandes ce que j’ai gagné ? Je suis devenu « l’ami de moi-même. Un tel homme, sois-en « sûr, est l’ami de tous les hommes »h
Un degré encore, et notre esprit projette la conception qu’il s’est faite de lui-même, non [dus
d. SénCquc, VI0 Lettre à Lucilius.
seulement sur l’humanité, mais sur la nature tout entière. Nous sentons peu à peu s’implanter en nous la croyance, puis la foi dans l’évolution de toutes choses vers le bien, dans la domination toujours plus ferme sur l’Univers d’une Suggestion raisonnable. Le monde, comme nousmême, nous semble s’être tracé un idéal vers lequel il tend et aspire sans relâche par un effort lent et continu. Et réciproquement, cette conviction s’impose graduellement à notre esprit, qu’en travaillant à assurer en nous le triomphe de l’idée, nous contribuons, pour notre faible part, à réaliser les fins de l’Univers. Notre morale Personnelle nous apparaîtra comme dérivée de la morale universelle.
Pour nous, nous pensons (et il n’est personne assurément qui n’arrive, à quelque moment dans sa vie, à en avoir le sentiment plus ou moins net), qu’une doctrine morale est nécessaire à l’homme. Elle est aussi indispensable à son esprit que l’oxygène à son sang: seule, elle peut le vivifier, le soulever au-dessus de sa condition présente, ennoblir à ses yeux les monotonies de chaque jour, lui faire supporter avec patience les
amertumes et les déboires que la vie lui réserve Nous croyons aussi à la nécessité d’une religion,
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c’est-à-dire d’une aspiration constante et jamais satisfaite vers un au-delà, vers un idéal, aspiration fondée sur cette conviction intime et profonde que notre existence, n’est pas un accident, qu’elle a sa place et son rôle dans l’ensemble des choses. Nous pensons, en un mot, que l’homme ne peut vivre que s’il se donne les raisons de vivre. Or, idéal et volonté sont deux termes inséparables. Toute époque de volonté faible n’estelle pas une époque d’idéal absent ou défaillant? Inversement on ne peut vouloir « à vide », on ne peut cultiver sa volonté sans se créer l’idéal qui manquait. Cette doctrine morale, cette religion naturelle, on voit donc comment l’éducation de la volonté par l’auto-suggestion nous y achemine d’elle-même. Contenues en germe dans les premières suggestions, elles prennent conscience d’elles-mêmes, à mesure que les suggestions, en se répétant, éveillent et accroissent la suggestibilité.
Qu’on me permette de citer ici ma propre observation, et je crois pouvoir le faire en toute sincérité ; car il y a loin, je l’ai dit suttisamment, entre l’idée simplement conçue et l’imprégnation plus ou moins parfaite de l’être par cette idée. L’évolution que nous avons décrite est celle qui
s’est produite partiellement en nous, et à notre insu. Ce n’est que peu à peu, et depuis peu, qu’elle nous est devenue nettement perceptible ; 1 ayant ainsi constatée, nous avons naturellement songé à la rattacher aux suggestions premières : la réflexion nous a clairement fait voir l’enchaînement inconscient d’idées qui s’était produit en nous. Cette évolution est donc bien dans la loi même de l’auto-suggestion ; il est donc juste de dire que chacun de nous porte en lui un reflet, plus exactement une partie de l’infini ■ car notre raison ne peut prendre conscience d’elle-même, sans tendre du même coup à prendre conscience de la raison de toutes choses.
Au rayonnement de cet idéal qu’elle se crée elle-même, la volonté, qui est la raison mise en action, ne risquera pas d’énerver son énergie, de s’épuiser dans une contemplation stérile, do résoudre son individualité dans la volonté universelle. Bien au contraire, elle en tirera, avec une conscience toujours plus nette d’elle-même, une puissance et une chaleur toujours croissantes ; qui plus est, elle y fortifiera sa tendance a se développer pratiquement. La manière même dont elle s’est constituée en est le sûr garant. C’est, en effet, en prenant d’abord pour hase*
l’éducation de la volonté
l’observation personnelle et les faits les plus humbles de cette observation, c’est en môme temps par un effort continu et persévérant qu’elle s’est élevée à la conception de la vérité morale. Dès lors, nous n’aurons pas de peine à réserver très haut et très vif en nous le sentiment de notre personnalité et de ce qui lui est dû; nous nous accoutumerons à placer surtout le prix delà vie, indépendamment des souffrances et des jouissances, dans les efforts mêmes, clans les luttes incessantes qu’elle exige; nous ferons entreren nous, toujours plus profonde, cette conviction qu'il n’est pas une de nos fonctions, pas une de nos actions, si méprisable paraisse-t-elle, qui n’ait sa beauté propre, et sa place dans l’idéal commun ; nous saurons mettre tout notre soin à ne jamais perdre le contact avec les faits, nous astreindre sans cesse à déduire de la réalité présente la réalité possible, à établir une harmonie parfaite et constante entre l’aspiration et l’effort, pousuivre le Bien dans une progression jamais lassée vers le Mieux.