L’ÉGAL DE SES FRÈRES
Les droits de la femme , impliquant les droits de l'enfant , nous réimprimons ici la lettre signée Emile de Girardin qui a paru, il y a treize ans (1859), en tête du livre intitulé : les Bâtards célèbres , par M. A. Charguéraud (1).
« A M . Emile de Girardin.
10 juin 1859.
« Monsieur,
«Vous m’avez donné l’idée de ce livre; je l’ai entrepris sous vos auspices; j’ai été soutenu par vos encouragements et dirigé par vos conseils : c’est donc à vous qu’il devait être dédié.
» Puisse-t-il répondre à la pensée généreuse qui l’a inspiré !
(« A. CHARGUÉRAUD. »
(l)Les Bâtards célèbres, par A. Charguéraud.
1859. chez Michel Lévy frères, rue Vivienne, % bis. Un vol. grand in-18.
« AM. A. Charguéraud
12 juin 1859.
» Après avoir lu votre livre, je ne puis que me féliciter hautement de vous en avoir suggéré l’idée.
» Ce livre manquait à l’histoire des inconséquences humaines et des iniquités sociales. Il contribuera puissamment, je n’en doute pas, à hâter le jour de la réparation due à cette classe nombreuse d’hommes à laquelle je ne me vante ni ne me cache d’appartenir, et que, contrairement à tous les principes du droit moderne et du droit commun, le législateur français, doublement illogique, flétrit d’une main, flétrit en masse, flétrit sans jugement, flétrit avant qu’ils soient nés, tandis que de l’autre il les admet indistinctement aux pre-
miers rangs de l’armée, de la magist rature, de l’administration publique, jusque sur les bancs des assemblées législatives et autour de la table des conseils de la couronne, la loi politique devançant en cela 1 t loi civile et en étant la condamnation souveraine. Il y contribuera puissamment surtout, et avant tout, s’il commence par rendre aux bâtards, qui courbent bêtement la tête sous le poids d’une infamie imméritée, la force de réaction nécessaire à toute délivrance :
qu’il s’agisse de la tyrannie d’un homme, de l’arbitraire d’une loi ou de la barbarie d’un usage.
» L’esclave qui cache avec humilité ses fers ou ses stigmates, au lieu de les montrer, mérite de les porter. Le bâtard qui rougit de sa naissance comme d’une tache, d’une faute, d’un crime, et qui la dissimu-
le au lieu de l'avouer, perd tout droit de se plaindre de ce qu’il appelle un préjugé, puisqu’il est le premier à lui payer tribut et à reconnaître ainsi la légitimité de son empire. Si ce préjugé a survécu à tant d’autres préjugés disparus, que les bâtards ne s’en prennent qu’à eux seuls ! 11 ne subsiste que par eux. Si ce pi'éjugé est une erreur ou un anachronisme, pourquoi les bâtards, au lieu de baisser la tête, ne la relèvent-ils pas? Pourquoi, au lieu de le combattre corps à corps et à visage découvert, transigent- ils lâchement avec lui, visière baissée? Pourquoi, au lieu de déserter l’examen de la question qui se personnifie en eux, ne le provoquent-ils pas? Pourquoi, au lieu de chercher à se glisser dans l’épaisseur de la foule, n’en sortent-ils pas pour se compter et se donner la puissance
du nombre? Pourquoi, enfin, leur origine parait-elle les embarrasser, d’autant plus fort qu’ils ont réussi à monter plus haut les degrés de la hiérarchie sociale et de la considération publique ?
» Si, au lieu de cette défection a sa propre cause, tout bâtard qui s’est fait à luimême un nom dans l’Etat, dans la science, l’art ou l’industrie, qui s’est élevé par ses efforts, qui s’est illustré par ses œuvres, avait bravement opposé l’éclat de sa célébrité à l’ombre de sa bâtardise pour la dissiper, depuis longtemps le prétendu défaut de bâtardise serait allé rejoindre dans la tombe son frère le prétendu droit d’aînesse.
» Je me souviens d’avoir écrit, alors que je n’avais pas vingt ans, et maintenant j’en ai plus de cinquante, je me souviens d’a-
voir écrit un petit livre intitulé Emile y qui, .si on le rapprochait des lignes qui précèdent, paraîtrait peut-être eu contradiction avec elles. Cette contradiction, plus apparente que réelle, s’explique naturellement à cet âge par l’ignorance des hommes et des choses, ignorance qui faisait prendre à la vague tristesse de mes aspirations la douleur de l’isolement pour la honte de la naissance.
» Manquant d’expérience, je suis tombé dans la méprise commune et dans le lieu commun. J’ai versé dans l’ornière creusée par les siècles. Trente années d’apprentissage, trente années d’efforts et d’études, d’observations et de réflexions, m’en ont laborieusement tiré. Mais ce qui, plus encore que la réflexion, a contribué à m’en tirer, c’est la comparaison. Autour de moi
il n’y a plus que des morts auprès desquels je serai bientôt. Je puis donc m’exprimer en toute liberté, sans risque et sans crainte de porter le fiel au bord d’aucune lèvre vivante, d’attrister aucun regard, de faire pâlir aucun front, de faire rougir aucune joue, de faire froncer aucun sourcil, d’éveiller aucune colère, de troubler aucun foyer, d’attirer aucun scandale, de susciter aucun procès, de rompre ou de dénouer aucun lien. Légalement, je n’avais pas de frère, ce qui n’avait pas empêché ma mère cl’avoir deux fils : le premier selon la loi, le second hors la loi ; le premier régulièrement déclaré, le second ténébreusement soustrait ; celui-là, né avec l’honorable nom qu’il a honorablement porté ; celui-ci né sans nom, ce qui n’était rien, et sans famille, ce qui est tout; l’un,
soigneusement élevé, n’ayant qu’à prendre la peine de s’asseoir à la place marquée par ses parents à côté d’eux; l’autre, prudemment écarté à l’égal d’un dangereux indice, n’ayant pas même reçu, précomptée en instruction, et pour lui en tenir lieu, sa part d’héritage.
» L’héritage ! tout est dans ce mot.
» La preuve que, la question- d’héritage retranchée, la bâtardise n’est qu’un fantôme, c’est qu’entre les deux fils, dont je viens de parler, ne se donnant pas le nom de frères, le premier ayant trente-cinq ans, le second en ayant trente, l’ordre d’arrivée, en 183(3, était déjà en sens inverse de l’ordre de départ. Le premier était fonctionnaire, le second était député. C’était le second qui protégeait le premier. Tandis que le nom et l’existence du premier étaient
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généralement ignorés, le nom et l’existence du second étaient universellement connus.
Des deux, le second était celui qui, malgré bien des résistances intéressées et beaucoup de calomnies semées, occupait incomparablement la meilleure place dans ce qu’on appelle : le Monde ; c’était celui qu’on citait; c’était celui qu’on enviait; socialement*enfin, c’était le second qui était devenu le premier.
» Ce fait n’étant point contesté, je demande : Qu’est-ce donc que la bâtardise ?
» Ou la bâtardise est une erreur de la
loi, ou elle est une infamie de la personne.
Si elle était une infamie innée, elle devrait
être inhérente à l’individu maculé ; elle
devrait le suivre de son berceau à la tombe,
dans tous les actes de sa vie, sans pouvoir
un seul instant s’en séparer; elle devrait » il
être conséquemment un empêchement à ce qu’il put jamais commander une armée, présider un tribunal, administrer un pays, être élu député et devenir ministre ! Puisqu’il n’en est pas ainsi, il faut donc en conclure que la bâtardise, qui se traduit par l’inégalité civile, est une erreur de la loi, non une indignité de la personne.
» Comment, mettre finàcette erreur légale? Il n’est qu’un moyen. — Par le retour à la loi humaine faussée par la loi positive.
» La loi humaine, c’est la liberté dans le mariage, c’est l’égalité des enfants devant la mère et leur indivisibilité.
yy La loi positive, c’est l’Etat s’immisçant dans une convention qui ne doit x’elcver que de la foi ou de la raison des deux parties contractantes; c’est l’Etat leur imposant la communauté des enfants et ne
sachant à qui les attribuer dans les cas de plus en plus fréquents où il prononce la séparation du père et de la mère; c’est l’Etat déifiant et violant simultanément l’égilité civile ; c’est l’Etat érigeant en article de foi légale que le crime ou le délit sont exclusivement personnels au coupable pour aboutir à rendre responsable de sa naissance l’enfant naturel ou adultérin et à lui interdire la recherche de la paternité, punissant ainsi dans le lils qu’il va chercher le père qu’il prend le soin d’écarter; c’est l’Etat, enfin, perpétuant au sein «le la société, on ne saurait dire pourquoi, une distinction arbitraire plus difficile à justifier par le raisonnement que le maintien de l’esclavage , traité maintenant parmi nous de monstruosité sociale.
» Mais, heureusement, la logique est aux
sociétés en voie Je civilisation, ce que la statique est aux édifices en voie de construction. Logique et statique ont des lois qu’on n’enfreint pas impunément, car elles portent avec elles-mêmes leur sanction.
» Pourquoi de toutes parts la société européenne menace- t-el le de tomber en ruines? Est-ce vétusté? non ; c’est inconséquence.
» L’inconséquence, c’est la logique outragée qui se montre et qui se venge. Je m'en rapporte pleinement à elle pour accomplir l’œuvre de redressement à laquelle vous aurez utilement concouru par la publication de votre livre.
» Je vous eu remercie cordialement au nom des bâtards honteux que vous allez rendre à un plus juste sentiment d’eux-
mêmes, en plaçant devant leurs yeux et ui 'avant dans leur mémoire les noms des
bâtards célèbres.
» Emile de üirardin. »