IM
Los anciens dont vous invoquez le témoignage, u les Grecs, les Romains, lors- » qu’ils désiraient un lils et qu’ils n’a- >» vaient que des tilles, les faisaient dispa- » raître jusqu’à ce qu'ils eussent un fils, » maudissant ainsi dans leurs femmes la » fécondité stérile qui ne pouvait rien » pour leur nom»(l). Votre admiration pour l’antiquité irait-elle jusqu’à souhaiter que cet usage, qui a été presque universel, fût remis en vigueur?
A chacun sa préférence ; j’use du droit qui m’appartient de préférer au Manava- Dharmci-Sastra et au Koran, à Manou et à Mahomet, l’Evangile et Jésus.
J’ouvre l’Evangile et je lis :
(I) Rosskuw Saint-Hilaire. I> u mariage et du rôle de la femme dans l' antiquité.
« En Jésus-Christ, il riy a pas de distinction entre le maître et l’esclave, entre V homme et la femme. (Saint Paul aux Galates, C. III, 38 .)
» Nous ne sommes pas les enfants île la servante, mais de la femme libre. (Saint - Paul aux Galates, C. IV, 31.)
» Il n’y a plus maintenant ni de juif, ni de gentil, ni d’esclave, ni de libre, ni d'homme ni de femme ; mais vous n’êtes tous qu’un en Jésus-Christ. » (Saint-Mathieu, C. V, 19.)
Vous avez cité Léon Gozlan ; permet tezmoi, à mon tour, de vous opposer une autorité au moins équivalente et de vous citer ces belles paroles du R. P. Lacordaire, dont je partage l’éloquente indignation :
« L’homme a accumulé contre sa compagne tout ce qu’il a pu imaginer de duretés et d’incapacités. Il en a fait une captive, il l’a couverte d’un voile et cachée à l’endroit le plus secret de sa maison comme une divinité mal-
— lit» —
faisanie ou une esclave suspecte ; il lui a raccourci les pieds dès l’enfance, afin de la rendre incapable de marcher et de porter son cœur où elle voudrait; il l’a attachée aux travaux les plus pénibles comme une servante ; il lui a refusé l’instruction et les travaux de l’esprit.
• » On l’a prise en mariage, sous la forme d’un achat et d’une vente; on l’a déclarée incapable de succéder à son père et à sa mère, incapable de tester, incapable d’exercer la tutelle sur ses propres enfants, et retournant elle-même en tutelle à la dissolution du mariage par la mort. La lecture des diverses législations païennes est une révélation perpétuelle de son ignominie et plus d’une, poussant la défiance jusques à l’extrême barbarie, l’a contrainte de' suivre le sort de son mari et de s'ensevelir dans son bûcher, afin, remarque le jurisconsulte, que la vie du mari soit en sûreté. »
Cette opinion (lu H. P. Lacordaire était aussi celle du docte abbé Fleury, le con-
fesseur du roi Louis XV cl, l’auteur de Y Histoire ecclésiastique, ainsi que le constatent ces lignes :
« On veut que les femmes ne soient pas capables d’études, comme si leur âme était d’une autre espèce que celle des hommes, comme si elles n’avaient pas aussi bien que nous une raison à conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, ou s’il leur était plus facile qu’à nous de satisfaire à tous ces devoirs, sans rien apprendre (1).
Si, à plusieurs égards, les femmes de notre temps ne sont pas encore tout ce qu’elles pourraient, tout, ce qu’elles devraient être, mon ferme avis est que ce n’est point leur faute, mais la nôtre.
Je suis prêt à signer des deux mains cette belle page de M" 10 de Staël :
(1) Fleury. Traite du choix des Eludes.
«c II arrivera, je le crois, une époque quelconque où des législateurs philosophes donneront une attention sérieuse à l’éducation que les femmes doivent recevoir, aux lois civiles qui les protègent, aux devoirs qu’il faut leur imposer, au bonheur qui peut leur être garanti; mais dans l’état actuel, elles ne sont pour la plupart ni dans l’ordre de la nature, ni dans l’ordre de la société. Ce qui réussit aux uns perd les autres; les qualités leur nuisent quelquefois; quelquefois les défauts leur servent; tantôt elles sont tout, tantôt elles ne sont rien. Leur destinée ressemble à quelques égards à celle des affranchis chez les empereurs : si elles veulent acquérir de l’ascendant, on leur fait un crime d’un pouvoir que les lois ne leur ont pas donné; si elles restent esclaves, on opprime leur destinée. » (1)
Et aussi ces lignes de M me de Rémusat :
(1) M me de Staël. De la littérature; considérations dans scs rapports avec les institutions sociales.
« Les choses sont arrangées ou dérangées de manière que, depuis douze ans jusqu’à dix-huit ans, nos filles se ressemblent à peu [très toutes. Elevées dans les mêmes formes, condamnées à la même nullité, on exige de leur jeunesse qu’elles ne laissent apercevoir que les qualités absolument nécessaires à cet éloge banal qu’on fait si souvent d’une jeune personne qu’il faut établir.
» Je ne vois aucun motif de traiter les femmes moins sérieusement que les hommes, de leur dénaturer la vérité sous la forme d’un préjugé, le devoir sous l’apparence d’une superstition ; elles ont droit à la vérité, elles ont droit au devoir, puis quelles sont capables de l’un et de l’autre. » (1)
Je vous entends vous écrier : « Les belles autorités ! Ce sont, des femmes qui plaideront ainsi pour leur sexe ! »
(1) M me LA COMTESSE UE RÉMI SA I . EsSClî 8Ur l'éducation des femmes.
A cette objection, . que j’ai dû prévoir, j’oppose d’imposants témoignages.
J’oppose ce témoignage du vicomte de Ségur :
«i Honneur, raison , esprit, courage, dévouement, tout est en elles comme en nous , leur degré d'importance est égal au nôtre dans le contrat qui nous unit. »
J’oppose ce témoignage d’Aimé Martin :
« Tout le mal que les femmes nous ont fait vient de nous, et tout le bien qu’elles nous font vient d’elles ; c’est malgré nos éducations stupides qu’elles ont des pensées, une intelligence, une âme... »
J’oppose ce témoignage de Balzac, qui vaut bien celui de Gozlan :
« Le système de lois et de mœurs qui régit aujourd’hui les femmes et le mariage en
France est le fruit d’anGiennes croyances et de traditions qui ne sont plus en rapport avec les principes éternels de raison et de justice. »
J’oppose les faits suivants :
« Un collège médical cle femmes établi à Philadelphie, il y a un an, vient de tenir sa première séance publique annuelle. Les jeunes gens étaient d’abord disposés à rire; mais le sérieux a pris le dessus, et une douzaine de femmes ont reçu le titre de docteur (l).
Au collège d’Antioche (État d’Ohio) Horace Mann a réalisé l’idée de l’éducation des deux sexes en commun. Ce collège a donné les résultats les plus étranges. Jusqu’alors on avait été persuadé qu’il y avait une variété d’esprit entre l’homme et la
(1) J.- J. Ampère. Promenade en Amérique.
femme; que l’esprit de l’homme penchait plus tôt vers les choses abstraites que vers les choses concrètes. Les épreuves faites au collège d’Autioche, ont prouvé que l’esprit n’a pas de sexe, qu’il n’y a pas d’étude spéciale pour le jupon et l’habit, et qu’enfiu si les femmes ont montré quelquefois un peu plus d’aptitude que les hommes, c’était pour — les mathématiques.
Au collège d’Oberlin, non- seulement les filles ne se sont pas montrées inférieures aux garçons, mais encore, elles les ont en majorité surpassés, notamment dans les hautes sciences.
Des témoignages 1 des faits, je pourrais en citer mille autres non moins irrécusables si un journal n’avait des proportions qu’on ne saurait dépasser sans s’exposer à s'en fermer à soi-même l’accès.
J’abrège donc.
Le grand argument sur lequel vous vous fondez pour établir l’infériorité de la femme, c’est celui-ci que je transcris littéralement. :
« Ne fùt-ce que par la force physique , l’homme est supérieur à la femme. »
Oserai-je vous le dire?cet argument n'est pas neuf. Oserai-je ajouter : Il n’est pas juste, car si l’état de civilisation n’est pas l’égalité de la force et de la faiblesse musculaires devant ce qu’on nomme le droit, en quoi diffère-t-il donc de l’etat de barbarie?
Ah! s’il y a lieu de s’étonner d’une chose, c’est qu’attendu leur infériorité d’éducation les femmes comptent dans leur histoire, proportion gardée, tant de grandes souveraines, et que les hommes, dans la
— Uk —
leur, comptent si peu de grand s souverains; c’est qu’elles soient parvenues à s’élever dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, à des hauteurs inaccessibles à tant d’hommes s’efforçant vainement d’y atteindre.
Alexandre Dumas, sous le drapeau duquel vous marchez, n’a pas réfuté et ne réfutera point ce passage delà lettre qu’une femme signant : « Une mère de famille »
lui a adressé par la voie de la Revue universelle :
u Entre l’homme et la femme, 1 inégalité est dans le fait et non pas dans le droit. Vous n’êtes pas supérieur parce que vous êtes homme, et je ne suis pas inférieure parce que je suis femme. Il y aura toujours des hommes supérieurs à d’autres hommes et à des femmes, et des femmes supérieures à d’autres femmes et à des hommes. Encore une fois et
toujours, cela dépendra du degré d’aptitude naturel, du tempérament, du milieu. Si maintenant il vous plaît d'appeler exception ou homme la femme qui se distinguera dans l’une de vos facultés ordinaires, libre à vous. C’est rare, du reste; vos lois sociales étant toutes d’étoulfement et d’asservissement pour la femme. Mais vous maintenez le (ait sans tuer le droit, vous affirmez et consacrez l’inégalité sans la prouver. »
Ces lignes, qui détient en effet toute réfutation, me dispensent d’insister plus longuement sur le premier point de votre lettre, V Infériorité de la femme, que vous soutenez en fait et en droit, et que je nie en droit et en fait.
La femme a prouvé qu’aucun talent, qu’aucune qualité ne lui manquait :
Ni le courage,
Ni le génie,
Ni l’esprit,
Ni la. patience,
Ni l’adresse,
Ni le patriotisme;
Chaque jour, elle en donne des exemples nouveaux.
Le contester, c’est contester l’Histoire.
J’arrive au second point de votre lettre, la Liberté dans le mariage , qui selon vous serait « destructif de la famille », et vous prenez soin d’ajouter: «Sans la famille » il n’y a pas de société possible. »
Vous êtes-vous bien i*endu compte de la portée de cette tranchante allégation?
Est-ce que les temps où la répudiation de la femme par l'homme était le régime
ft
universel n’auraient existai que dans mon imagination? Et s’ils ont existé réellement, est-ce qu’alors le mot. « Société » était synonyme de néant? Est-ce que dans les vastes empires où régnent, le houdhisme et l’islamisme, tjiii comptent plus de trois cent millions de sectateurs, les homme* n’y vivent pas en « société? » Est-ce que la domination des khalifes en Espagne n’y a laissé que des empreintes de barbarie?Estce qu’au temps de leur puissance les Arabes n’ont pas fait briller les arts, les lettres, les sciences, la civilisation, du plus grand éclat? Est-ce que « la société » est uniformément la même sur toute la surface du globe terrestre? Est-ce qu’elle ne varie pas selon les climats, les pays et. les temps, selon telles conquêtes ou tels revers? Est-ce que « l’autorité
» maritale et l’autorité paternel le, qui con- » stit ueut le lien des familles », — c’est vous qui vous exprimez ainsi, — sont ce qu’elles étaient en Grèce, ce qu’elles étaient a Rome? S’il est vrai, comme vous l’affirmez, que ti la famille soit la pierre an- » gulaire de la société construite par la » main de Dieu », comment expliquezvous que la famille (l) ait tant varié et qu’elle soit en Asie, eu Afrique, en Océanie, si différente de ce qu’elle est en Europe, la plus petite des cinq parties du monde? Il serait bien temps d’en finir avec les grands mots, qui ne sont (pie des impostures, et de cesser, par respect pour le nom de Dieu, de le mêler ainsi
(1) L’étymologie du mot latin familia, démontre ce qu’était la famille à Rome, car familia , primitivement famulia, vient de famulus, esclave.
à toutes les contradictions humaines et h toutes les variations sociales !
Je serre le débat afin de le rendre plus court.
Qu’objectez-vous à ma proposition, qui n'a rien de commun, ni avec l’ancien droit universel de répudiation, ni avec l’ancien concubinat légal des Romains, ni avec le régime de la pluralité des femmes, encore en usage dans la plus grande partie de l’univers? Vous objectez « qu’il y aurait des » femmes, et en grand nombre, qui feraient » métier de se marier. » Est-ce qu’il n’y a pas, sous le régime de nos lois, un grand nombre de femmes qui font métier de ne pas se marier ?
Soyons donc sérieux quand nous débattons une question sérieuse, la plus sérieuse
peut-être de toutes les questions .
Ganlons-nous, je le répète, de prendre l’exception pour la règle.
Est -ce que dans les pays où le divorce existe - et il existe dans presque tous les pays, — les hommes et les femmes divorcent tous? Est-ce que les divorces n’v sont pas l’exception, la très rare et très faible exception? Est-ce qu’il n’en .serait pas ainsi de la liberté dans le mariage, qui n’est après tout que le divorce moins les complications, les difficultés, les débats, les procès, les scandales inhérents à cette insoluble question : l’indivisibilité des enfants? Est-ce qu’au mari et à la femme qui n’auraient qu’à se féliciter mutuellement de leur choix, et qui ressentiraient pour les enfants nés de leur lidèle union une égale tendresse, la pensée leur viendrait jamais de se quitter pour courir les
hasards d’uue autre union moins heureuse, et que compliquerait la naissance d’enfants d’un autre lit? (1) Est-ce que, dans cent mille cas pour un, le lien conjugal n’aurait pas
(1) Il y aura toujours, quoi qu’on dise, tant et de si fortes raisons pour ne pas briser un premier lien, tant d’avantages dans sa stabilité ! Toujours sous la loi chrétienne, et l’on peut dire sous toutes les lois, la femme Adèle, l’épouse d’un seul homme sera particulièrement honorée. Toujours l’amour du premier-né lui fera supporter ce qui sera supportable.
Je suis intimement convaincu que la constance dans l’amour, cette Adélité si chansonnée, si moquée chez nous, est un sentiment beaucoup plus naturel au cœur de l’homme qu’on ne le suppose. L’union librement contractée, dans I’âge de discernement et sans influences extérieures d’ambition, de cupidité, etc., entre un homme et une femme capables d’amour, aura pour elle toutes chances de durée.
L’amour en se transformant peu à peu se teindra des nuances des âges divers: à l’ardeur des sens attiédis succédera la puissance de l’habitude, les secrets de l’intimité, le charme des souvenirs, la reconnaissance, la douce pensée du soutien naturel dans l’âge où tout nous fuit, le reflet de notre jeunesse dans la mémoire d’un autre etsur-
pour nœud très serré L’intérêt réciproque ?
Est-ce que Les catlioliques qui ont sincèrement la foi, qui croient fermement au jugemeut dernier, à la résurrection dans une autre vie et à l’immortalité de l’âme, ne verraient plus dans la dissolubilité conjugale qu’une haie de steeple chase à franchir le plus haut et le plus souvent possible? Est -ce que les protestants abuseraient de la liberté du mariage plus qu’ils n’abusent du divorce en Angleterre, aux Etats- Unis, en Hollande, en Suisse, partout enfin où la loi leur en laisse la faculté? Est-ce que les paysans, pour lesquels le mariage est surtout une association de travail, la rom-
tout la sollicitude commune de l’amour paternel. Mais une telle union suppose la sincérité et la liberté: la sincérité qui ennoblit jusques aux enfants, la liberté qui ennoblit la soumission en en faisant un dévouement volontaire, (danikl stkhn, Essai sur la liberté.)
praient jamais, n’ayant aucun intérêt à la rompre ; ayant, au contraire, tout intérêt à la maintenir?
— Vous m’arrêtez court et vous me dites : S’il en est ainsi, pourquoi avez-vous écrit et publié votre livre intitulé : la Liberté dans le mariage par l'égalité des enfants devant la mère ?
— Je vous réponds : Pourquoi la soupape a-t-elle été inventée? Est-ce qu’avant <pi 'elle eût été imaginée et appliquée toutes les machines à vapeur éclataient? Non; elle a été inventée dans le but de diminuer les risques d’explosion des chaudières, et cela a suffi pour que l’usage en devînt absolu. La liberté dans le mariage, telle que je la propose, serait la sou pape du mariage, et le service qu’elle rendrait, aux nombreuses victimes de l’erreur conjugale, aux in-
nombrables victimes surtout de l’oppression maritale, ne serait pas le seuletle plus grand ; elle aurait l’immense avantage d’effacer la ligne arbitraire de démarcation qui tend à partager la même nation en deux nations bientôt égales en nombre : la nation des nés selon la loi et la nation des nés hors la loi. Ne voyez-vous pas que cette question torrentielle déborde de toutes parts (1), inondant les prisons et charriant de la fange, cette fange se nommant prostitution? Il a fallu une révolution pour abolir le servage et décréter que l'homme,
(1) Si l’on mesure par la proportion des naissances la place que tiennent les enfants illégitimes dans la société, on trouve qu’en réunissant dix pays parvenus à une haute civilisation et peuplés de 68 millions d’habitants, il n’y a pas moins, dans ce nombre, de 5 millions 670,000 personnes nées en dehors du mariage, ou un douzième, Moreau de Jonnès, Eléments de statistique
de corps , n’était pas une « propriété !,»
Une autre révolution sera-t-elle donc nécessaire pour abolir la bâtardise (1) et décréter que la femme, pas plus que le serf, n’est une propriété? Dès que la femme a cessé d’être la vassale de l’homme suzerain, dès qu’elle n’est plus « la (emme de corps » , dès qu’elle est « la dame de ses droits, »
dès qu’elle est libre, dès qu’elle est socialement l’égale de l’homme, pourquoi — la maternité étant toujours la certitude, tandis que la paternité n’est jamais que le doute — pourquoi ne serait-ce pas le nom de leur mère que porteraient exclusivement les enfants? Demandez à la nature toute entière, demandez à la logique, de-
(1) En France, avant saint Louis, les bâtards des personnes du commun sont serfs ; ils sont soumis aux droits do chevage et de formariage comme les autres mainmortables. — Daguesseau.
liquidez à l’équité à qui de la mère ou du père, doit appartenir l’enfant! Unanimement, elles vous répondront avec M me Georges Sand : « L’enfant appartient plus à la » mère qu’au père; la mère est plus mère » que le père n’est père.» En effet, quel risque la paternité fait-elle courir au père, t andis que la mère qui donne la vie à un enfant court le risque d’y perdre la sienne.
Ce n’est pas tout encore que l’accouchement après avoir porté l’enfant neuf mois dans ses entrailles, il faut encore qu’elle le porte quinze ou dix-huit mois suspendu à son sein; et ensuite, qu’elle lui apprenne à marcher, à parler, à penser. Je ne m’abuse pas, croyez-le; je sais qu’il faudra peut-être à la fructification de cette idée autant de temps qu’il en a fallu au gland pour devenir le chêne dont la cime dé-
passe celle de tous les autres arbres de le forêt.
On pourrait diviser ainsi les trois âges du mariage :
L'âge de la force. — L’homme enlève la femme et la répudie à son gré.
L'âge de la loi. — La femme n’est, plus enlevée, elle est achetée ; ici elle reçoit un douaire, là elle apporte une dot; le droit de divorce est un progrès sur la faculté de répudiation.
L'âge de la raison. — La femme ayant cessé d’être « la femme de corps » et étant devenue « la dame de ses droits» ; la femme ayant recouvré l’indépendance de sa personne et la liberté de ses sentiments ; la mère donnant son nom aux enfants qu’elle
(►mis au monde au péril de sa vie, qu’elle a allaités, qu’elle a instruits, qui seront physiquement et moralement son œuvre.
Mais écartons la liberté dans le mariage, et faisons passer avant elle le rétablissement du divorce.
Il est rétabli :
Voici une mère de plusieurs enfants qui , délaissée par son mari, maltraitée ou ruinée par lui, cherche un refuge dans le divorce et une position dans un second mariage : le premier mari se nommait Durand ; elle a des enfants du second, qui se nomme Duval ; les enfants du second lit se nommeront donc Duval, tandis que ceux du premier lit se nommeront Durand ; ne serait-il pas plus simple, je vous le demande, qu’ils portassent tous le même nom, le nom
de leur mère, ce qui ne serait pas sans pré-» eédents (1), et reçussent d’elle les mêmes
(1) les cars. — Ce peuple occupe primitivement une partie des îles de la Grèce, des côtes de l’Attique et de l’Asie mineure, la Lycie, la Lydie, etc. ; ses mœurs et ses institutions, ses cultes et ses divinités se rattachent à une gynaicocratie d’une nature spéciale. La noblesse y vient des femmes et les filles y portent le nom de leurs mères, qui régnent dans la demeure et quasi dans l’Etat, qui choisissent leurs époux temporairement et à leur guise, (alfkkd m*ury. Des Peuples primitifs de la Grèce.)
crête.. — Les Crétois nommèrent leur pays natal matrie, d’un mot qui signifie mère. (pi. aton. De Rep., lib. ix. — Barthélémy. Voyage d’Anarcharsis, ch. lxxviu.)
Égypte. — Les enfants étaient élevés et dirigés par la mère et en prenaient le nom. (hérodoie). — Les reines ont toujours eu plus de puissance et reçu plus d’honneurs que les rois, et dans les contrats dotaux passés entre particuliers, il est toujours stipulé que la suprématie appartiendra à la femme, (oiodore de Sicile).
hindoustan anglais. — Sur la côte du Malabar, les Européens, lors de leur invasion, remarquèrent que les femmes ne se connaissaient que du côté de leur mère ; que celle-ci faisait leur étal
soins, ne se distinguant entre eux que par la différence des prénoms? Si la loi s’applique à rendre extrêmement difficile l’accès du divorce, si pour arriver à le faire prononcer, il faut que le mari dévoile l’inconduite de la femme ou que la femme at-
civil; que les enfants, comme à Formose et dans l’ancienne Egypte, portaient son nom ; qu’ils étaient aptes à hériter d’elle, de ses frères et autres parents, mais inhabiles à hériter de son rnari, bien qu’il lût constaté qu'il était leur père . (robert. Géographie universelle, t. III, p. 253. — Collection des voyages de la Compagnie hollandaise, t. VI, p. UVh.)
lycie. — Les Lyciens font plus d’honneur aux femmes qu’aux hommes; ils tirent leur nom de la famille de la mère, et laissent le patrimoine aux filles, non aux fils, (nicol. damasc. De Mor. Gent., p. LOS.)
malabar. — Dans le Malabar et dans l’ancien royaume de Calicut, ce n’est pas le fils du roi qui I ui succède, mais le fils de sa sœur. Le même mode d'hérédité a lieu parmi les nations qui habitent les bords du Sénégal.
Etc., etc., etc.
teste les sévices du mari (1), quel respect les enfants auront-ils, soit dans le premier cas pour leur mère, soit dans le second cas pour leur père?
L’égalité des enfants devant lanière, — ce ne serait pas seulement sa liberté recouvrée, ce serait son autorité maintenue.
L’inégalité des enfants devant la mère, — ce n’est pas seulement sa vassalité, c’est sa déconsidération.
Et si elle a un fils naturel, à plus forte raison un fils adultérin, que pensera-t-il d’elle? S’il respecte sa mère, il offense la loi; s'il méprise sa mère, il outrage la nature.
Si les utérins du premier et du second lit. ne sont pas élevés ensemble par leur
(1) Voir le procès Balilliat qui vieut d’être jugé à Lyou.
mère, le sentiment que la séparation fera naitre eu eux ue sera-t-il pas plus souvent celui de l'inimitié que celui de la fraternité? Ne sera-ce pas de la graine d’Abel et de Caïn très abondamment semée? Si, par leur père, les utérins du second lit sont riches et que, par leur père, les utérins du premier lit soient pauvres, quels aliments de jalousie entie les plus jeuues, pour l’éducation brillante desquels lien 11e sera épargné, et leurs aines, qui auront été plus ou moins privés de l’instruction nécessaire! Et au jour de la succession de la mère et des partages, quelles inextricables complications et quels ferments de discorde!
Assurément rien de plus digne d'admiration et d’envie que le spectacle d’un ménage où la fidélité est réciproque sans qu’elle
coûte aucun effort ni à l’un ni à l’autre des deux époux! Mais aussi quoi de moins admirable et de moins enviable que l’indissolubilité conjugale quand elle condamne à traîner le boulet du mariage de malheureuses femmes, et en très grand nombre, rivées, les unes à de mauvais sujets qui les ont ruinées, d’autres à des ivrognes qui les battent; d’autres encore à des despotes, qui se font une volupté de les opprimer, de les torturer, de les insulter, de les humilier ; d’autres encoreàdes infirmes aussi exigeants que peu reconnaissants des soins, souvent répugnants, qu’ilsse font prodiguer; cellesci à des insensés ayant perdu la raison, celles-là à des repris de justice , comme Clothilde de Vaux, l’amied’Auguste Comte, mariée à un forçat!..., etc., etc. Mais aussi, quoi de moins admirable et de moins
enviable que l’indissolubilité conjugale, quand elle place un mari dans cette étroite alternative, ou d’accepter en silence des enfants dont il sait n’être pas le père et de passer pour un imbécile dont on se moquera, ou de plaider en séparation de corps en déshonorant la mère aux yeux de ses filles dont il rendra le mariage plus difficile, car le scandale rejaillirasur elles, sans compterqu’elles auront de moins en dot ou en héritage tout ce que seront venus leur dérober ces faux consanguins, qui ne seront en réalité pour elles que des sœurs et des frères utérins? Pour qui, dans de tels cas, qui sont loin d’être des exceptions , le poids de la chaîne est-il le plus lourd?
Est-ce pour les pauvres femmes? Est- ce pour les pauvres maris ?
Avec la liberté dans le mariage, il n’y a
— us —
plus entre disjoints ayant eu des enfants, de rapports nécessaires toujours pénibles, tandis qu'avec le divorce, ces rapports sont à la fois forcés et multipliés.
Dans la pratique, vous le voyez, le divorce, qui vous paraît tout simple, offre infiniment plus de difficultés que n’en présenterait la liberté dans le mariage.
Non, ce n’est pas d’elle que l’antagonisme serait à redouter, ce serait du divorce qui le crée nécessairement sous loutes ses formes les plus diverses.
De ces dernières paroles, n’allez pas tirer la conclusion que, puisque le divorce vaut moins que la liberté dans le mariage, il ne faut pas hésiter à le repousser et à se cramponner à l’indissolubilité conjugale, car si le législateur ne se hâte pas de rendre les
mariages plus faciles en les rendant moins
redoutables, ils deviendront de plus en plus rares et la population de la France, qui déjà ne croît plus, décroîtra, ce qui, après la perte de l’Alsace et de la Lorraine, serait pour la France démembrée et rançonnée, une nouvelle cause d’affaiblissement. sur laquelle il importe que l’insouciance ne ferme pas les yeux.
Vous m’avez engagé, en terminant votre article, à méditer certaines lignes de M. de Coufvoisier, ancien ministre de la Restauration, à laquelle est due l’abolition du divorce, je vous engage à mon tour, en terminant cette réponse, à méditer ces paroles de Montesquieu :
« C’est une règle tirée de la nature, que plus on diminue le nombre des mariages qui pourraient se faire, plus on corrompt ceux qui sont faits : moins il y a de gens mariés.
— Ik 7 —
moins il y :i <le fidélité dans le mariage; comme lorsqu’il y a plus de voleurs, il y a plus de vols. »
Lorsqu’un Etat voit fleurir la prostitution et tarir La maternité, il est temps qu’il avise et qu’il dise comme Auguste :
« Pendant que les maladies et les guerres nous enlèvent tant de citoyens, que deviendra la ville si on ne contracte plus de mariages ? La cité ne consiste point dans les maisons, les portiques, les places publiques, ce sont les hommes qui font la cité (1). »
Le même cri, jeté à Rome par l’empereur Auguste, est poussé à Paris par d’émi- . nents et de savants médecins. Lisez le discours sur la mortalité des jeunes enfants, prononcé à l’Académie de médecine, en
(1) Montesquieu, Esprit de s lois, liv xxm, chap. xxi.
18(30, par M. Félix Boudet, docteur èssciences, membre de l’Académie de médecine, du conseil d’hygiène publique, etc.; vous y trouverez ces chiffres sinistres et cette comparaison effrayante :
« Au mépris des lois de la nature, la mort prélève chaque année, dans toute la France, sur les enfants nouveaux-nés, un tribut illégitime de 13 0/0, au lieu de 5 0/0, mortalité normale : sur 922,70 h naissances, la mortalité devrait être de M>,135, tandis qu’elle est de 166,811. Ainsi, 126,656 enfants sont victimes chaque année des systèmes barbares qui sont mis en pratique dans notre pays pour élever les enfants du premier âge. Voilà la vérité, messieurs ; c’est la rougeur au front et le cœur oppressé que je la constate. . . C’est en face des populations exubérantes de l’Allemagne, de l’Amérique, de l’Angleterre et de la Russie, que la France semble épuisée dans sa sève et prête à s’affaisser sur elle-même. Le mal est arrivé à ce point que la patrie est
en danger, et qu’il faut le vaincre à tout prix. »
La maternité qui a la honte d’ellc-même au lieu d’en avoir la fierté; la maternité qui se dissimule au lieu de s’attester; la maternité flétrie par l’opinion faussée, au lieu de la maternité honorée par l’opinion redressée; la mère torturée se cachant derrière le tour de l’hôpital et abdiquant aux mains de la nourrice meurtrière, o^cst la population qui s’étiole et qui dégénère, c’est la race qui, par la bâtardise, s’abâtardit.
Ainsi se tiennent solidairement entre elles toutes les questions d’une société comme toutes les pierres d’une voûte.
Le prince des philosophes, Aristote, défendait en ces termes que j’abrège la légitimité et la nécessité de l’esclavage :
« Il y a des esclaves et des hommes libres par le fait de la nature. Cette distinction subsiste bien réellement toutes les fois qu’il est utile pour l’un de servir en esclave, pour l’autre de régner en maître. Par suite, l’autorité du maître sur l’esclave est juste et utile.
» L’esclave est en soi ce qu’il peut êtrej Celui qui par une loi de nature ne s’appartient pas à lui-même, mais qui, tout en étant homme, appartient à un autre, celui -là est naturellement esclave. Il est l’homme d’un autre, celui qui en tant qu’homme devient une propriété , et la propriété est un instrument d’usage et tout individuel.
» L’utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes ; les uns comme les autres nous aident, par le secours de leurs forces corporelles, à satisfaire les besoins de l’existence. La nature même le veut, puisqu’elle fait les corps des hommes libres différents de ceux des esclaves, donnant à ceux-ci la vigueur nécessaire dans les gros ouvrages de la société, rendant au contraire ceux-là incapables de courber leur droite sta-
{.ure à ces rudes labeurs, et les destinant seulement aux fonctions de la vie civile, qui se partage pour eux entre les occupations de la guerre et celles de la paix, etc., etc. »
Au temps d’Aristote, Monsieur, vous eussiez défendu comme lui et par les mêmes arguments que lui l’esclavage; avant 1789 vous eussiez défendu comme Necker et par les mêmes arguments que lui le servage ; avant 18i»8 vous eussiez défendu comme M. Guizot et par les mêmes arguments que lui le cens électoral et proclamé à jamais impossible le suffrage universel...
Aux Etats-Unis, l’esclavage n’a succombé que noyé dans des Ilots de sang et au prix de quatre milliards de dollars, mais enfin il a succombé. En France, le servage n’a disparu qu’après les plus opiniâtres résis-
tances, mais enfin il a fait place à l'égalité. Il en sera de même du vasselage de la femme : malgré tous les arguments mis en avant pour le perpétuer, il disparaîtra à son tour. Le XVIII'’ siècle faisant place au XIX”, a reconnu et déclaré les droits de l'homme ; le XIX” siècle avant de faire place au XX" reconnaîtra et déclarera les droits de lu femme, lesquels impliquent les droits de l'enfant.
L'humanité est entrée dans une voie où c’est en vain que la société s'efforce de l’arrêter. Déclarez que c’est un mal, je persisterai à soutenir que c’est un bien.
Recevez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.