Levillain, La neurasthénie
venir de leurs rêves. Mais poussez-les un peu : vous apprendrez que ce sommeil ne les délasse nullement : ils sont étonnés de se trouver, au réveil, beaucoup plus fatigués que la veille en se couchant. S’ils dorment bien, ils reposent mal.
A tous ces troubles si variés, on oppose en général une thérapeutique uniforme, et, en première ligne, les médicaments dits calmants ou hypnotiques, opium, chloral,sulfonal,chloralose, etc. L’efficacité de ces médicaments est incontestable; mais ils présentent certains inconvénients qui ne le sont guère moins. Tout d’abord, ils n’agissentpas seulement sur le phénomène sommeil, en sorte que, s’ils font cesser ou s’ils diminuent l’insomnie, ils laissent souvent à leur suite, par compensation, des malaises divers, céphalée, vague des idées, lourdeur, etc. Chez le sujet atteint d’affection du cœur, ils peuvent exercer une action néfaste sur cet organe, etc. Pour les mêmes raisons, et aussi, par crainte de l’accoutumance, leur usage ne saurait être continué longtemps sans péril. Enfin, chez les névropathes, et, d’une façon plus générale, dans le cas d’insomnie habituelle, celui que nous avons surtout en vue en ce moment, le reproche le plus grave
qii’on puisse leur faire est de n’avoir qu’une efficacité souvent extrêmement incertaine, ou tout à fait passagère. « Les troubles du sommeil des neurasthéniques, dit l’auteur déjà cité, sont souvent très rebelles, particulièrement aux médicaments dits hypnotiques. »
La supériorité de la méthode suggestive ne nous paraît pas, ici, pouvoir être niée. On peut l’exprimer dans cette seule phrase : C’est une médication intelligente. Elle peut être réglée, dirigée, rigoureusement dosée au gré du médecin et du malade. Elle localise expressément son action au seul symptôme insomnie sans risque de retentissement fâcheux sur aucun autre point de l’organisme. Bien mieux : elle sait, non seulement provoquer le sommeil, mais imprimer à celui-ci la modalité désirée : disparition des troubles qui gênent l’entrée en sommeil, cessation ou modification des rêves, suppression des réveils pendant la nuit, de l’agitation, de la fatigue, repos parfait de corps et d’esprit au matin, etc. J’ajouterai que, dans presque tous les cas où je l’ai employée, je l’ai vue déterminer une amélioration rapide qui, le plus souvent, s’est maintenue longtemps après le traitement achevé. Il n’est pas besoin, pour obtenir ces résultats, delà sug-
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gestion avec hypnose profonde, celle-ci étant d’ailleurs habituellement impossible ou fort difficile à réaliser chez les névropathes ou neurasthéniques. La suggestion peut tout aussi bien s exercer à 1 état de somnolence légère ou même de veille complète. Au reste, chez un malade qui se plaint d insomnie, il suffit fréquemment do la seule affirmation de sommeil jetée naturellement, négligemment, par le médecin dans le courant de la conversation, pour produire en effet le sommeil désiré; et la suggestion est d’autant plus efficace, en pareil cas, que le sujet, nullement mis en défiance, ne se tient pas sur ses gardes, et ne songe même pas qu’on ait eu l’intention d’agir sur lui. C’estlàun fait quej’aibien souvent vérifié et dont on peut aisément contrôler l’exactitude.
Une hygiène préparatrice du sommeil sera le complément obligé de cette thérapeutique. Cette hygiène visera, naturellement, surtout les heures qui précèdent le coucher, c’est-à-dire le repas du soir et les heures consécutives. Elle doit, nous semble-t-il, s inspirer de deux principes essentiels :
1° Faire en sorte que l’esprit, le moment de s’endormir venu, puisse se concentrer suffisamment pour se suggérer sans peine le sommeil. Eviter,
l’éducation
par conséquent, etles causes d’atonie etles causes d’excitation exagérée qui, toutes deux, par des mécanismes opposés, concourraient à un résultat identique : difficulté ou impossibilité de la concentration psychique. Une même cause étant donnée, elle pourra donc agir en bien ou en mal suivant les tempéraments. Ainsi nous avons remarqué que le thé, le café qui passent en général, et à juste titre, pour provoquer l’insomnie, peuvent pourtant, à doses modérées, exercer parfois une influence favorable sur le sommeil chez les sujets d’esprit un peu mou et flottant. Grâce à eux, en effet, l’esprit retrouve la tonicité qui lui manquait, et, dès lors, il réussit à se dégager des idées et impressions multiples par lesquelles il se laissait distraire, sans même essayer de réagir, de l’idée de sommeil.
2° S’arranger pour que l’idée ou impression dominante dans l’esprit (ce qui est tout un, l’impression n’étant qu’une idée imparfaitement précisée), au moment de l’entrée en sommeil, ne soit pas triste, désagréable, pénible. On vient d’accomplir une marche, une course prolongée. On cède, sans attendre, à la fatigue : on se réveille plus fatigué qu’au moment de s endormir. Restet-on au contraire quelques instants à se reposer
avant de se livrer au sommeil? On trouve dans celui-ci un délassement parfait. Ainsi, on recommandera de ne pas s’endormir aussitôt le repas du soir achevé, sous l’impression de lourdeur qu’il détermine ; au besoin chez les personnes de digestion un peu difficile, on veillera à ce que ce repas soit extrêmement léger. De même chez les individus un peu excités, on prescrira une marche plus ou moins longue, qui servira, en quelque sorte, de contrepoids à cette excitation et amènera tout naturellement à l’idée de repos. Tel sujet se trouvera bien des distractions, soirées, théâtre, etc. Chez tel autre, ces mêmes distractions, tout en procurant un vif plaisir, et pour cette raison même, seront une cause de fatigue, d’énervement exagérés qui retentiront fâcheusement sur le sommeil : on conseillera alors des plaisirs moins aigus, plus tranquilles, lectures, causeries, etc., qui donneront à l’esprit à la fois la sédation et le stimulant léger dont il sent le besoin.
Voici maintenant quelques faits d’insomnie traités par auto-suggestion.
A. - Pour la première fois, je cherche à isoler ma pensée, a me recueillir. Je m’endors depuis
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quelque temps très difficilement, l’esprit inquiet, préoccupé. Ce soir, par cet exercice, tout ennui disparaît bien vite ; c’est autour de moi une sorte de bourdonnement confus, un biuit vague fait de riens, et je m’endors très rapidement.
Le lendemain, observation semblable. Je m’endors encore bien plus facilement que d’habitude : l’état de recueillement auquel je m’oblige m’a amené, sans que je m’en aperçoive, au sommeil complet.
Depuis lors j’ai réussi à maintenir l’amélioration obtenue. J’ai eu cependant une nouvelle période de deux à trois semaines de sommeil difficile et troublé, à la suite de préoccupations vives.
L’auto-suggestion, d’abord inefficace, a peu à peu rétabli le sommeil d’une façon satisfaisante.
Gomme le sujet l’indique lui-même, les premières aulo-suggestions ont é Lé faites presque aussitôt après avoir reçu de moi des explications générales sur la manière de procéder. On peut donc attribuer une part du succès à l’hétéro-suggestion, du moins pour les premiers résultats obtenus. L’auto-suggestion garde toujours ce mérite pour elle, d’avoir su localiser la suggestion générale qui lui était fournie.
B. — Préoccupé le soir, je m’endors cependant; mais je me réveille à trois heures du matin, avec cette préoccupation qui reparaît en même temps, m’agite et me semble rendre réellement le sommeil
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impossible. J’essaye d’abord d’écarter cette préoccupation en la niant et de me suggérer le sommeil. Mais je ne puis me tenir longtemps à cette pensée de calme et de repos ; et mon esprit revient presque aussitôt à ses préoccupations. Peu à peu cependant, en continuant sans me lasser, j’arrive à me sentir plus calme. Je ne dors pas, mais je suis dans certain état de somnolence, de quiétude, où j’écarte sans grande peine ces ennuis et me sens reposer fort bien. Enfin je finis par m'endormir complètement à une heure que je ne saurai préciser, jusqu’au lendemain matin.
D. A la suite d’ennuis, j’avais depuis quelque temps des rêves pénibles où ce qui s’était passé se reproduisait sans cesse. Par suggestion faite le soir, en me disant que le sommeil de la nuit ne serait troublé par aucun rêve, je suis arrivé en effet à m’en débarrasser et sans trop de peine.
Nous avons déjà noté d’autre part (chap. m) l’observation d’une auto-suggestion analogue, mais faite cette fois instinctivement.
f . — A la suite d’une grippe, légère cependant, je restais depuis lors assez longtemps avant de pouvoir m endormir, et me réveillais deux ou trois fois chaque nuit; les troubles duraient depuis huit jours environ ; j ai mis à peu près le même temps à les faire disparaître par auto-suggestion.
Les faits analogues à celui qui est relaté dans cette observation sont très fréquents. On a vu
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au chapitre vu l’importance de cette loi générale : Tout phénomène nerveux a tendance à survivre à la cause qui l’a créé. Cette loi trouve nettement son application dans le cas présent. Une cause quelconque détermine l’insomnie, qu il s’agisse de surmenage, d’excès, d’ennuis, ou encore d’une maladie aiguë, bronchite, grippe, fièvre typhoïde, etc. La cause de l’insomnie disparaît ; mais l’habitude de ne pas dormir persiste. La suggestion agira en créant peu à peu par sa répétition une habitude qui se substituera à l’habitude morbide.
Obs. pers. — Sur moi-même, je n’ai pas toujours réussi, mais souvent, en cas d’insomnie passagère, à produire le sommeil. J’agissais, soit pai suggestion faite sur le moment, soit, quand cela était possible, par suggestion a distance, faite le matin pai exemple, pour le sommeil du soir. Ce dernier mode d’action s’est généralement montré plus aisément efficace, ce qui se comprend sans peine; car, eu pareil cas, la suggestion agit, pour ainsi dire, sur terrain libre : elle n’est pas placée sous l’influence même du phénomène qu’elle se propose de combatte— Souvent aussi, en m’attachant à bien développer l’idée de repos, j’ai pu maintenir un état de recueillement ou de somnolence très légère, mais qui n’en procurait pas moins un repos très marqué.
J’ai déjà montré que le repos résultant du sommeil est loin d’être toujours en rapport avec la durée et profondeur de celui-ci. Il est important de se suggérer le sommeil, mais plus encore le repos.
Au reste je pourrais citer plusieurs personnes, nullement initiées à l’auto-suggestion qui ont eu d’elles-mêmes l’idée de la pratiquer pour discipliner leur sommeil rebelle . L'une d’elles me décrivait ainsi son procédé : « J’écarte doucement, patiemment, toutes les idées, tous les souvenirs, les sensations, qui m’assiègent; je fais ainsi peu à peu place nette dans mon esprit et réussis enfin, de la sorte, à amener en moi le calme et le sommeil. » N’est-ce pas là la description même que nous avons donnée? Tous, tant que nous sommes, nous usons, pour nous endormir, de procédés qui montrent bien que nous avons la conscience de l’influence prépondérante de la pensée sur le sommeil. « Lecture ennuveuse. récitation de formules dont la tête est ressassée, tous ces artifices dont sait user chacun de nous, n’ont-ils pas pour résultat, en imposant à l’esprit un aliment sans attrait, de conduire l’attention à s immobiliser sur l’idée plus habituelle et plus agréable de s’endormir1? » Hack Tuke met de