‹ L'effort serbeChapitre 2 sur 5 · DISCOURS DE M. JOSEPH REINACH · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. JOSEPH REINACH

Mesdames, Messieurs, Peut-être ai-je déjà raconté comment j'ai débuté dans la vie littéraire, n'ayant pas encore dix-huit ans, par une Histoire de la Serbie et du Monténégro, ouvrage que je ne vous engagerai pas à lire, parce que ce n'est qu'un livre d'écolier, et pour cette autre raison qu'il est épuisé.

Je faisais partie à cette lointaine époque, en 1874, de la Conférence Tocqueville où se réunissaient, un soir par semaine, des jeunes hommes pour s'exercer à la parole et se préparer à la vie politique. On y discutait des projets de loi, à l'instar des Chambres, de l'Assemblée nationale qui siégeait à Versailles.

Il y avait, un soir, à l'ordre du jour, la réforme électorale. Déjà! C'est dans ce débat que je prononçai mon premier discours, mon maiden speech, comme disent les Anglais.

J'avais déposé un amendement. Le président de la conférence, M. Hébrard de Villeneuve, aujourd'hui président de section au Conseil d'Etat, commenta mon amendement en le mettant aux voix. Je crois bien que son interprétation n'était pas exacte. Protestation de M. Casimir-Perier, qui fut depuis Président de la République. Colloque vif entre l'interrupteur et le président. M. de Villeneuve rappelle M. Casimir-Perier à l'ordre.

Là-dessus tumulte, tout comme dans une véritable assemblée parlementaire. M. Casimir-Perier était le chef de la gauche. Toute la gauche donna sa démission.

Mes débuts promettaient.

Alors intervient le plus âgé des membres de la Conférence Tocqueville, M. Charles Savary, qui était député à l'Assemblée Nationale. Il nous engage à écarter pour un temps de nos discussions les questions de politique intérieure, par trop brûlantes. Il propose, pour calmer les nerfs, d'étudier la question d'Orient!

Question apaisante, de tout repos, la Question d'Orient! Fallait-il que nous fussions jeunes I

On applaudit M. Savary, On nomme une commission. Des rapports nous sont distribués, qui sont devenus des livres. M. Defert fit le rapport sur les Tchèques. La Hongrie échut à Léon Bourgeois. J'eus la Serbie et le Monténégro.

Ai-je besoin de dire que je ne savais pas le premier mot de cette histoire? Je commençai de l'apprendre en l'écrivant d'après ceux qui en avaient déjà écrit, Saint-René Taillandier, Léopold Rancke, Louis Léger, l'un des doyens aujourd'hui de l'Institut.

Mon livre était à peine imprimé que la Question d'Orient, qui n'a fait jamais que sommeiller, se réveilla avec quelque fracas, à la fois en Serbie et en Bulgarie. L'orage grossit, s'étendit. Ce fut la guerre russo-turque de 1876.

Ces grands événements valurent quelques lecteurs à mon livre. Les journaux lui consacrèrent des articles. Francisque Sarcey, non seulement en fît l'éloge dans le AIA" Siècle, mais encore m'invita à déjeuner.

Il y avait parmi les convives un avocat d'infiniment d'esprit, mais sceptique en diable, qui avait été républicain d'extréme-gauche et qui avait passé à la droite royaliste, Clément Laurier. Il avait été, comme Emile Ollivier, grand orateur qui, lui aussi, évolua, député du Var. Ce qui faisait dire aux républicains du cru : (( Nous n'avons pas de chance avec les arbustes ».

Sarcey me présente à Clément Laurier. C'était un petit homme plutôt fluet, au visage de fouine, les yeux les plus intelligents et les plus insolents du monde. « Ahl dit-il, c'est vous le jobard qui croit aux Serbes. »

J'y crois encore, et plus que jamais, après quarante-deux années écoulées.

Ayant écrit un livre sur deux des principaux peuples balkaniques, je voyageai en Orient, par où j'aurais dû commencer en bonne

logique. Mais quand la logique règle-t-elle nos actes? Voilà pourquoi les individus et les peuples commettent tant d'erreurs, et, aussi, par ignorance.

Je suis retourné par la suite, à plusieurs reprises, en Orient, m'étant épris, comme quiconque y voyage, de ces admirables contrées et de leur ciel, mais aussi, pour l'Intérêt croissant que je prenais à la politique balkanique, confuse, sombre, tragique, où se heurtent les peuples de la péninsule, à la recherche de leurs destinées, et les grandes puissances, pour la défense de leurs clientèles et pour la conquête de débouchés économiques.

Vous ne vous étonnerez pas si je conviens de m'être souven t trompé dans mes jugements sur les affaires d'Orient et, en particulier, sur les questions balkaniques. Ma seule prétention, c'est de m'être trompé une ou deux fois de moins que ceux qui n'ont connu du Sérail que ses pâtes et, par une valse, le Danube bleu qui est jaune. Il faut tâcher de savoir les choses dont on parle; tous les hommes d'Etat ont été instruits de cette vérité sur les bancs du collège, mais il advient qu'ils ne l'oublient pas moins que le latin ou le grec. Et pour savoir, il faut voir.

J'ai donc visité par trois fois la Serbie, ainsi que les autres pays de la péninsule. Notre ami Vesnitch se souvient peut-être de m'avoir promené un jour dans Belgrade. J'ai été invité à Nich par le roi Pierre, aux premiers temps de son règne. Je l'avais connu en exil. Il voulut bien me raconter son retour à Belgrade. « J'y ai trouvé, me dit-il , les mêmes pavés aux petits cailloux pointus. » Il les retrouvera encore.

Si curieux que je fusse des beautés de la nature qui ne manquent pas en Serbie, forêts profondes de chênes, hautes montagnes aux crêtes dentelées, vallées boisées, claires rivières, pâturages humides où paissent les moutons et rôdent les buffles, grandes taches des monastères sur le fond noir des arbres, gais villages aux toits de chaume où chante dans la nuit la guitare à une seule corde de crin qui s'appelle la « guzla », je m'intéressai encore davantage aux hommes, cherchant à pénétrer les dessous de la politique, ce qui n'était pas chose aisée, et, à travers les misères et les tragédies comme aux jours purs et glorieux, vérifiant et confirmant la sympathie qui m'était venue pour le peuple serbe en lisant et en écrivant so n histoire.

Comme on demandait à Mickiewicz : « Qu'est-ce que les Serbes ? » le grand poète de la Pologne répondit : « Un peuple destiné à être le barde et le musicien de toute la race slave ». Parole de poète. Le peuple serbe a su être dans le passé, il est aujourd'hui le grand soldat des Slaves du Sud, et il est. qualités et défauts, un peuple politique, aux trois grandes vertus, le patriotisme, l'amour de la liberté et le sentiment profond de la solidarité avec les hommes de sa race.

L'effort serbe, c'est l'histoire serbe. Toute l'histoire de la Serbie est un immense efTort vers l'indépendance, et le Serbe n'a eu, le plus souvent, qu'à compter sur lui-même. Il peut dire, lui aussi, qu'il ne doit qu à lui-même toute sa renommée. Le premier de tous les peuples d'Orient, il sest libéré du joug turc, et sans aucun secours du dehors.

Lorsque Kara-Georges Petrovitch adressa de Belgrade, le 16 août 1809, à Napoléon, la lettre fameuse dans les annales serbes, où il implorait un regard du héros et « la protection de sa grande nation » : « Qu'est-ce que ce peuple serbe? demanda l'Empereur à Champagny, qu est-ce que ce Kara-Georges? » Le duc de Cadore n'en savait pas beaucoup plus que l'Empereur. C'est un très grand malheur.

Cette ignorance s'explique, mais elle n'en est pas moins une douloureuse injustice. La plus ancienne histoire des Serbes, avant et après l'Empire de Douchan, leurs longues luttes contre les Turcs, leur guerre sous Kara-Georges dont un auteur, plutôt austère, a écrit qu'elle se devait chanter plus que raconter, les mille et un chapitres d'une chevaleresque chouannerie dans les bois profonds de la Schoumadia, tant de pages sont pleines de beaucoup plus d'exploits que Y Iliade ou les guerres médiques ou la guerre d'indépendance des Grecs. Ces exploits ont été célébrés dans des fragments d'épopée qui s'appellent les « pesmas » et qui n'avaient point échappé à l'intelligence universelle et à l'admiration de Gœthe. Mais c'est que les « pesmas » n'ont point trouvé, comme les récits pré-homériques, pour les assembler et les clarifier dans un tout harmonieux, un divin poète aveugle; et c'est surtout que la gloire dune belle action dépend beaucoup de l'endroit où elle se passe.

Cela est profondément injuste; c'est ainsi. Les bords du Simoïs seront à travers les siècles plus jeunes de gloire et d'immortalité que ceux du Béli-Timok, et c'est les Thermopyles et les Trois Cents de Léonidas que nous évoquons quand nous essayons, sans y réussir, à tirer de l'ombre les deux cents haydouks du couvent de Tschoketschina. Le chef de ces haydouks, Kjurtschia, voulait abandonner le couvent assiégé par les Turcs du pacha Békir : « Laissons les Turcs détruire ces murailles, on rebâtit un couvent brûlé, on ne ressuscite pas un homme mort. — Crois-tu donc, lui jeta le knièze Jacob Nénadovitch, que la semence des hommes doit périr avec toi? «Les deux cents se firent massacrer jusqu'au dernier, retardant l'armée turque, et la victoire passa à Kara-Georges.

Mais cette injustice, cela aussi, c'est une vieille histoire, et qui restera toujours nouvelle. Il y a telle escouade de poilus qui a combattu obscurément dans la nuit glacée, qui est tombée sur la terre boueuse et qui, sans nom, à jamais inconnue, est plus grande que beaucoup de célébrités coulées en bronze ou taillées dans le marbre.

La noblesse de l'historien, c'est d'être un justicier, un redresseur de torts. L'historien futur de la tragédie que nous vivons n'aura point, lui, de jugement à redresser en ce qui concerne la part des Serbes; déjà, la beauté de leur cause est apparue devant la conscience de tous les peuples libres; la gloire nouvelle qu'ils ont conquise dans de nouveaux combats n'est pas ignorée du monde; leur infortune, héroïquement supportée, a trouvé des échos dans tous les cœurs un peu nobles.

La métaphore, devenue banale, d'une histoire écrite avec des larmes et du sang, comme elle reprend toute sa cruelle fraîcheur, appliquée à la Serbie!

Au moment où éclate la crise européenne, la Serbie n'était occupée qu'à reprendre des forces et à panser ses blessures, après les deux guerres balkaniques où elle avait pris part : dans l'une, en alliance avec les autres Etats chrétiens de la péninsule contre le Turc; dans l'autre, de compte à demi avec la Grèce, contre l'allié infidèle et traître, le Tsar des Bulgares.

La Serbie était sortie fort agrandie de ces deux guerres, d'où l'irritation jalouse de l'Autriche-Hongrie, qui avait pourtant pris les devants en annexant la Bosnie et l'Herzégovine, en violation des engagements qu'elle avait contractés au congrès de Berlin. Elle conservait ainsi sous sa domination de nombreuses populations slaves qui regardaient vers la Serbie. Comment la mère-patrie aurait-elle pu leur enjoindre de renoncer à l'avenir? Il dépendait de l'Autriche de se les concilier par un bon gouvernement.

Au contraire, elle les opprime, les malmène de toutes manières. 11 en résulte un vif mécontentement. Des sociétés révolutionnaires naissent de ces souffrances d'un peuple tyrannisé. Le gouvernement de Belgrade s'abstient avec soin de les favoriser. Il est respectueux des traités et il ne se soucie pas de fournir à l'Autriche le prétexte d'une intervention armée.

Ce prétexte, ce sera le drame, resté obscur, de Sérajévo, l'assassinat de l'archiduc héritier et de sa femme dans la capitale de la Bosnie.

L'attentat est du 28 juin. Les 11 et 12 juin, l'Empereur allemand, qu'accompagne l'amiral von Tirpitz, a rendu visite à l'archiduc. Cette entrevue de Konopischt a provoqué des inquiétudes ; au Foreign Office qui s'en préoccupe, l'ambassadeur d'Allemagne affirme qu'elle n'a eu aucun but militaire. Le 21 juin, le ministre serbe à Vienne prévient le ministère des Affaires étrangères que son gou-vernement a eu vent d'un complot qui s'organise. L'avertissement est négligé. Pourquoi?

Ce voyage de l'archiduc François-Ferdinand en Bosnie est une imprudence. A son arrivée à Sérajévo, un individu lance sur sa voiture une bombe qui blesse légèrement quelques personnes, mais sans atteindre le couple princier. Qui est le meurtrier? Un Serbe? Non. Un anarchiste bosniaque, fils d'un agent de la police secrète autrichienne.

Tout cela est suspect. La police autrichienne est réputée dans l'art de fabriquer de faux complots. Cabrinovic est-il, lui aussi, comme son père, un agent? L'attentat manqué, ne devait-ce pas être le prétexte cherché?

Il n'en existe pas de preuve; du moins, il n'en a pas encore été produit; mais c'est ma conviction.

Maintenant le vrai crime, celui qui n'était pas dans le programme secret, comme l'était le crime machiné, celui qui a eu lieu le matin. Dans l'après-midi, l'archiduc est monté en automobile avec sa femme pour visiter à l'hôpital son aide de camp blessé. Un autre Bosniaque, sujet autrichien, jeune homme de dix-huit ans, (îarilo Princip, se précipite contre la voiture et tire deux coups de revolver. Frappés à mort, l'archiduc et sa femme expirent quelques instants après au Konak, où ils ont été ramenés.

Je ne mets pas en doute que la police autrichienne ait été étrangère au crime de Princip. Elle a été singulièrement négligente. Après l'avertissement du ministre serbe à Vienne, après l'attentat, machiné ou non, de la matinée, des précautions sévères s'imposaient. Quoi qu'il en soit de cette imprévoyance, je suis également ferme dans mes deux opinions. L'attentat de Cabrinovic a été monté par la poHce. L'attentat de Princip l'a prise de surprise.

Mais combien le meurtre de l'archiduc et de sa femme, en raison de l'horreur universelle qu'il va soulever, servira, mieux qu'un attentat suspect et inoiïensif, les desseins de l'Autriche et de l'Allemagne!

Le premier mot de l'Empereur allemand, quand la télégraphie sans fil lui apporte aux régates de Kiel la nouvelle de la mort de l'archiduc, ce sera : « Toute mon œuvre est à recommencer! » Quelle œuvre? quelle besogne a-t-il combinée avec l'archiduc?

L'authenticité du mot n'est pas douteuse. Il l'a dit au prince de Monaco, assis à ses côtés sur son yacht. Le prince m'en a fait le récit le 12 juillet.

Le crime de Sérajévo, c'est le prologue du drame...

Tout de suite, l'Europe s'inquiète des conséquences politiques du crime d'un jeune fanatique. Mais le gouvernement autrichien, s'il ne se tait pas de ses intentions d'obtenir du gouvernement de Belgrade des garanties contre la propagande pan-serbe, s'applique à rassurer l'opinion ; l'Empereur allemand part pour sa croisière coutumière de Norvège; chefs d'État, ministres, ambassadeurs se dispersent dans les villes d'eaux et à la campagne. Tout à coup, l'ultimatum à la

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Serbie, manifestement concerté avec l'Allemagne, le lendemain du jour où le secrétaire général du ministère des Afïaires étrangères avait assuré à l'ambassadeur de France que l'on pouvait compter sur un dénouement pacifique.

(( Jamais, a dit Sir Edward Grey, peu favorable alors à la Serbie, on n'avait vu un Etat adresser à un autre Etat indépendant un document d'un caractère aussi formidable. »

II n'y a pas un reproche, un seul, à faire au gouvernement serbe pour sa conduite dans ces graves circonstances.

La veille du crime de Sérajévo, il a averti le gouvernement autrichien des bruits qui lui sont venus d'un complot. Le lendemain du crime, il en a exprimé avec force toute sa réprobation, A bon droit, il se pouvait refuser maintenant aux exorbitantes exigences de l'Autriche. Son souci de la paix l'emporte sur ses légitimes fiertés. Sous l'amicale pression de la Russie et de la France, il accorde une soumission intégrale, sauf sur un seul point, qu'il ne peut concéder sans manquer aux principes généraux du droit international; encore accepte-t-il de s'incliner devant une décision du tribunal de la Haye.

On sait le reste et comment de sa seule volonté, et qu'il ait ou non cédé à la pression de son entourage militaire, — mais il était le maître, — et, alors que l'Autriche, satisfaite d'avoir bombardé Belgrade et envahi le territoire serbe, continuait des pourparlers avec la Russie et acceptait d'en référer à l'Europe sur le fond même de son ultimatum, — l'Empereur allemand déchaîna la guerre.

II n'a jamais été commis, de propos délibéré, plus grand crime contre l'humanité, et jamais plus grand crime ne s'est développé à travers plus de misères, d'atrocités et d'horreurs.

L'histoire militaire de la Serbie, depuis le début des hostilités, comprend trois chapitres. Le premier, c'est, d'août à fin décembre 1914, le passage des tleuves par les Autrichiens, la manœuvre en retraite des Serbes; leur victoire du Mont Roudrik et la rentrée triomphale à Belgrade. — Après un long entr'acte de neuf mois, où

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se posent bien des problèmes, politiques et militaires, encore obscurs, le second chapitre, c'est, d'octobre à fin décembre 1915, loffensive combinée des Autrichiens, des Allemands et des Bulgares ; la défection de la Grèce; l'arrivée tardive des Franco-Anglais en Macédoine; en conséquence, l'écrasement de la Serbie, sa grande pitié, la longue retraite des débris de son armée, lexode du gouvernement et d'une population en déroute à travers l'Albanie, vers l'Adriatique, — Le troisième chapitre est en cours : la reconstitution de l'armée serbe à Corfou, son débarquement en Macédoine, sa participation aux opérations des armées alliées, à Florina et à Monastir, contre les Germano-Bulgares.

Le jour n'est pas venu encore d'écrire cette histoire; trop de documents font défaut. Il n'est guère possible que d'en affleurer les sommets, mais ces sommets sont très élevés : vaillance et intelligence militaires en 1914, l'année victorieuse; ténacité et héroïsme au travers des épouvantables misères de la fin de 1913. Si la patrie n'est pas seulement le sol, la terre natale, mais, plus encore, cette communauté d'espérances, de joies et de douleurs qu'est l'histoire, il y a, dans ces années tragiques de la nation serbe, l'étoffe de dix patries.

Si je me place d'abord sur le terrain militaire, comme c'est un peu mon métier, il convient de marquer une grande différence entre les armées serbes d'autrefois qui étaient pleines de courage et hardies, mais qui n'avaient point poussé la science de la guerre beaucoup plus loin que la stratégie et la tactique assez élémentaires des guérillas d'Espagne et du Mexique. Au contraire, à partir de la première guerre balkanique, c'est une armée moderne qui entre en scène. Son instruction a été dirigée selon les principes les plus récemment déterminés, sa discipline est parfaite, la couture régimentaire excellente; elle a pour chefs des officiers instruits à nos écoles d'Occident et imbus de nos méthodes; son armement est à ce point remarquable que nos enseignements les plus précieux sur l'emploi de l'artillerie lourde, nous les avons dus à la bataille de Kumanovo et à celle de Monastir.

C'est, en effet, a la suite du voyage qu'il avait entrepris, sans mission officielle, aux champs de bataille de l'armée serbe, pendant la première guerre des Balkans, que le général Herr a posé les principes qui font la conclusion de son article, vraiment historique, de février 1913, dans la Revue dWrtillerie.

Le règlement provisoire de 1910 hésitait entre deux doctrines opposées en ce qui concerne le mode d'emploi technique et tactique de l'artillerie au combat. Les conclusions du général Herr, après une consciencieuse étude sur place, furent formelles : nécessité de doter de canons à longue portée l'artillerie des corps d'armée; nécessité d'aéroplanes spécialement et exclusivement affectés à l'artillerie; nécessité de doter les batteries de campagne d'échelles observatoires, de télémètres et de bricoles ou traits à canon.

Ces conclusions, dont la justesse a été vérifiée par la guerre actuelle, résultaient pour le général Herr de l'expérience serbe en Macédoine. Le commandement serbe s'était préoccupé d'abord, et avec une intelligence pénétrante de la guerre moderne, d'acquérir la supériorité définitive sur l'artillerie turque. C'est seulement parce qu'ils l'avaient obtenue, que leurs attaques de front purent progresser, en terrain découvert, aussi bien pour traverser la Semnika que pour avancer dans la vallée marécageuse du Karasou, devant une position fortement organisée.

Le général Herr pose au commandant de l'artillerie lourde serbe cette question : « Est-ce la nécessité d'avoir une trajectoire peu tendue qui a fait recourir à l'artillerie lourde? » Réponse : « Non, nous n'avons utilisé que la grande portée des pièces et la capacité des projectiles. »

On appelle tir de destruction, par opposition au tir à démolir, celui qui a pour objectif principal la mise hors de combat des artilleurs de la batterie. C'est donc l'utilisation des portées qui a permis à l'artillerie lourde des Serbes de détruire des batteries turques (celles de Karetchanie) sans riposte possible.

Ainsi l'utilisation des pièces à longue portée par un seul des deux partis en présence rompt, à son avantage, l'équilibre entre les forces d'artillerie opposées. Celui des deux adversaires qui dispose de ces pièces redoutables peut détruire une partie de l'artillerie de campagne de l'ennemi sans que celui-ci puisse le contrecarrer ni rétablir

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l'équilibre par la destruction, dans des conditions analogues, des batteries de campagne adverses '.

Voilà l'enseignement de Kumanovo que nous devons à l'armée serbe.

La transformation de l'armée serbe est due, d'abord, au roi Pierre et à son vieil et fidèle ami, le voïvode Putnik. Ils ont eu des collaborateurs actifs, dévoués, quelques-uns de tout premier ordre. Ils surent les choisir, les découvrir. Ils instruisirent le jeune prince qui allait être appelé à prendre la place de son père, accablé par l'âge et par la douleur, et qui allait y déployer, avec une force dame irréductible et cette gaîté contre le destin, qui marque la vigueur de l'esprit, des qualités politiques et militaires également remarquables. J'ai entretenu des généraux illustres, et plutôt d'esprit critique, du prince Alexandre; ils lui reconnaissaient les plus belles qualités d'un véritable chef de guerre.

Le roi Pierre avait été rappelé de l'exil sur le trône au lendemain d'une affreuse tragédie, à laquelle il avait été personnellement étranger et qui avait produit un violent sentiment d'horreur dans le monde, et même chez des peuples qui ont commis par la suite bien d'autres atrocités, et plus effroyables. Tout était à refaire en Serbie après les règnes désastreux des deux derniers Obrénovitch. Le petit-fils de Kara-Georges se mit à l'œuvre avec une énergie et une sagacité dont il y a peu d'exemples. S'il n'y avait pas réussi au delà de ses propres espérances, si l'armée serbe n'avait point gagné magnifiquement ses éperons dans les guerres balkaniques, si la nation serbe, au lieu de porter ses regards vers l'avenir, s'était enlisée dans les marécages des querelles de la politique intérieure, est-ce que l'Allemagne aurait reconnu dans la Serbie le principal obstacle à ses immenses ambitions orientales et poussé contre elle la misérable Autriche, afin de lui ouvrir la ligne de Hambourg à Bagdad par Salonique?

Ainsi Belgrade apparaissait, à l'orée du xx^ siècle, comme la bar-

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