‹ L'égalitéChapitre 11 sur 72 · LA QUESTION POSÉE · texte numérisé non relu

LA QUESTION POSÉE

puissance^ ma conscience l'affirme si nettement, TÉvangile la proclame de telle sorte, que je vais à elle comme on va à la vérité et à la justice. Une des joies que nous donne l'histoire, elle qui nous fait tant de chagrins, c'est de nous montrer comment succombent Tune après l'autre les inégalités d'ici-bas. Quel bonheur de voir sortir tour à tour de leur abaissement, depuis que la parole de Jésus a donné le grand signal, d'abord la misérable multitude des esclaves antiques, puis celle des serfs du moyen âge, puis celle des bourgeois de l'ancien régime, puis celle des paysans, puis cçlle des ouvriers, puis celle des nègres, dont l'affranchissement couronnait l'autre jour tant de progrès de l'égalité !

Nous ne sommes pas au bout, je le sais. Il existe encore parmi nous des inégalités qui doivent cesser. Et le jour où elles cesseront, nous tressaillerons de joie. Il y a à tendre la main à ceux qui sont en bas pour les aider à monter. Il y a à faire disparaître certaines exploitations de l'homme par l'homme qui sont une des hontes de notre temps. Il y a à tarir, autant que cela dépend de nous, certaines sources de paupérisme. Il y a à lutter contre les iniquités et surtout contre les vices, ces agents infatigables d'inégalité. Il y a à soulager les misères, à seconder les efforts du pauvre, à ouvrir largement pour tous l'accès de la propriété, à répandre rinstruction, à mettre les âmes en contact avec l'Évangile.

Sous chacun des mots que je viens de prononcer, j'aperçois des pas en avant de Tégalité. Qu'elle est bonne ! qu'elle est belle! Comment font les gens qui ne l'aiment pas ou qui croient ne pas l'aimer? Je ne connais pas un progrès de l'âme, de l'esprit, de la charité, de la liberté,

de la paix, qui ne soit un progrès de Pégalité. L'égalité se lie à tout ce qui est bon sur la terre et principalement à l'œuvre de Christ. Le mouvement ascendant d'un grand nombre d'hommes vers cette région de sainteté et de lumière qui est par excellence le pays de l'égalité, présente à nos yeux le plus magnifique spectacle quH nous soit donné de contempler ici-bas. C'est le spectacle qu'entrevoyaient les anges quand ils célébraient la naissance d'un sauveur; c'est le spectacle sicr lequel Dieu lui-même se penche avec bonté. Tout homme qui a un cœur, tout dirétien qui comprend ce que signifie îe christianisme, doit avoir l'amour^ je dis peu, la passion de régalité.

Un mot Qpcore, et fentre en matière. Il est entendu que les incidents du jour et les débats de la politique proprement dite ne figureront pas dans notre étude. A cette tribune f oublie les discussions courantes et les partis. C'est dans une autre sphère, celle de la science pure, que nous allons monter; ce sont d'autres problèmes que nous allons envisager ensemble.

Ces problèmes où est engagé l'avenir entier des sa* cîétés humaines, je me suis attaché à les aborder successivement depuis que j'ai le privilège de prendre la parole à Genève. Ceux d'entre vous, messieurs, qui ont bien voulu accorder quelque attention à mes conférences, auront remarqué le lien qui les unit. Le bonheur, la famille, la liberté, l'égalité, autant de questions sociales qui s'imposent à notre génération, que nous ne supprimerons pas en nous efforçant de ne pas les voir, qu^il Eaut voir au contraire et qu'il faut résoudi^

IN&I^ALiTËS INDfiSiaUCTlBLES.

Dès la première heure où je me suis sus à penser aux faiégalités telles qu'elles sont, une conviction instinctive s'est emparée dt moi : Fceuvre divine a été gâtée; la société humainer n'est pas ce qu'elle doit ôtre ; il est impossible que ces navtajils coatrastes, ces rencontres de la satiété et du dénùment appartiennent à l'état «or* mal ; il y a eu une profonde, une effroyabte pef tmlMr tion ; « c'est l'ennemi qui a fait cda. »

En y repensant ces. jours-ci afin de préparer. ne» entretiens, je me suis fSicité de oe qof^oa autre oratear m'avait précédé dans cette enceinte, de ce qu'un aotn probfème avait été étucBé é&r^âaX vous, vous savez ai^ quel éclat. Lorsque M. EmestNavilIe discutait ici le grand problème du mal, il nous apprenait {H^sément ce qap nous avions besoin de connaître pour aborder le pro*blèrae de TégalHé»

Une partie de ma besogne est donc faite, grâce à Dieu* A Taspect de ce trouble sodal que manifestent tant ée souffrances, tant dlnjustices, tant d'inégalités extrêmes, tant de nnsères effroyables, nous savons à qui nous en prendre. Nous savons aussi à qui nous adpesser, de qui implorer le redressement. Nous le savons-, nous le devinons du incitis, que le Dieu d'amour qui relève l'homme déchu peut relever nos sociétés corrompues; rÉvangite texà peut nous donner du baume pour de telles ïrfaies.

Se ne fais qu'indiquer, la démonstration viendra en son temps; eHe se fera peu à peu, je l'espère, au courant de nos entretiens. Mais il m'a semblé loyal 4e vous

s INÉGALITÉS ET ÉGALITÉS INOESTRCGTIBLES.

déclarer sur-le-champ ce que je pei^se de la nature du mal et de la nature du remède. Je ne vous ai rien appris, du reste, en trahissant ainsi dès Tabord les conclusions vers lesquelles nous allons marcher. Vous vous en doutiez bien un peu.

Avant de faire un pas de plus, délimitons, messieurs, le terrain du débat. Ceci est un point essentiel, si essentiel même, que nous ne ferons pas autre chose aujourd'hui; et si nous y réussissons nous n'aurons pas perdu •notre temps.

L'égalité est un terme vague, qu'il est aisé de répéter, let qu'on répète en effet sans en préciser le sens. Volontiers on se figurerait qu'il est possible d'établir une égalité complète entre les hommes. Volontiers on se figurerait d'autre part qu'aucune égalité n'existe parmi eux et que tout est k créer sous ce rapport. Double ^erreur, qu'il importe de signaler nettement. S'il existe Aes inégalités ineffaçables, nous ne pouvons songer à les supprimer. S'il existe des égalités toujours subsistantes, 2K)us n'avons pas à les fonder. Donc le champ des modi- £cations réalisables s'étend beaucoup moins qu'on ne le croît et surtout qu'on ne le dit. Il est borné d'un côté par la vaste région des inégalités nécessaires, et de l'autre par la région plus vaste encore des égalités inilesCTuctibles.

Ceci est bien simple, et pourtant trop oublié. Or, il résulte de cet oubli que la question n'est pas seulement obscurcie, mais envenimée. Les champions de l'égalité s'irritent, quand ils aspirent à tout niveler et qu'ils s'aperigoivent que leurs plus énergiques essais se brisent contre l'impossible. Les discussions seraient à la fois éclai-

iNÊGALlTÊS INDESTRUCTIBLES. 9

rées et apaisées, si nous savions que nombre d'inégalités sont naturelles et qu'il faut en prendre notre parti, si nous savions en outre que nombre d'égalités sont non moins naturelles, qu'elles sont essentielles à l'humanité, qu'il ne nous est donné ni àe les fonder ni de les détruire, et qu'elles ont une valeur immense. Notre patrimoine d'égalité est grand, messieurs, et ce que nos efforts pourront y ajouter est peu de chose en comparaison de ce que nous possédons tous, nécessairement et partout, en notre seule qualité d'hommes.

Procédons à nos deux enquêtes, et commençons par constater les inégalités nécessaires.

Ne craignez pas que je range dans cette catégorie je ne sais quels privilèges aristocratiques. Je les y place si peu, que je n'y place même pas la propriété. Bien qu'elle enfante des inégalités qui, selon moi, sont parfaitement nécessaires, je ne prétends pas la mentionner ici. Le problème de la propriété appelle une démonstration, et nous nous en occuperons un autre jour ; je ne cite maintenant que les inégalités dont personne au monde ne peut admettre la suppression, celles qu'aucune modification de l'ordre social n'atteindrait, celles dont aucun décret, si insensé fût-il, ne saurait songer à proclamer Vabolitien. Je prends au sérieux le mot nécessaire; les inégalités nécessaires, ce sont celles que toute organisation sociale, quelle qu'elle soit, se sent forcée d'accepter.

Telle est l'inégalité qui existe entre les hommes et les femmes, les inégalités, devrais-je dire, car il y en a deux ; si la femme est inférieure à l'homme en certaines

choses, elle lui est supérieure en certaines autres; chaque sexe est supérieur dans raccomplissement de la mission qui lui est propre. Aussi s'^git-il plutôt ici de diversité que d'inégalité. Nos réformateurs à contre^sens ne remarquent point cela : ils nous démontrent gravement que la femme a autant d'esprit que nous. La belle trouyaille I II y a longtemps, je pense, que nous nous en sommes aperçus. Il faut autant d'esprit, ce me semble, pour remplir la mission spéciale et magnifique de la femme, que pour s'acquitter du rôle réservé à l'homme. Reste à savoir si en fabriquant des femmes-hommes d'abord et des hommes-femmes ensuite, nous aurons fait deux chefs-d'œuvre. Abolir ces deux inégalités-là, ce serait accomplir un médiocre progrès.

. Il s'agit en ce moment, on nous Tannonce de tous côtés, de mettre au monde la femme électeur, la femme député, la femme orateur, la femme ministre, la femme préfet, la femme conseiller d'État, c'est-à-dire la femme dépouillée du charme féminin, la femme exposée aux froissements grossiers, la femme sans retenue, la femme qui se produit en public, qui harangue, qui contredît, qui gouverne.

Pauvres femmes! Ceux qui prétendent les grandir ainsi ne savent donc pas qu'ils les abaissent, qu'ils les privent de Tinfluence qui vaut mieux que l'autorité, qu'ils en font des hommes manques, des hommes de second ordre et décidément inférieurs ?

Il est vrai que, par compensation, on ne tardera pas sans doute à nous relever, nous aussi, de notre infériorité sous d'autres rapports. Nous aurons notre tour ^ans les plans de ces réformateurs ingénieux. Si leur galanterie a commencé par le beau sexe, ils ne sauraient

1NÉ6ALI2&S INDESTRUCTIBLES» Il

oublier toujours le s^e laid. SCjEnmea-oous mcapdl>Ies de débarbottiiler les marmots, Cb, diriger le ménage et de âurveillar le pot-au-feu ? Pouriuoi Temptre du hœne et réduçation des epfauts nenoii^ écherraient-ils patrie jour où nos gracieuses coBipataes mûoteroot à la ttibune et gouvesmeront TÉtatî

Ceci, messieurs, est plus sàrieux qu'on ne le croii^ et je me reprocherais d*en rire. Assiffément les deux iaé^ galités doiat je parle césisteroafc aux efforts des niveieurs^ aucune inégalité nécessaire ne peut périr ; maïs les atteb^ ^er est déjà im mal, un grand maL Q en résulte on trouble profond, et ia cause de l'égalité a^a rien h gagner^ bien s'en faut, à ces tentatives qui la discréditent Inclinons-nous devant llnégayté nécessaire des femmes vis-à-vis des hommes, et devant l'inégalité non moins nécessaire des hommes vis-à-via des femmes. Plus nous respecterons ces difiârences providentielles, mieux nous serons placés pour attaquer d'autres différences cpû n'ont ri^ de providentiel, que ]e& lois ont établies et que l'équité réprouve. L'égalité a sotls ce rapport plus d'un progrès à accomplir,, et plus d'un article de nos codes montre dairemenl (pie les législateurs avaient de la barbe au menton.

Abolissons les privilèges injustes ; mais n'essayons pas de fonder la fausse égalité. Nul n'y gagnerait, et les i^QGunes moins que personite.

S'il y en avait ici, je suis sûr qu*dles lA'approuveraient bautemi^it ; dles repousseraient comme une insulfe la dégradante égalité dont cm prétend' les affubler. EUeia sentiraient tout ce qu'il y a de re^ct pour elles dans l'énergie avec laquelle nous mamfenons une inégalité néecsssaire»

n en est d^autres que personne ne contestera, cela est certain y parce que leur nécessité a le caractère de l'évidence absolue. Les inégalités fondées sur la différence des sexes se laissent discuter, bien qu'elles ne se lais- -sent jamais abolir ; mais essayez de mettre en question les inégalités fondées sur la beauté, sur la force, sur la taille ! Je suis laid et vous êtes beau ; je suis faible et vous êtes fort ; je suis petit et vous êtes grand ; ces différences peuvent être plus ou moins importantes, en tous cas elles sont indestructibles. Nous n'y pouvons rien, nous n'y changerons rien. Cela est ainsi; les uns ne sont pas traités comme les autres, et chacun ira jusqu'au bout avec le lot qui lui est échu.

U me serait aisé de faire ici des phrases superbes sur la fragilité des avantages extérieurs ; je m'en garderai, certes. Aucun de nous ne souhaitera que son enfant soit faible et laid. Les biens sont des biens et les maux sont des maux. Je constate seulement que ces biens et ces maux établissent entre nous, dès notre entrée dans la vie, des différences souvent considérables, qu'ils influent réellement sur notre destinée, que notre existence entière, nos joies, nos douleurs, nos sensations, nos sentiments, nos idées, peuvent s'en ressentir dans une large mesure.

Et l'inégalité des maladifs et des bien portants, qu'en pensez-vous ? Quelle égalité y a-t-il entre une vie saine et robuste qui se développe dans sa vigueur, je dirai presque dans sa joie, et une vie souffreteuse (celle d'un pauvre ou d'un riche, il n'importe) qui se développe à peine, qui languit^ étiolée, impuissante, condamnée aux souffrances et aux privations de toutes les heures ? Sans

doute il est des compensations ; sans doute la santé de rame est mille fois plus précieuse que celle du corps ; sans doute 11 ne manque pas de malades qui ne changeraient pas de destinée avec certains bien portants, de même qu'il ne manque pas de laids et de laides qui l'emportent de tout point, à commencer par le charme, sur nombre de ceux et de celles qui avaient été mieux partagés ; mais cela n'empêche pas que l'inégalité dont je parle ne soit très-grande.

Au moment même où je vous parle, ma pensée se dirige vers de pauvres êtres dont j'ai connu les misères, vers les paralytiques, vers les aveugles, vers les estropiés, vers ceux qui n'ont jamais eu une journée, une heure peut-être, de bien-être, vers ceux dont l'existence entière a été une-longue suite de douleurs. Il y en a de tels, messieurs. Les réformés de l'armée, que le maréchal Niel présentait l'autre jour comme des partis sortables aux jeunes filles désireuses de se marier, peuvent être quelquefois des maris et de bons maris ; ils peuvent être même des gens heureux, ceci est une autre affaire et nous y reviendrons ; ce qui ne peut pas être, c'est qu'ils n'aient pas à porter le fardeau d'une inégalité bien lourde. On a beau être égalitaire, il faut renoncer au nivellement des santés, et voilà sur ce seul article une différence auprès de laquelle celles des millionnaires et des prolétaires semble parfois insignifiante.

Notez que parmi les maladies il en est qui agissent sur l'humeur. Tel homme est né avec des dispositions physiques qui le rendront incapable de jouir, de sourire ; il sera la proie des soucis rongeurs; un voile sombre s'étendra sur son présent et sur son avenir, sur ses devoirs, sur ses tendresses et jusque sur ses joies. Oui,

U INÉ&ALITtiS ETt&ALITÉS INDESTRUCTIBLES

il sera trist^nent joyeux^ tristement heureux ; tous sea boi^eurs seront trempés de larmes ; toutes ses espé* rances s^ùùX accompagnées de soupirs. Et Ton noua parle d'égaMté absoin» 1

Après le corps, l'esprit ; après l'aristocratie indestructible des bien portants, Faristocratie non moins indestructible des bien doués. Elle existe, qui le niera? On ne s'en plaint guère ? D'où vient cela ? Deux vers trèsconnus n'expliqucï-aient-ils pas cette résignation générale?

Nul n'est content de sa forrane, Ni mécontent de son esprit.

Oui, cette aristocratie-là trouve grâce devant tout le monde, parce que tout le nK>nde se fl^^te d'en faire partie. Or, si niveleurs que nous soyons, il esi des aristocra* ties auxquelles nous pardonnons toujours, les nôtres.

Mais qu'importe I Nous n'^ aonmxes pas moins ea présence d'une inégalité qui se fait sentir d'un bout du monde à l'autre, dans toutes les positions et à tous les âges. Déjà, sur les bancs de l'école, le makre qui distribue les récompense et qui administre les pensums opère un classement qui se retrouvera plus tard.daais les différentes carrières. Les jeunes aristocrates de l'école risquent de devenir les vieux aristocrates du d5nseil municipal, àa conseil général ou du Parlement. Aussi les niveleurs conséquents ont-ils les yeux sur eux. Babeuf, qui rêvait au commencement de ce siècle Tégalité absdtue, recommandait aux instituteurs d'arrêter dans leurs progrès les écoliers trop distingués. A soa point dé vue, il n'avait pas tort«

INÉGÂLITËS INDESTRUCTIBLES. ' 15

SU y a (^ Babeufs aujourd'hui, je leur conseille Savoir l'osil, non-seulem^t sur les hommes d'esprit^ lûais aussi sur les savants, ce qui n'est pas toujours la même chose. Qulls soient hommes d'esprit ou non, les savants forment évidemment xme classe supéri^re dont le rôle et Tii^Suence grandissent de jour en jour. Nous avons beau dire, nous les ignorants, nous sentons là devant nous une de ces inégalités naturelles qu'on n'abolira jamais. Convenons-en entre nous, messieurs, nous qui ne sommes d'aucune académie, nous avons des supérieurs.

Au reste, je suis peut-être allé trop loin. S'il se trouve Ici des. académiciens, je leur demande humblement pardon *. Quand j'iai dit que nous n'étions membres d'aucune académfey j'aurais dû imiter la prudence de ce prédicateur qui parlait devant Louis XIV de notre égalité en face de la mort et qui, apercevant les sourcils froncés du grand roi, se hâta d'ajouter : c Oui, nous mourrons tous, mes frères,' ou presque tous. » — Tous, messieurs, nous sommes étrangers aux honneurs académiques, tous, ou presque tous.

Nous ne sommes pas au bout; U nous reste à passer &i revue plus d'une aristocratie indestructible. Voici, par exempte, celle des honnêtes gens.

L'abolirez-vous, celle-là î Je vous présente deux hommes : le premier poursuit son éducation personnelle, il a soif de progrès moral, il souffre de ses chutes, il a horreur de ses fautes, il lutte jusqu'au sang contre

1. En prononçant ces paroles, j'entrevoyais dans un coin de la vaste salle un des savants les plas spirituels de notre époque» im des huit avsociés Mraagors de TÂcadémie des scienees.

le mal, il est dévoré de la noble passion de la justice^ il avance, il avance encore, sévère pour lui-même,^ indulgent pour les autres, serviteur du devoir et amant deTidéal; le second est content de lui, il ne se préoccupe ni de justice, ni de progrès, il n'avance pas, il s'assied par terre, dans la fange, glorifiant ses vices, tournant en dérision toute chose belle «t grande. Ces deux hommes sont-ils égaux?

Y a-t-il égalité entre Tâme esclave et Tâme libre, entre celle qui tremble devant le préjugé, devant le nombre, devant le succès, et celle qui ne tremble devant rien, ni devant personne?

Y a-t-il égalité entre le serviteur de la vérité, qui en a besoin, qui lui appartient, qui accepterait la douleur plutôt que le reniement, et Thomme^ qui porte les opinions de son pays, de sa société et de son temps, comme il porte les vêtements à la mode, indifférent au vrai, ne trouvant pas que le vrai vaille une lutte, que dis-je, une recherche, la fatigue d'y regarder?

Y a-l-il égalité entre le douteur lâche et le douteur vaillant, entre celui qui se réfugie dans le scepticisme comme dans un lieu d'asile bien garde contre les questions, et celui qui doute avec angoisse, le trouble dans l'âme, décidé à ne pas affirmer tant qu'il ne croit pas, décidé à affirmer coûte que coûte, dès qu'il aura cru?

Y a-t-il égalité entre l'homme rangé et le débauché, entre celui qui dépense au cabaret ou au café le pain de sa femme et de ses enfants, et celui qui gagne ce pain à la sueur de son visage, qui se prive de tout pour que ses bien-aimés ne manquent de rien, et qui vient chercher là sa part de bonheur?

Que d'aristocrates se lèveraient encore après ceux-là I

Voici les vailiaots; voici les chevaleresques; voici les patriotes. En vérité, je n'en finirais pas. n est une égalité^ messieurs, qui n'habitera jamais id-bas avec la justice ; il faut que Tune ou l'autre cède la place. La conscience ne s'accommode point des doctrines qui proclament cette égalité-là, l'égalité des bons et desmauvais ; je me trompe, l'égalité du bien et du mal. La conscience prendrait au besoin la voix d'Alceste pour se plaindre de ceux

Qai traitent da même air l'honnête homme et le fat.

Si nous sommes des brutes, je n'ai rien à dire; les instincts se valent et le loup qui mange l'agneau n'est pas moralement inférieur à l'agnéàu qui broute son herbe. Mais si nous avons un libre arbitre et une responsabilité, alors nous sommes moralement inégaux. Pour niveler la société humaine, il faudrait écraser bien des choses, la justice d'abord, la famille ensuite, la famille, ce nid toujours chaud, où se couvent des aristocrates, et où il en éclora, quoi qu'on fasse, tant que l'âme se sentira fortifiée dans une atmosphère de tendresses, de prières et de devoirs.

Vous me tenez compte, je l'espère, au soin que je mets à ne mentionner ici que les inégalités que rien au monde ne saurait retrancher. Je ne vous ai pas parlé des différences de fortune, puisqu'il y a des gens qui prétendent (nous verrons cela) qu'on peut les abolir. Je ne vous ai parlé d'aucune des différences énormes qui naissent de la famille, de la croyance et des exemples des parents, de l'éducation en un mot ; n'y a-t-il pas des gens qui prétendent niveler tout cela en ôtant la famille, en ion-.

f8 INÉGALITÉS ET ÉGALITÉS IirdEiSTElTCTIBLES.

dant réducàtioB commune et la croyaoce commune! Je ne vous ai pas parlé des différenoes qai apparaisseot, io:* dépendamment de la foftaoe ou deTédacatioD, par ce seul fait que certaines maisons 9ont pleines de tendresses çxpansîYes, de joies brillantes, d'air libre et de soleil, tandis que d^autres semblât vooées à Tengo^disse* ment et à l'ennui ; 0q y grelotte, on y bâille;^ on n'y rencontre ni fortes affections, ni élaas de l'esprit, ni éclats de rire, ni indépendance véritable des pensées, ni devoirs cordialementaceûmpliSy ni plaisirs simples et vrais. Voilà certes des inégalités; voilà deux classes d'bommes qui, toutes eboses semblables d-aillears^ auront devant elles des ^tinéesfort diverses ; ce n'est pas une petite misère, rat-on riche à milIicMis, que d'appartenir à une famiUe où Ton s'ennuie de père en fils. J'ai omis pourtant cette inégalité et plusieurs autres, parce qu'on peut dire qu'en supprimant la famille, on supprimera du même coup les diversités qui tiennent aux traditions domestiques.

Mais ce qu'on ne supprimera ps^, c'est la diversité des caractères. Je suppose pour un moment que les nivellements les plus impraticaUes aient été pratiqué!» : quand vous seriez parvenus à ôter la famille et la propriété, quand de la société des bommes vous auriez fait un troupeau broutant les mêmes hëri>es, dans la même dépendance stupide, toutes les tètes baissée» au même niveau vers le sol, vous n'^aurfez retrancbé aucune des inégalités fondamentales. SI" abruti fùtna par vetre système, l'homme conserverait son libre arbitre, il serait bon ou mauvais. Je vais plus loin, chaque homme aurait son caractère à lui, ses tendances natives et ses instincts. Essayez de fabriquer avec cela de l'égalilé absolue!

INÉGÂLITËS INDESTRUCTIBLES. 19

Il ne sera jamais indXCérent d*étre oatarellement doué ' de courage «u natiHrellemeiit poltron^ d'être naturellement gai ou naturellement morose, d'être naturellement expansif ou naturellement conc^tré. Personne n'est naturellement vertueux, je le sais, et vis-à-vis du péché notre égalité ne subsiste que trop ; mais ce mot, un caractère heureux, âgnifie pourtant quelque chose. Entre les caractères heureux et les caractères malheu- Teuxrinégalité est si grande, qu'elle se maintient presque toujours d*un bout à l'autre de la vie, et qu'au travers des événements du dehors, au travers même des révolutions du dedans, oui, même quand le changement fondamental du cœur s'opère par la foi à l'Évangile, la distinction des caractères continue à se faire sentir dans une certaine mesure ; il est rare qu'elle s^effaœ entièrement.

le ne peux ni ne veux tout dire, et tous compléterez

ùsément, messieurs, cette énumération des inégalités nécessaires; laissez- moi néanmoins vous en dter aicore deux ou trois.

A moins de pratiquer, ce qui ne dorerait guères, la célèbre anarchie de Proudhon, on créera forcément, toujours et partout, une hiérarchie gouvernementale. Le gouvernant, quoi qu'on fiasse, sera toujours, sous ce rapport, au-dessus du gouverné.

Ce que je dis là est vrai des diefs élus d'une république comme des chefs héréditaires d'une mc»archie. Prenez-y garde, vous qui ne voulez aucune mégalité et qui vous figurez avoir réalisé votre théorie en établissant le suffrage universel, vous ne cessez de faire des aristocrates ; il en sort de chacun de vos scrutins. La

dasse des élus n*est pas celle des électeurs. Les communes ont leurs maires, les milices ont leurs offî- Giers, les couvents ont leurs abbés ; nulle part on ue se dérobe aux classements hiérarchiques. Vanarchie môme de Proudhon ne s'y déroberait pas pendant une heure.

D'autres inégalités, plus contestables à première vue, sont pareillement impérissables. L'illustration du nom est un fait, un fait impossible à supprimer. Sans doute des vanités blessantes ou ridicules peuvent apparaître ici, et les grands noms ne grandissent pas toujours ceux qui les portent, ils les écrasent parfois. S'enorgueillir, se pavaner, se croire d'un autre sang que le vulgaire parce que Ton compte lin ou plusieurs hommes illustres parmi ses ancêtres, c'est montrer bien peu d'esprit et de véritable fierté. Mais enfin cela n'empêche pas que le nom illustre (je ne parle que de ceux qui le sont ' réellement) ne demeure un nom illustre. S'il a sa place dans l'histoire, il la gardera. S'il rappelle de grandes découvertes, le génie des sciences, des lettres ou des arts, un rôle éclatant, des services rendus au pays, il continuera à les rappeler. Quoi qu'on fasse, les noms de Corneille et de Michel-Ange, ceux de Washington et de Lincoln ne seront jamais les premiers noms venus.

L'illustration est quelque chose ; la considération est quelque chose aussi. L'égalisation n ira jamais, Dieu merci, jusqu'à faire qu'il n'y ait pas certaines familles, pauvres ou riohes, il n'importe, que le respect public élève au-dessus^ du niveau commun.

M'accuserez-vous d'aller trop loin, si je place le comme il faut parmi les inégalités nécessaires ?

INËGALITËS INDESTRUCTIBLES. £1

Eh bien, oui, il faut aller presque là. Les bonnes manières, la vraie urbanité^ les habitudes que donne la bonne compagnie, celles qui se contractent sansqu^on s'en doute dans l'atmosphère de certaines maisons, ce je ne sais quoi aussi qui vient en droite ligne de la distinction de certaines âmes, tout cela constitue une supériorité à laquelle nous rendons involontairenient hommage.

Et ne vous méprenez pas sur ma pensée ; je ne confonds pas le comme il faut avec Taffectation ou les prétentions, encore moins avec le sot orgueil de l'homme qui se croit au-dessus des autres. La vraie distinction est simple, modeste, et vous la reconnaissez préciser ment à ce signe qu'elle ne s'en fait pas accroire.

Ajoutons qu'aucune classe de la société n'en possède le monopole. Je connais, dans ce qu'on appelle le grand monde, des gens absolument dépourvus de comme il faut, devrais manants, grossiers, sans gêne, affectant le genre haifli qui dispense les hommes de la politesse et prive les femmes de cette grâce attachée à la réserve; et j'ai vu souvent au village, dans des maisons de paysans, des familles qui avaient trouvé la délicatesse des manières parce qu elles avaient la délicatesse du cœur.

Mais, en quelque endroit qu'ils se trouvent, dans le grand monde ou au village, les distingués sont au-dessus des grossiers, nous ne changerons point cela. La vraie distinction a un charme que nous reconnaissons, que nous subissons à notre insu. Et ce charme marche avec plusieurs autres, avec les goûts' élevés, avec les nobles instincts, et, pourquoi ne pas le dire? avec je ne sais quelles révélations intimes de la poésie et de l'idéal.

Ceci, messieurs, vaut la peine qu'on y insiste, afin de

n INÉGALITÉS ET ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES

prévenir tout malenteBdu. — Quand nous nommons cette chose un peu suspecte et qui sent son ancien vé^ gime, la distinction, quand nous rappelons ces inégalités si impalpables et si réelles qui tiennent à réducation, aux traditions de famille, aux habitudes de la bonne société, à l'hérédité des bonnes manières, et d'abord aux divinations du comme il faut dont qudques natures ont le secret, certains démocrates s'alarment et ne sont pas loin de s'indigner.

Je leur demande la permission d'aimer l'égalité sans adorer la vulgarité. Pourquoi l'égalité serait-elle grossière ? Autant vaudrait prétendre, tout nous ramènera incessamment à cette formule, que l'égaUté estle nivellement. Il existe ict*bas d'autres niveleurs que les communistes, et dans le nombre j'en connais peu de plus déplaisants que ceux dont je m'occupe ici.

Sans prêcher le socialisme, on peut rêver une société où chacun pratique, affecte au besoin la vulgarité, une société mal élevée, et qui tient à Têtre, et qui s'en fait gloire. Là personne ne se gêne pour personne ; là les gens estimés et qui donnent le ton sont ceux qui font leurs affaires sans se mêler d'être aimables par-dessus le marché. Chaque homme est hbre de gagner de l'argent, d'en perdre, d'en dépenser à sa guise, même de faire du bien si cela lui plait, pourvu que sa bienfaisance soit brutale comme le reste.

Je pense que les amis de l'égalité ont à se proposer im meilleur idéal ; je pense en outre qu'ils ont à le proclamer bien haut S'il est une crainte qui nuise à leur cause, c'est celle-ci :. sous le régime de Tégalité il n'y aura plus de place pour la politesse.

Vous savez quelle est la signification vraie de ce mot.

INÉGALITÉS INOESTRUCTiBLES. 23

politesse. Le respect des au^es et de soi, les saines élégances, les délicatesses da tact qui ne s'apprennent nulle part et qui tiennent de plus près qfx*oa ne croit à la vie morale, les bienveillances et les égards, tout cela compose les mosurs polies. Elles n*ont ri^ de commun avec les courbettes, avec les étiquettes de cour, avec l'aplatissement des caractères, avec les raffinements d'une fausse civiÛsation. La civilisation nouvelle ne se montrera supérieure à Fancienne qu'à charge de la dépasser en urbanité aussi bien qu'en indépendance. Ceci est un des problèmes que notre temps est appelé à résoudre. — On nous donne à choisir entre Tégdité et Turbanité ! Pourquoi pas Tune et l'autre ? Je proteste au nom de l'égalité contre l'égalité qu'on nous offre quelquefois. Celle qu'il faut aimer, celle qu'il fait bon pour* suivre, c'est l'égalité qui n'exclut ni l'mribanité, ni la chevalerie, ni la poésie, ni l'idéal. Que les hommes mal élevés nient ou proscrivent le comme il faut, je ne m'en étonne pas beaucoup ; qu'on applique à notre siècle une méthode aussi ancienne que le monde et qu'on rogne les gens sous prétexte de faire des égaux, la chose n'est que trop naturelle ; mais défions-nous des renards qui conseillent de couper les queues.

TourneK-Yoïu donc, de grâce, et Ton vous répoadca.

Puisque nous en somn^s h ce chapitre, comment ne pas signaler ici ce qu'on pourrait nommer les délicatesses de l'égalité ? Si égaux que nous soyons, encore y ^-t-îl deux façons de l'être.

Les inégalités que je vais rappeler constituent des nuances peut-être plutôt que des côfférences. Elles n'en

ont pas moins pour mission de résister, elles aussi, au nirellement absolu. Ce ne sont plus, je l'avoue, des inégalités nécessaires ; il importe infiniment de les maintenir, mais il n'est pas impossible de les supprimer. Cependant vous me pardonnerez, messieurs, de leur * avoir donné une petite place dans cette enquête, qui serait incomplète en vérité si elles n'y figuraient à aucun titre.

Vis-à-vis des vieillards, vis-à-vis des hommes supérieurs, nous vivons volontiers sur le pied de pairs et compagnons. Vis-à-vis des femmes, et je profite pour le dire de ce que nous sommes entre nous, on se dispense de ces égards, de ces respects qui ne disparaissent pas sans dommage pour la société tout entière. La fausse égalité n'en fait pas d'autres : lorsqu'elle nous débarrasse de ce qui nous gène, elle nous prive de ce qui nous améliore.

Cette égalité par voie d'abaissement général ne se montre nulle part plus funeste que dans la famille. Vous savez ce qu'elle devient, quand la mère n'est pas respectée, quand les parents âgés ne sorrt pas entourés de vénération et de soins, quand le ton de la camaraderie règne entre le père et le fils. L'autorité n'y périt pas seule ; l'affection y souffre plus que je ne puis dire, l'idéal s'enfuit, tous les sentiments délicats se contractent en quelque sorte au contact des brutalités niveleuses. La famille égalitaire n'est plus la famille.

Dans la famille, hors de la famille, nous faussons l'égalité quand nous y joignons la fan^iliarité. Celle-ci est le privilège, très-doux et très-rare, d'un petit nombre de relations. Sortie delà, transformée en un fait banal, elle devient un fléau. Sur son passage elle rea-

INÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES. tS

verse et détruit les obéissances, les déférences, dont régalité vraie ne se passe pas et qui s'allient si souvent à la tendresse elle-même pour lui donner le caractère qu'elle doit avoir.

Aucun temps, aucune forme sociale ne se prive impu* nément de ce que j'appelais tout à Theure les délica* tesses de Tégalité. Malheur aux gens qui se borneraient à mener leurs affaires, à gagner de l'argent, à exercer leurs droits, à affermir leurs libertés, et qui installe-* raient chez eux la grosse égalité, ceUe qui passe comme un'rouleau sur les déférences et sur les gênes ! Où le rouleau a passé la terre .est aplanie, et il est possible qu'on y fasse une bonne récolte de bon froment ; mais il est certain que les fleurs sont écrasées. Ne promenofts pas le rouleau partout, croyez-moi.

Vous le voyez, messieurs, l'inégalité a un grand rôle ici-bas. In^alités physiques, inégalités intellectuelles, inégalités morales, inégalités d'illustration, inégalités de fonctions, inégalités d'éducation et de manières, elles constituent une des conditions essentielles dé la vie.

Non-seulement elles sont inévitables, mais elles sont nécessaires, dans le sens le plus profond et le plus élevé de ce mot. Nous ne saurions nous en passer. Si nous souhaitons avec ardeur un état de choses où certaines inégalités disparaîtraient, nous ne saurions en souhaiter un où toutes seraient abolies En effet, l'égalité absolue porte un autre nom, un nom fatal, l'uniformité. Supposez que nous parvinssions à ne plus être inégaux, nous aurions cessé d'être divers, l'individualité aurait péri. Or, rindividualité est la forme même de la liberté. Aussi

l'inégalité se conservera-t-elle dans le del; aussi existe-

i|« II9ÉGALITËS ET ÉGALITÉS INBESTRUGTIBLES.

t-elle parmi les anges. Jusque dans le séjour de Tégalité suprême, égaux par le salut, égaux par k nouvelle nais* 9ance^ égaux par le bonheur, nous conserverons pour** ftant cette inégalité indélébile qui fait que nous sommes Idivers, que nous sommes noits.

Pour ce qui est de la vie actuelle, il est évident que rinégalité y occupe beaucoup de place et qu'elle ne pei^ y être abolie. £n Tôtant, nous ôterions lliomme, l'homme divers, l'homme s'élevant et s'abaissant suivant sa vie mor^de, Fhomme responsable. Les privilèges qui tien* lient à son énergie pour le bien comme aussi aux dons naturels (pi'il a reçus, caractère, talent, santé, nom, distinction, beauté, sont de ceux que ni les décrets de l'État ni même le consentement des privilégiés ne peu-» vent supprimer. U n'y a pas de nuit du k août poior ces g)riviléges-là.

Et cela est heureux, je le répète, car le jour où l'on ^rait parvenu à niveler les caractères, à rendre égaux les savants et les ignares, les intelligents et les bornés, les grossiers et les délicats, puis, par-dessus le marché^ les bons et les mauvais, ce jour-là, l'homme cesserait d'être l'homme. U faudrait nous numéroter pour nous reconnaître, la société humaine serait devenue semblable à une ruche d'abeilles, ou plutôt peut-être à uûe bande de loups.

L'égalité absolue, qui prétend abolir les privilèges, établirait le plus révoltant de tous, le privilège de la paresse, de l'incapacité, de Tinconduite, du sans-gêne. Il s'agirait d'appliquer une méthode que nous étudierons prochainement : ne pouvant par simple décret élever

INÉGALITÉS ^DESTRUCTIBLES. tr

ee qui est bas, on essayerait (ce qd semble plus fadie} d'abaisser ce qui est haut.

Comment s'y prendrait-on? Je Tignore. Les inégalités nécessaires feraient bonne défense; mais c'est déjà ua mal, et un mal immense, de faire croire aux hommesqu'elles peuvent être supprimées et que le nivellement est praticable. Rendrait-on malades les bien portants, pour ne. pas humilier les malades I Diminuerait-on les géants pour ne pas humilier les nains? Casserait-on les^ jambes qui marchent pour ne pas humilier les boiteux! Crèverait-on les yeux qui voient pour ne pas humflier les aveugles? Nul ne peut le dire. On essayerait sans doute de feirmer les écoles dans l'intérêt des ignorants, d^abrutir les intelligents dans l'intérêt des imbéciles, de corrompre les honnêtes dans l'intérêt des vicieux. Ceci, par malheur, peut réussir jusqu'à un certain point.

Permettez-moî, messieurs, de vous raconter une hfi^oire. 11 y avait une fois chez les Grecs (voilà bien longtemps de cela et je ne me porte pas garant de la légende) un brigand qui se nommait Procuste. Ce partisan mal famé de régaBté absolue paraît avoir eu xme idée fixe, supprimer la différence des grands et des petits. Tous les hommes lui semblaient devoir être de même taille, et comme sa taille à lui était naturellement à ses yeux la taille normale, il avait décidé que quiconque lui tomberait entre les mmns serait allongé ou raccourci de manière à n'être ni plus grand ni plus petit que Procuste. Les malheureux étaient donc étendus dans son lit; ceux qui étaient trop courts étaient allongés, ceux qui étaient trop longs étaient raccourcis. L'histoire ne dit pas qu'un seul voyagur ait eu la mesure exacte. Elle ne dit pas non jdus qtfun seul ait été encore propre à

quoi que ce soit, après avoir subi sous la direction de Procuste Topération du ûivellement radical.

n y a donc des inégalités indestructibles. Au fond, nous n'en doutons guères, quoiqu'il nous manque le plus souvent de nous en être rendu compte. Nous ne connaissons bien ni les inégalités ni les égalités toujours subsistantes de la société humaine; mais nous devinons qu'elles existent. De là ces deux impressions si gêné*» cales et si vives que nous ressentons tous dans une certaine mesure : Thorreur du nivellement, l'amour de régaUté.

Oui, je l'affirme, messieurs, et sans crainte d'être démenti par vous, l'idée de nivellement nous répugne. Nous semblons prévoir, dès qu'on nous en parle, que, pour mettre de niveau ce qui diffère par tant de côtés, il faut estropier le genre humain. Avec des caractères inégaux, avec des organisations inégales, avec des intelligences inégales, avec des moralités inégales fonder l'égalité absolue, prendre des paresseux, des prodiguçs, des vicieux, des abrutis, et leur assurer la même situation qu'aux laborieux, qu'aux économes, qu'aux honnêtes, qu'aux intelligents, cela suppose un déploiement de violences, une mutilation de la destinée, une négation de la liberté, dont la pensée seule donne le frisson.

Et, d'autre part, ceux qui nient l'égalité ne nous consternent pas moins que ceux qui prônent le nivellement. Nous savons, avant même de l'avoir appris en détail (et il

importe de l'apprendre ainsi/, que nous sommes encore plup égaux que divers. Un infaillible instinct nous révèle que parmi les hommes l'égalité est fondamentale, coastitutionnelle et quelque sorte, et que l'inégalité est accidentelle. Si de tels accidents sont sans remède ici-bas, nous saluons d'avance les perspectives saintement égalitaires que nous offre VÉvangile; nous aspirons à ce temps où, par le renouvellement du cœur et par l'enrichissement de rintelligence, tous ceux qui auront aimé Dieu et leurs frères seront égaux par tout ce qui est essentiel, égaux sans cesser d'être divers. Quelque chose en nous nous dit que c'est là qu'il faut tendre, que porter en haut ce qui est en bas est la grande tâche de notre vie, qu'en nous et chez les autres il y a à élever les niveaux, niveau d'intelligence, niveau d'instruction, niveau de moralité, niveau de bonheur ; je ne crains pas d'ajouter niveau de force, de santé, de beauté même, car tout se tient dans l'œuvre du relèvement.

Voilà pourquoi les théories rétrogrades qui nous construisent une hiérarchie en remplacement de la fraternité et qui mettent des castes là où nous comptions rencontrer le genre humain, nous causent un étonnement mêlé de scandale, lequel, grâce à Dieu, va croissant à mesure que les lumières se répandent. Nous ne pouvons plus songer sans rire à ceux qui se croient d'un autre sang que le commun des mortels. Autant nous méprisons les. charlatans de l'égalité et les courtisans du peuple, autant nous aimons en elle-même l'idée d'égalité, car elle signifie le droit, car elle signifie la justice, car elle signifie le progrès, car elle signifie l'avenir.

Ceci nous conduit, messieurs, à la seconde partie de

cette enquête que nous avons entreprise aujourd'hui. U fallait commencer par distinguer' la vraie égalité de la fausse, ou si vous Taimez mieux, l'égalité du nivellement. Pour cela, nous avions à rechercher ensemble les inégalités naturelles et indestructibles. Montrer que nous sommes nécessairement, irrémédiablement inégaux ea bien des choses, c'était prouver que le nivellement est une chimère.

Reste maintenant à constater les égalités essentielles, celles que Dieu a mises en nous, que nos vices mêmes ne parviennent pas à anéantir, et qui sont comme le signe de Tunité visible du genre humain.

Cette seconde partie de l'enquête n'est pas moins im« portante que la première. Nous verrons quelle place vraiment grande et belle l'égalité occupe ici-bas. Et il ne sera pas inutile de l'avoir vu : cela nous apprendra, d'une part à la respecter comme partie intégrante du plan de Dieu, d'autre part à ne pas accepter le point de départ des réformateurs à outrance, qui supposent que régalité n'existe pas, qu'elle est tout entière à fonder, qu'il s'agit d'une création ex nihilo. Rien n est plus propre à envenimer le débat ; l'égalité cherchée nous fait oublier régahté possédée; nous ne voyons que les dissemblances, nous ne voyons pas la ressemblance fondamentale ; nous nous attachons à ce qui nous sépare, et nous oublions ce qui nous unit.

Or, ce qui nous unit est bien plus considérable que ce qui nous sépare. Les égalités qui subsistent, en dépit de tout, au milieu des hommes, sont d'une grandeur et d'une magnificence dont, faute d'y avoir réfléchi, nous ne nous formons pas une juste idée. Je considérerais comme un résultat précieux de notre entrelien les notions, un peu

plus justes peut-être et plus complètes, que nous pourrons ea)porter dici sur ce point.

En toute chose essentielle nous sommes égaux. L'air» la lumière, l'eau courante ne sont le privilège de persoiine, et notez que chacun de ces petits mots désigne un bien tellement grand, que les trésors de Crésus, disons mieux, les budgets perfectionnés de notre temps, ne sauraient entrer en comparaison. Des milliards ne payeraient pas un rayon de soleil.

D'autres richesses non moins précieuses sont distribuées aux hommes sur le pied de la plus entière égalités Tous ont une raison; tous ont une conscience ; tous ont un libre arbitre. Quelles que soient les diversités de situation et de caractère, nul n'est autorisé à dire : « Je suis ainsi fait, que ma raison n'admet pas les droits de la vérité, que ma conscience n'accepte pas l'autorité du devoir, que mon libre arbitre ne proclame pas la responsabilité de mes actes. »

Tous ont un cœur ; tous sont capables de tendresse. La famille offre à tous son asile de félicité, de collaboration morale et de paix. Les joies de la bienfaisance sont offertes à tous. Tous peuvent s'intéresser aux belles causes. Tous peuvent travailler. La joie, le bonheur, passez-moi ce paradoxe apparent qui est une vérité d'expérience, sont accessibles pour tous. Tous sont appelés, et parvenus aujourd'hui, à l'égalité devant la loi. Tous possèdent l'égalité devant Dieu ; à tous Dieu, nous le verrons, offre la grande égalité du salut.

Ah I si Dieu pfivait un seul homme de ces choses-là, aussi indispensables que l'air, que l'eau et que la lumière, s'il npu» était possible de découvrir ici-bas un

seul homme sans raison, sans conscience, sans libre arbitre ou sans cœur, si la famille, la bienfaisance, le travail, les belles causes, les joies, le bonheur faisaient l'objet d'un monopole, alors nous serions condamnés à dire, l'âme navrée : l'égalité n'existe pas.

L'égalité existe, messieurs. Les grands biens sont pour tous, et les grands maux sont aussi pour tous ; pour tous la maladie, l'inquiétude, la lutte intérieure, les séparations, les larmes; pour tous les dépendances, les ignorances, les limites imposées à notre faiblesse ; pour tous la mort, et après, le jugement.

En vérité, lorsque je contemple ces égalités si prodigieuses, je sens qu'auprès d'elles nos inégalités sont petites, quoiqu'elles soient assurément trop réelles (et vous verrez que je ne cherche point à dissimuler leur gravité). Somme toute, nos destinées ici-bas sont moins inégales que diverses. Nous avons chacun notre fonction, et qui nous dit que les fonctions ne se vaillent pas ? L'ouvrier ne peut-il pas faire, à la place qui lui est assignée, autant de bien que le patron ? Le pauvre n'a-t-il pas sa mission comme le riche? Qui n'a vu des malades, cloués sur un lit de douleur, incapables de mouvement, et qui accomplissaient là, dans leur humble sphère, une œuvre de charité, de consolation , d'encouragement au bien , que notre activité bruyante et bien portante ne réussit pas souvent à surpasser ?

Cette <f galité fondamentale, qui lient tant de place dans toutes les vies en dépit des circonstances contraires, elle peut s'exprimer par un mot, l'homme.

Montrez-moi un sr.uvage, un nègre, un papou ; avant

d'être frappé des différences qui existent entre lui 6t moi, je serai frappé de la ressemblance. C'est un homme ; il a comme moi une âme; comme moi il connaît les Joies et les douleurs; comme moi il commet le péché ; comme moi il est appelé au repentir, au' progrès, à l'éducation personnelle ; comme moi il a des devoirs à remplir ; comme moi il marche vers l'éternité ; comme moi il a un Père au ciel ; pour lui comme pour moi un Sauveur a versé son sang.

J'ai souvent voyagé ; eh bien, rien ne m'a plus frappé en voyage que cette persistance des trait fondamentaux qui constituent l'humanité. Tout change excepté cela. Langues, mœurs, lois, religions, coutumes, tout se transforme incessamment, mais Thomme reste. Chez les Maures de Tanger, chez les Nubiens du haut Nil, chez les Turcs de Constantinople, chez les Arabes du Sina! j*ai rencontré ce que je sens en moi, et souvent, bien souvent, beaucoup mieux que ce que je sens en moi. Comment s'y prennent les hommes qui, à la vue d'un forçat ou d'une femme de mauvaise vie, se rendent le, témoignage qu'ils n'ont rien de commun avec ces genslà? Je Tignore. Il ne m'est jamais arrivé de rencontrer une des manifestations extrêmes de la corruption humaine, sans m'y reconnaître en plein. Voilà ce que j'ai senti ou pressenti; voilà ce qui se serait développé chez moi, si je n'avais pas été placé dans des circonstances favorables, si la grâce de Dieu ne m'avait gardé; voici mon frère et voici ma sœur.

Vous aurez beau exagérer les contrastes, vous ne parviendrez pas à abolir l'égalité que je signale et sur laquelle j'insiste. Tout différera, les situations, les aiUieux, les croyances, les senthnents, les actes; le

si INÉGALITÉS ET ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES

niveau des idées et des connaissances^ de la moralité» du développement, des tendresses, des plaisirs, sera très-élevé ici et très-abaissé là ; il n'importe, la grande égalité demeurera intacte, Thomme ne cessera pas d'être rhoonne ; celui d'en baut aura toutes les misères, celui d'en bas toutes les grandeurs de l'humanité.

Prenez, j'y consens, un homme de génie qui a été en même temps un homme de bien, prenez Newton, et mettez auprès de lui le plus dégradé des Âshantis, ce qui vous frappera avant tout c'est la ressemblance. Vous avez devant vous deux hommes, deux pécheurs, deux ftmes immortelles, deux cœurs capables d'aimer et de souffrir, deux êtres appelés à s'élever vers Dieu. L'un et l'autre ont des passions, des sympathies, des haines. Si Je ne craignais de vous scandaliser, messieurs, j'ajouterais une énormité de plus : la distance entre ce que savent les plus savants et la science complète est tellement grande, que l'Ashantî et Newton se ressemblent par leur ignorance, comme ils se ressemblent par la constitution invariable de l'entendement humain, préparé pour la vérité.

Nous nous comprenons, n'est-ce pas 7 je ne prétends certes pas que la science humaine ne soit rien. Je suis encore plus loin de prétendre que la supériorité morale ne soit rien; elle forme au contraire la seule différence bien décisive entre les hommes. Ce que je soutiens, c'est que régdité constitutionnelle des hommes subsiste, quoique le développement des uns ait été comprimé par des circonstances qui n'ont pas pesé sur les autres, quoique les uns aient accompli plus que les autres le labeur de la lutte intérieure qui n'est impossible dans

aucune condition^ dans aucune race et sous aucune tatitude. Nulle part Dieu n*a retranché la conscience» refusé ses secours ou supprimé le libre arbitre ; supposer un homme sans conscience, sans libre arbitre et placé de telle manière qu'aucun secours divin ne pénètre jusqu'à lui, c'est supposer un homme qui n'est pashomme^

Je cherche vainement sur la terre un homme sans libre arbitre et sans conscience. Livîngstone et Speke ont traversé les contrées les plus sombres de l'Afrique; ils n'ont pas rencontré cet homme-là. D'autres explorateurs ont parcouru au péril de leurs jours les solitudes de TAustralie, et au fond des forêts étranges, dans le pays des Kangurous, parmi les peuplades qui ont à peine la figure humaine, ils n'ont pas rencontré cet hommelà. Sous aucun ciel, grâce à Dieu, on n'a trouvé l'homme en qui l'on ne peut éveiller le sentiment du devoir, de l'obligation morale vis-à-vis du bien, de la responsabilité résultant du mal.

Quelle égalité, messieurs, que celle des consciences ! Elles peuvent être très-obscurcies ; ces sauvages qui grimpent aux arbres de l'Australie en sont réduits, on l'assure et je le crois, à une notion infiniment misérable^ faible et imparfaite du devoir ; néanmoins le devoir est là, la conscience est là. 11 est tel acte qui leur apparaît mauvais, et qu'ils n'accomplissent pas sans éprouver du remords.

Et voilà l'égalité des consciences/ Elle subsiste, alors même que les notions morales sont faussées, affaiblies ou réduites à leur moindre état. Pour en découvrir de telles * il n'est pas indispensable, vous le savez, de visiter l'Afrique ou la Nouvelle-Hollande. Il y a eu tel temps de Phistpire do POtre Europei il est tel pays habité par des

peuples indo-germaniques, nos proches cousins, où il ne faudrait pas examiner de trop près le catalogue des vices et des vertus. Si certains sauvages abandonnent sans remords un père âgé, certains chrétiens ont torturé sans remords quiconque n'adhérait pas à leur symbole. Aujourd'hui encore il existe parmi nous, dans les basfonds de la société et dans le grand monde aussî^ je ne sais combien de morales plus immorales les unes que les autres ; sur nombre de points, et des plus graves, nous adoptons d'étranges principes. Qu'est-ce à dire? la conscience serait-elle abolie ? Non, elle est là, maintenant son unique, sa précieuse et infaillible maxime : le bien oblige. En dépit des faux devoirs, la notion de devoir subsiste; en dépit des mauvaises pratiques, nous ne cessons pas de savoir qu'il ne nous est pas permis de pratiquer le mal.

Si quelqu'un, messieurs, était tenté de mettre en doute ces grandes égalités humaines, la conscience, la raison, le cœur, le libre arbitre, je 'l'engagerais à considérer une expérience qui depuis dix-huit siècles est en train de s'accomplir ici-bas. Je veux parler de la prédication de rÉvangile. L'égalité, l'unité du genre humain ont été mises en lymière par un fait éclatant, l'unité de la foi qui lui a été annoncée. Il n'y a pas un Évangile pour les blancs et un autre pour les noirs ; il n'y a pas un Évangile pour les riches et un autre pour les pauvres ; il n'y a pas un Évangile pour les classes éclairées et un autre pour les classes ignorantes ou dégradées. Le même Évangile dit la même chose à tous ; et tous le comprennent; et chez tous, quand il est reçu, il amène les mêmes repentirs, les mêmes luttes contre le mal, le

ÉGALITËS INDESTRUCTIBLES. 37

tnème amour de Dieu et des hommes, la même recherche de la sainteté^ les mêmes progrès.

En dehors de Tégalité des hommes, je défie que Ton <explique l'évangélisation des hommes. Né parmi les Sémites^ TÉvangile est allé vers les descendants de Oiam ^t de Japbet; il est allé vers les blancs, vers les noirs, vers les rouges, vers les jaunes; il est allé vers les races abruties ; il est allé vers les races raffinées ; il est entré dans les palais, il a monté les fétides escaliers des quartiers immondes où s'entassent les vices et les misères des grandes villes ; et partout, partout, sans changer jii sa doctrine ni son langage, il a fait des chrétiens parce qu'il a rencontré des hommes.

Je ne connais pas, messieurs, deux manières de sentir son péché, de se jeter dans les bras ouverts du Dieu d'amour, d'aspirer h la délivrance du mal, de se réjouir à cause du salut. Quand je vois ces transformations ^'opérer dans toutes les races et dans toutes les classes, je me dis avec une joie profonde que l'homme est i'homme où qu'on le prenne, que l'homme est légal de' Thomme par la raison, par la conscience, par le libre arbitre et par le cœur.

Vous me parlez de raisons affaiblies ou troublées ; et je vous réponds, qu'à part les fous chez lesquels son exercice est suspendu quoique ses lois restent immuables, il n'est pas un de ces entendements affaiblis qui, malgré ses erreurs, ses superstitions, ses préjugés, se puisse être saisi par la vérité de l'évangile. Vous citez les consciences atrophiées ou faussées ; et je vous montre l'Évangile accomplissant ses miracles de renouvellement moral dans les milieux les plus corrompus. Vous posez en fait que certains hommes sont esclaves

88 INÉGALITÉ S flT tGALItTÉS Ilf BESXat GTIBLES:

et que leur libre arbitre n'tfA plus qu'un mot ; or, je vois ces mêmes hommes affranchis par l'Ëvaiogite et secouant, avec une admirable énergie d'indép^^lance, le joug que le monde voudnât faire peser sur eux. Vous affirmez qu*il existe des coeurs desséchés et endurcis.; je ne dis pas le contraire, mais je remarque que ces iXBurs s^attendrissent et reprennent vie «u contact de l'Évangile. Décidém^t, nous sommes ^aux; vérité, sainteté) bonheur, tout est mis à la portée de tous. Û fallait la religion immortelle pour mettre en éyidenoe l'immortalité des bases essentielles de l'humanité. Tandis qu^on travaiUe à nous faire croire que toute rdigion est le résultat et le reflet d'un état social^ qu'il en faut uoe pour chaque race et pour chaque époque, \m fait immense se produit d^uis des siècles, réfutation éclatante de ces théories et affirmation éclatante de l'égalité httnj^ine : la même religion est proclamée dans les mêmes termes, et sa puissance augmente quand le texte primitif des apôtres est ^maintenu, sans addition, sans changement ; elle va immuable d'une nation à l'autre, d'une civilisation à l'autre, et partout, à la ville comme au village, chez les savants comme chez les ignorants» chez les corrompus comme chez les honnêtes, cbez les anthropophages de Polynésie comme chez les peuples latins ou anglo-saxons, il a remué les mêmes fibres ; *égaîtté constitutionnelle des hommes a été prouvée, du siècle des Césars au dix-neuvième siècle, et de la Judée au Labrador, par une démonstration d'une incomparable beauté.

Ne le sentez-vous pas, messieurs 7 il est bon, il est dous,.

Ë(;^ALIT£S INDESTRUCTIBLES, a»

il est déticieax de contempler ainsi une à imeles grandes, égalités d'ici-bas?

La famille est une de ces égalités-là. Noos pourrions faire pour elle ce que nous avons fait pour la raison, pour la conscience, pour le libre arbitre et pour le cœur, aUer d*une race à Tautre, d'une classe à rautare, et voir s'il est impossible quelque part de fonder la vraie famille et de lui demander le vrai bonheur. La famille teUe que l'Évangile la veut, serait-elle le monopole des riches^ par hasard ? Ou bien ne pourrail-dle naître loin de nos climats ? Les faits se chargent de répondre : il y a de vraies familles chez les pauvres; il y en a chez les Esquimaux, chez les Nègres, chez les Chincâs convertis à rÉvangile.

Us sont égaux certes, ces hommes de la famiUe, qui^ quelque idiome qu'ils parlent et de quelques haillons qu'ils soient vêtus, possèdent les chaudes afi^sctions^ tes bienfaisants devoirs, la joie, Tinnocente joie de mareher ensemble, d'avancer ensemble, de prier ensemble, de rendre grâce ensemble, de soufi&ir ensemble (oui, cela aussi est une joie), de p(Mirsuivre ensemble le travail sans fin de l'éducation personnelle où tous sont aidés par tous.

Il n'y a point là, que je sache, un privilège réservé à quelques-uns. L'égalité des tâches a été mise sur la terre» et elle tend la main à l'égalité des bonheurs.

Ceci a une telle importance, messieurs, la famille occupe une telle place dans toutes les questions sociales, que nous aurons à e^caminer avec un soin jaloux s'il ne serait pas arrivé çà et là, que, par une catastrophe ou plutôt par un mme dont la réparation ne doit pas se faire attendre, k civilisation moderne ait créé des

4b INÉGALITÉS ET ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES.

conditions de vie qui excluent la famille. Si cette inégalité existe, il importe qu'elle cesse, et promptement. D'autres inégalités peuvent subsister et subsisteront toujours ; celle-là est impie^ le droit à la famille est inscrit de la main de Dieu dans cette dédaratioû des droits de Thomme dont les articles passent aujourd'hui sous nos yeux.

L'égalité dont je parle est indestructible en elle-même, cela va sans dire; mais elle peut être compromise dans certains cas par les exigences brutales de notre industrie. Ajoutons qu'elle Test bien plus souvent par nos vices ; nos vices à nous nous font toujours plus de mal que ceux de l'organisation sociale. Elles n'abondent que trop, hélas ! les maisons, pauvres et riches, où la vie de la famille est inconnue, où Ton ne s'aime pas, où l'on ne s'aide pas, où l'on ne se connaît pas, où Ton ne se voit pas, où les enfants n'ont ni père ni mère, où le foyer est éteint, où Ton grelotte, où Ton s'ennuie, où l'on ne découvre dans la vie commune qu'une charge à laquelle chacun se dérobe le plus possible.

Nous excellons à mettre ainsi des inégalités profondes là où Dieu avait mis de merveilleuses égalités. Nous verrons cela souvent en poursuivant notre étude. Bien souvent nous aurons à sonder nos cœurs, et à confesser que les inégalités d'ici-bas sont d'ordinaire pour nous un sujet d'humiliation plutôt qu'un sujet de plainte. Le mal est en nous ; le remède doit être en nous, la réforme sociale s'accomplira surtout dans l'individu. Au reste, n'anticipons pas*

Une nouvelle égalité que rien ne saurait détruire parce que Dieu la met et la maintient à la portée de

ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES. 4t

chaque homme» mais que chaque homme est libre de ne pas saisir, c'est la bienfaisance.

On simagine, je ne sais pourquoi, qu'elle n'appartient qu'aux riches. Quoi ! les riches seuls pourraient goûter cette joie, la plus pure et la plus douce de toutes, la joie de faire du bien ! Votre conscience proteste, messieurs, et votre expérience aussi. Vous avez vu la bienfaisance du pauvre. Le don du pauvre est un des plussuaves parfums qui montent de la terre vers le ciel. II Fa dit, celui qui à Jérusalem observait la main de la pauvre veuve gUssant son humble et riche oflfirande dans le tronc du temple.

L'émotion nous saisit, nous qui donnons un peu de notre superflu, quand nous rencontrons un pauvre qui donne de son nécessaire. Le pauvre qui n'a pas d'argent donnera quelques denrées. Le pauvre qui n'a pas de denrées donnera de ses forces et de son temps ; il donnera de sa sympathie, cette aumône qui vaut toutes les autres et sans laquelle les autres ne sont rien.

Non-seulement nous sommes égaux devant la bienfaisance, car tous ont besoin de tous; et quel est le riche qui n'a pas demandé, qui n'a pas rectifia charité î mais nous ne sommes pas moins égaux devant les autres joies de l'activité généreuse.

Ce sont les joies suprêmes et les fêtes de la vie, Dieu n'en exclut personne. Voici des vérités à propager, des opprimés à délivrer, des injustices à signaler, de belles causes à soutenir. Voici de l'entrain et de la passion pour les âmes découragées ; void du travail pour les existences vides ; voici du soleil qui ne demande qu'à entrer dans les maisons assombries.

Vous demandes ok sont les naUes causes ! — Où ne sont-elles pas ? J'en vois à TOrient et à TOccident ; j'en vois tant, qu'aucun de nous n'y pourra suffire. Ne craignez pas^ il y a de Touvrage pour tout le monde, du pain sur la planche pour tous.

Pour tous, ai-je dit ; et il le faut bien, car sans cela, qui osa^ait parler d'égalité ? Tel homme» qui ne sait rien, qui ne lit pas de journaux, qui ne peut ni parler ni agir avec éclat, rencontre à sa porte, dans les iniquités qui s'accomplissent près de lui, dans la tragédie de la maison voisine, une belle cause (oui, bien belle et bien grande, quoique ignorée) qui réclame un chevalier pour la soutenir. H sera le chevalier ; il livrera bataille ; il donnera son repos, sa réputation, son sang. Il sera un des champions du droit; il goûtera l'une de ces iouissances d'un ordre supérieur qui nous font sentir que nous ne sommes pas pour rien sur la terre.

Je reproche aux amis de l'égalité de la chercher sou^ vent où elle ne saurait être et de ne- pas la voir où elle est. Certes ils sont égaux, quelle que soient d'ailleurs leur situation extérieure , ces hommes qui' tous ont des devoirs à remplir, une famille à aimer, des patronages à exercer, des combats à livrer pour la justice, des témoignages à rendre à la vérité, sans compter qu'ils ont tous une âme à gouverner, une intelUgence à développer, un cœur à dompter, une vie intérieure à refaire, un Dieu à servir, une éternité à prépre

Quant aux belles causes, elles sont loin d'avoir ce caractère exceptionnel que nous leur attribuons souvent ; il y en a beaucoup, il y ea a partout. Il y en a d'éclatantes, il y en a d'obscures. Menez^moi dans le plus ignoré des hameaux de la plus reculée des provinces ;

ÉGÂLiTËS INDESTRUCTIBLES. »

choisissez là Texistmce la plus uniforme et la moins accidentée ; je me charge d*y découvrir, au milieu des devoirs- ordinaires, dans les vulgaires contacts avec tes passions himiaines, en (présence des mensonges^ des calomnies, des abus d^ la force, des tyrannies de Topinion, des oppressions et des douleurs qui ne manquent nulle part, cent occasions pour une de prendre en mains la cause des faibles. Qu^nd donc mettra-t-on en lumière les vaillances des petits et les noblesses des humbles vies ? Quand nous monuiera-t-on les grandeurs que tous ont à leur portée? Quand fera«t-*on appel aux ambitions gêné* reuses de tous ? Parmi les manières de réaliser Inégalité, celle-ci ne serait ni la moins honorable ni la moins sûre. Renmrquez d'ailleurs, messieurs, que les belles causes inconnues n'excluent en aucune façon les belles causes éclatantes. Rien n'empêche les plus pauvres de s'intéiresser à celles-ci et de leur donner un appui dont personne ne contestera la valeur. En vertu de quelle loi, je le demande, certains enthousiasmes seraient-ils le privilège des hommes de loisir ?Toat se relève chez nous, quand oous mettons de ces ^thousiasmes-là dans nos cœurs et dans nos maisons; c'est pour les ouvriers autant que pour les riches qu'il a été dit : « l'homme ne vivra pas de pain seulement. > La fausse inégalité des classes se maintient surtout parce qu'il en est qui ne vivent que de pain ; la vie des idées, des sympathies, des générosités, la vie supërifmre, en un mot, voilà ce qui manque souvent . Dieu n'a condamné pei^nne à se passer d*idéal ; il a (mvert devant chacun de nous les perspectives rayonnantes. Les niveaux montent, soyez-en sûrs, lorsque ^elque émotion généreuse remue les masses. Rappelez- Wlis ces ouvriers anglais qui, pédant la guerre civile

U INÉtGALITÉS ET ÉGALITÉS INDëSTRUGTIBLE's.^

de rAmérique, tendaient leurs mains aux champions de la liberté. Tandis que les hommes d'État mécotmaissaient la nature et la grandeur d'un tel conflit^ tandis que les hommes d'affaires songeaient à leur bourse et calcu* laient (fort mal) les chances de perte et de profit, les ouvriers, qui souffraient de la crise plus que personne, qui avaient besoin du coton plus que personne, qui sentaient plus que personne ce qu'allait leur coût^ Taf- , franchissement des esclaves, n'avaient pas, disons-le, une minute d'hésitation. Ce jour-là, les ouvriers anglais ont fait un grand pas vers l'égalité.

Plus nous avançons dans notre enquête, messieurs, et plus nous apparaît cette destinée commune qui est notre lot à tous. Dieu y a mis pour tous des affections, des devoirs, et môme de Tidéal. Dieu y a mis du travail; le travail est une des égalités d'ici-bas, car il est une des lois universelles de la vie.

11 y a des oisifs cependant ; moins qu'à aucune autre époque de l'histoire, mais il y en a. Or, savez-vous ce qui rétablit l'égalité ? Où les fatigues du travail manquent, les bénédictions du travail manquent aussi. Et, chose remarquable, le châtiment des oisifs est une fatigué, la plus lourde, la plus intolérable que vous puissiez imaginer. Ils sont condamnés à la fatigue de l'ennui : ils se meuvent dans le vide ; leur labeur (car ils en ont un) consiste à résoudre un problème sans solution, vivre dans le vide. Us s'y essayent, et ils n'y parviennent pas. Épuisés, plus lassés cent fois que le laboureur qui retourne sa terre sous l'ardeur du soleil, impuissants, dégoûtés d'eux-mêmes et des autres, vieux avant Fâge, ne trouvant de saveur à rien, ne connaissant rien de ce qui

ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES. i5

donne du prix h Texistence, ils se traînent languissamment jusqu'au bord de leur fosse, sans avoir savouré aucune des vraies joies, celles du devoir, celles de la tendresse, celles de la Wenfaisance, celles des sympathies ardentes et généreuses. Je ne parle pas de celles de la foi et de la renaissance morale ; aucune de ces joies ne se laisse séparer du travail.

La loi du travail n'admet pas d'exception. Chacun de nous travaille à sa manière, je l'espère du moins, l'un dans son atelier, l'autre dans son champ, le troisième dans son cabinet, et les plus rudes tâches, celles qui font venir le plus de sueur au front, ne sont pas toujours, celles que l'on suppose.

En tous cas, la loi demeure et sa sanction demeure. L'égalité règne, les fainéants sont punis. Ils succoml)ent à la peine, sous le faix do leur oisiveté laborieuse, tout encombrée de devoirs factices qui sont venus remplacer les devoirs vrais, comme les ronces envahissent la place des nobles chênes tombés sous la hache du bûcheron. Nnl d'entre nous n'ignore où mène une vie de paresse, à quelle ruine parfois, à quelle déconsidération souvent, à quels vices toujours.

Et voilà de quelle sorte l'égalité se rétablit. Ils ne l'ont guère comprise ceux qui envient les oisifs, qui se figurent que l'avantage de la richesse consiste à se croiser les bras, que quand on a son pain gagné on n'a plus qu'à tuer le temps, et que les heureux entre les heureux ce sont les élégants qui ne font rien. Les conditions de l'existence humaine sont plus simples et plus uniformes qu'on ne le croit. Ajoutons que la mort couronne et complète cette égalité*

Iciy je me tais. II y aurait trop à dire» et je craiadrais de tomber dans le liea commun. Quiconque est entré dans tm cimetière sait ce qu'il faut savoir suc ce sujet. Oh l régalité du cimetière I cette terre nivelée, où s'élèvent çà et là de petits tertres égaux entre eux : il se trouve là-dessous des bières de sapin et des bières .de chêne ou d'acajou, mais elles tiennent précisément la même place. II y a des morts qui ont passé quatre-vingts ans sur la terre^ et il y en a qui ont été moissonnés dans leur printemps ; il y a des cheveux blancs et des cheveux blonds, plus de cheveux blonds que de cheveux blancs; mais qu'est-ce que cela? qu'est-ce que quelques jours de de plus en face de l'éternité ?

Si je faisais un pas de plus^ messieurs, nous verrions se déployer devant nous de bien autres égalités, de bien autres inégalités aussi que celles d'ici-bas; nous verrions en tous cas s'effacer comme une vaine ombre les questions qui font tant de bruit, questions de rang, de richesse ou de pauvreté. — Je ne veux pas aborder aujixurd'hui un pareil sujet ; le moment n'en est pas encore veni&, restons sur la terre.

Vous scandaliserai-je beaucoup en disant que nous sommes égaux vis-à-vis de la douleur ? Je me hâte d'expliquer ma pensée. Je ne songe certes pas à soutenir qu'il n'y ait point de différence entre les hommes sous ce rapport. Ce serait plus qu'un paradoxe, ce serait une cruauté. Le moins que nous devions à ceux qui sont courbés sous une infortune exceptionnelle, c'est de corn^ prendre leur misère et d*y compatir profondément. Dieu nous préserve de leur tenir jamais ce langage : vous avez vos malheurs, nous avons les nôtres ; nos afflictions

se valent, et personne n'a le droit de se plaindre, car tous sont à plaindre I

]1 est, hélas^ des destinées si sombres, si isolées, si dépourvues ; il existe des combinaisons telles de l'indi* gence, de la malaïUe, des hérédités fimestes, qa*à leur vue nous nous demandons jusqu'à quel point nous avons encore le droit de considérer nos propres maux comme des maux et de gémir sur quoi que ce soit.

Les différences sont grandes, mais voici où Tégalité reparaît : aucun homme n'échappe à la douleur, aucune condition sociale ne préserve de la douleur.

L'opinion contraire n'est que trop répandue. Sans affirmer précisément que la richesse préserve de la douleur (qui Toserait? Elle ne préserve ni de la maladie, ni des larmes), on s'imagine volontiers que la prospérité matérielle constitue un fonds de bonheur tel, que les chagrins ne sont plus là qu'à l'état d'accident.

Or, ceci est une grave erreur. Autant il est vrai que les douleurs humaines diffèrent, autant il est faux que cette différence soit en rapport avec la différence des conditions. Les choses se passent tout autrement qu'on ne le suppose en général. Au risque de répéter une banalité aussi vieille que le monde et de la répéter dans les termes consacrés, il faut bien dire que les inquiétudes, les regrets, les désirs inassouvis, les impuissances, les mélancolies, et aussi cette détresse particulière qui tient à la mondanité de la vie, à l*envahissement des affaires, à la négligence des devoirs simples, à l'oubli des affections naturelles, au dessèchement du cœur, abondent dans les palais plus encore que dans les chaumières. A part quelques exceptions sut lesquelles nous reviendrons, Tégalrté des conditions sociales en regard

de la douleur est d'une frappante réalité. Partout on craint, partout on regrette, partout on échoue dans ses desseins, partout on tremble pour des êtres aimés, partout on pleure. Et si quelque part on ne pleure pas, c'est là que la misère est plus grande qu'ailfeurs ; là, par le fait de son égoïsme, l'homme est descendu au-dessous du niveau commun ; il a détruit de ses propres mains son droit à l'égalité.

L'égalité du bonheur a les mêmes caractères que régaUté de la douleur : diversités individuelles, égalité collective. Il y a des degrés infinis de félicité parmi les hommes, mais aucune classe ne possède sous ce rapport Tapparence d'un privilège. Tout à l'heure, en comptant les fronts soucieux et les visages découragés, nous étions amenés à cette conclusion que la proportion des mélancoliques est au moins aussi forte parmi les riches que parmi les pauvres ; maintenant, en faisant le dénombrement des vies heureuses, nous arriverions à constater le même fait sous une forme nouvelle. En tous cas, ce que nous constaterions, et il faut le proclamer bien haut, car l'égalité est à ce prix, c'est que notre bonheur dépend trèspeu de notre fortune, qu'il dépend beaucoup de nos principes et de notre conduite. Le bonheur est à la portée â& tous. Il n'existe pas de situation, grâce à Dieu, qui, par elle-même, donne le bonheur. Il n'existe pas de situation,^ grâce à Dieu, qui, par elle même, exclue le bonheur.

Gomment en serait-il autrement ? connaissez-vous,, messieurs, une situation qui nous interdise d'aimer, de remplir notre^evoir, de nous dévouer ? Ah, s'il y en avait de telles, il faudrait le confesser en frissonnant, les hommes, égaux en face de la souffrance, ne le seraient

pas en face du bonheur. Mais rien ne nous condamne à un tel aveu. Qui de vous, messieurs^ a rencontré un seul être humain condamné à faire lemaJ, toujours, toujours le mal ? dès que le bien est possible, le bonheur est possible aussi, car ils ne marchent pas Funsans Tautre. Si le devoir n'est exclu nulle part, le bonheur n'est exclu nulle part. Dieu seul les voit, les félicités profondes qui naissent au cœur des infortunés, qui illuminent de pauvres vies, qui font descendre dans certains gouffres des rayonnements tiu paradis. Et comment cela? Tout simplement parce que le cœur s'est ouvert, parce que les joies incomparables du devoir accompli ont brillé aumilieu des ténèbres d'une existence dénuée, parce que des fleurs de tendresse sont hées au bord des abîmes, parce que des pauvres ont tendu la main à d'autres pauvres, peut-être à des riches, parce que les richesses et les privilèges du développement moral ont abondé au sein de l'indigence. Que notre égalité est grande, messieurs ! Je vois des persécutés heureux, des calomniés heureux, des isolés heureux, des malades heureux, des mourants heureux, et si vous me passez le terme, des malheureux heureux.

La mode s'est perdue, et pour cause, de dire : € heureux comme un roi. » La mode se perdra de dire : € heureux comme un riche. » Mais on dira toujours : heureux comme un homme de devoir, heureux comme un homme de famille, heureux comme un homme bien^ faisant, heureux comme un homme au cœur chaud,, heureux comme un homme hbre, heureux comme un homme délivré de lui-même, heureux comme un homme dont le trésor est en haut.

Tous nous pouvons devenir cet homme-là. L'existence

supérieure, celle de Tàme qui renoonie k sa vraie nature^ celie du cœur qui s'ouvre et se donne, celle-de Thomme qui échappe à la servitude de la corruption, cette vie a^offre à chacun de nous*

Je n'ai certes pas la prétention d'épuiser aujourd'hui le problème de bonheur ; il se représentera de nouveau à nous, soyez tranquilles, car il occupe nécessairement une place immense dans le problème plus large de Tégalité. Nous le sentons d'instinct, le bonheur est possible pour tous les hommes sans exception, ou il nous £aut renoncer à parler de l'égalité humaine.

Mais, dira-4-on, le bonhieur qui est possible pour tous^ c'est le bonheur grave, sérieux, et souvent même (vous l'avez avoué) trempé de larmes; quant au bonheur joyeux, quant aux fêtes de la vie, quant aux plaisirs, ced est réservé aux classes opulentes.

Loin qu'il en soit ainsi, messieurs, j'oserais affirmer que, s'il existe une inégalité, elle est tout entière au profit de la classe moyenne et de la classe laborieuse. Vies simples, plaisirs simples, voilà le gros lot. Les riches peuvent avoir des plaisirs ^ans doute, puisque régaiité substantielle eriste ; rien ne les empêche nonseulement d'être heureux, mais d'ètro joyeux, otais de s'amuser; les plaisirs simples, qui sont les vrais, ne sont pas hors de leur portée. Cependant la difficulté de s'amuser ainsi devient grande, lorsqu'on subit le joug de Topuleoce qui niMis impose certaines habitudes, exige de nous un certain train de maison, amène à sa suite certaiitôs relatioias et enoombce nos journées de faux devoirs.

Les faux plaisirs prennent place à côté des faux de-

yoirs. Les faux plaiârs I B n*y a pas de qud rire. Vous savez ou vous devinez oe que sont les joies d'un faomme condamné aux réceptions, aux raouts et aux visites à perpétuité. Â moins d'avoir beaucoup de bon sens et d'énergie, on se laisse glisser sur la pente commune, on sfuit le courant, on s'amuse selon l'ordonnance. C'est h: &xe qu'on porte en gémissant le poids de sa fortune et des obligations insipides qu'elle entraîne. Une journée ress^ootble à une autre journée ; on s'agite mélancoliquement, et Ton croit vivre ; on entrevoit une lumière crépusculaire, et Ton croit voir le jour; on refait sa millième visite et sa millième promenade en voiture, et l'on déclare qu'on s'est amusé.

Que c'^est triste, messieurs, surtout quand le rassasiement vient s'ajouter & la fatigue! Alors naît une maladie étrange, fatale, presque toujours incurable, que les médecins n'ont pas classée et que j'appelle la maladie des gens heureicE. L'Ëcclésiaste la connaissait bien : « Le dormir de cdui qui laboure est doux, qu'il mange peu ou beaucoup ; mais le rassasiement du riche ne le laisse pas dormir. » Être rassaiûé, être blasé, être sorti des conditions de la saine existence qui donne les veilles énergiques et les francs sommeils, avoir trouvé la lie au fond de toutes les coupes, se tratner dans le cercle éternel des plaisirs de convention, savoir que demain sera semblable à aujourd'hui, n'avoir que cela, et, qui sait ? ne désirer que cela, c'est une misère sans nom.

Admirer ici une fois de plus, messieurs, la sagesse de notre Dieu qui, nous voulant égaux, a voulu que les vrais plaisirs fussent les plaisirs simples, ceux qui sont à la portée des pauvres, et des riches aussi, quand ils savent* le vouloir.

Lorsque je cherche à me rappeler les plaisirs vife de ma vie, les journées que les anciens auraient marquées d'un caillou blanc, celles dont pas un détail ne s'est effacé et qui revivent lumineuses après bien des années, je trouve toujours devant moi quelques-unes de ces fêtes dont la marche, l'entrain, l'appétit, la belle nature ont fait tous les frais et au sujet desquelles la question de dépense ne se pose même pas.

Partir de grand matin avec quelques vrais amis; monter vers les cimes ; se fatiguer ; se désaltérer aux fraîches sources; fouler l'herbe fine et embaumée ; cueillir , par delà la région des chalets , ces fleurs incomparables, ces gentianes d'un bleu céleste, qui semblent avoir été découpées dans l'azur du firmament ; s'étendre sous un sapin, et là, les yeux fixés sur les Alpes, sur la plaine immense, sur les lacs, demeurer de longues heures dans la contemplation des œuvres de Dieu ; s'imprégner des sensations de là-haut ; refaire sa provision d'idéal ; causer, et se taire, et lire quelque chef-d'œuvre, et rendre grâce, voilà un très-grand plaisir parfaitement démocratique.

Un homme ingénieux, dont je ne voudrais certes pas adopter toutes les idées, M. Azaïs, avait inventé ce qu'il appelait le système des compensations. Selon lui, tout compte fait, les portions id-bas se trouvent égales et ce qui manque à l'un d'un côté, il le regagne infailliblement de l'autre ; les pauvres ont le corps plus exercé et plus vigoureux, les malades ont moins de tentations, et ainsi de suite. Je suis loin, fort loin, d'accepter cette théorie : il faut être aveugle volontaire, ou faiseur de système (c'est tout un) pour ne pas découvrir id-bas

ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES. Sa

nombre de misères sans compensation. Il serait par trop commode pour notre égoïsme de se rassurer à peu d& frais, de se consoler des souffrances visibles que Ton rencontre par la pensée des jouissances invisibles. On se dispenserait ainsi des sympathies et des devoirs.

Pourtant il y a du vrai dans la pensée d^Âzaîs^etceci n'est pas la moindre de ces harmonies sociales que nous^ aurons à admirer ensemble.

A côté des travaux pénibles de l'homme qui gagne sa vie vient se placer une joie immense inconnue aux riches, la joie du pain gagné par le travail, du pain rapporté à la maison. L'ouvrier qui nourrit sa femme et ses enfants, qui ajoute çà et là quelque chose à leur bien-être ou môme à leur modeste élégance, goûte certainement une des joies les plus vives qu*il y ait ici-bas.

A côté des privations d'une existence laborieuse setrouvent des bonheurs inconnus aux riches ; et d'abord, pourquoi ne pas le dire? le bonheur d'avoir faim. Avoir faim, que cela se payerait cher dans certaines maisons I Je me les rappelle encore les beaux appétits du collège, cette saveur du pain sec, ces sensualités rafûnées des jours d'extra où nous ajoutions au pain du fromage, de la galette ou des châtaignes. Plus tard, dans les longues courses de la jeunesse, quand le sac ne renfermait pas grandes provisions, quelle volupté de dévorer un oignon cru au bord d'une claire source ! Demandez aux gens blasés s'ils se doutent de ces jouissances-là.

Chez eux, plaignons-les, les jeunes sont aussi vieux que les vieux. Vous voyez de pauvres enfants (oui, pauvres, plus pauvres. cent fois que ceux du village) qui succombent à la lettre sous le poids des éu*ennes et des

^ INÉGALITÉS El ÉGALITÉS INDESTRUCTIBLES.

cadeaux. La petite fille doott la pcmpée a de vrais bijoux» tourne les yeux et dit papa et maman^ et qui n'a garde de s'amuser avec une si belle dame, et qui remplace déjkleV^^ P^ ^^ vanité^ et qui se d^xandesiles jouets à& ses astàes n*auraiait pas coûté par hasard plus cher que les siens, est-elle aassi.heureuse, je le demande, que cette autre petite fille qui s'endort en serrant dan& ses bras une poupée de deux sous? Le petit garçon, gorgé, rassasié, ennuyé au milieu des cadeaux dont on le comble et dont on Fassonmie, est-il aussi heureux que cet autre petit garçon qui,, eu gardant ses vaches, allume un feu de braiM^hes mortes et fait cuire des pommes de terre ? J'ai vu Tarbre de Noël des riches, et j'ai vu ausà Tarbre de Noël des pauvres ; or, je sais bien lequel était attendu avec le plus d'émotion, salué de plus de cris, lequel laissait dans l'esprit et dans le cœur les souvenirs les plus durables, ces souvemrs qui vivent toute une année, jusqu'au nouvel arbre de Noël. C'est le cas de dire que les derniers sont les premiers. Et je remercie Dieu de ce qu'il en est ainsi. Il existe sur la terre une égalité fondamentale, qui se rétablit en quelque sorte d'ellemême et que les différences sociales ne réussiront jamais à compromettre. Jamais ii ne sera permis d'étSK blir une synonymie entre ces termes : les riches et les heureux, les pauvres et les malheureux.

le tiens à appuyer, messieurs, sur la place infime qui revient à l'argent dans la liste des inégalités. Pour b^ Aes gens, l'inégalité c'est la différence des fortunes; les riches et les pauvres, voilà les deux grandes classes» Nous ne saurions assez protester contre cette sottise qui en produit beaucoup d'autres»

Les différences de forfime ont leur valeur, parfois même leur gravité. Elles peuvent se faire sentir k rhomme dès ses premiers pas dans la vie et l'accompagner jusqu'au tombeau. Ce n*^est certes pas la même ebose de naître au sein de Taisance ou au sein <}e la misère. Ce n'est pas la même chose de recevoir les leçons des meillears mattres, ou d*étre laissé en proie à l'ignorance. Ce n'est pas la même chose d'avoir son pain tout gagné, ou d'avoir à le gagner péniblement. Ce n'est pas la même chose d'avoir de l'indépendance, du loisir pour le développement de ses facultés, ou de se sentir comprimé par des nécessités despotiques. Ce n'est pas la môme chose surtout d'échapper aux inquiétudes rongeamtes ou de les subir, de marcher sur un chemin uni ou de gravh* un sentier rocailleux, en trébuchant contre les pierres, en se heurtant aux douleurs, et qui pis est aux tentations.

Je ne suis donc pas de ceux qui s'indignent de ce que l'on signale les contrastes de Textrême opulence et de l'extrême indigence, et de ce que le problème de l'égalité se pose souvent ainsi aux yeux des gens qui n'ont pas de pain. Mais je m'indigne, et qui plus est, je m'effraye de €6 que le problème se pose toujours ainsi. Cela n'est ni juste, ni sensé. A part certaines misères exceptionnelles dont il faut s'occuper, à part le paupérisme dont nous n'avons pas le droit de prendre notre parti, les inégalités d'ici-bas sont loin, très-loin, de se répartir dans la proportion de l'argent. U est parfaitement absurde de prétendre que les plus riches soient les plus heureux. Les inégalités qui viennent de l'argent semblent bien petites, lorsqu'on les compare à celles qui se rattachent à la vie morale, au milieu où nous sommes nés, aux exemples

qui nous ont été donnés, aux principes religieux que nous avons sucés avec le lait, à noire famille, à notre pays^ à notre temps, pour ne pas parler de notre santé, de notre tempérament et de notre caractère.

Les voilà, les inégalités redoutables.En vertu des transmissions héréditaires et des circonstances indépendantes de notre volonté, en vertu de notre volonté aussi et de l'action décisive du libre arbitre, nous sommes placés à des niveaux infiniment divers. J'enrage quand je vois rabaisser le drame tragique des inégalités humaines aux proportions d'une règle de trois dont voici les termes : étant donné un chiffre (cent, par exemple) représentant la somme de bonheur dont jouit tel homme qui possède cent mille francs, déterminer le chiffre représentant la somme de bonheur dont doit jouir tel autre homme qui possède un million. L'opération est des plus simples : dégagez l'inconnue, et vous apprendrez que Vx du pro* blême vaut mille, c'est-à-dire que le second homme doit être dix fois plus heureux que le premier.

Les millionnaires souriront, et le sourire de la plupart d'entre eux sera triste, ce qui ne les empêchera pas d'ailleurs de chercher à devenir vingt fois millionnaires. Àh! l'argent, quoi qu'on dise, n'occupe pas une si belle place dans la liste des inégalités. Il y est, mais tout en bas. Les moindres circonstances, de simples habitudes, peuvent créer des différences auprès desquelles celles que créent lesécus sont imperceptibles. Voici une maison, très-riche, si vous voulez, où règne le genre solennel et glacé ; de père en fils on y a vécu ainsi, dans celte monotom'e et dans cet ennui; ceux qui l'habitent se croiraient perdus, si le demi-jour qui y règne était remplacé par l'ardent édat de soleil, si de frais éclats

de rire interrompaient les propos convenables échangés sur le ton réglé. Les élans, rimprévu, les plaisirs sim« pies ne s'y. hasardent pas; ils y feraient scandale. £h bien, il n'en faut pas davantage ; avec beaucoup d'argent, je dis mieux, avec beaucoup de considération, avec beaucoup de mérite et de vertu, on peut se trouver là, par le seul fait de l'ennui, dans une situation d'infériorité profonde. Vous n'iriez pas chercher des victimes de l'inégalité dans cette demeure privilégiée, et vous auriez tort. Plaignez-les.

Vous savez la légende qui porte ce nom, La chemise d'un homme heureux. — Un roi avait perdu sa santé. Les médecins déclarèrent que pour guérir l'auguste malade il n'y avait qu'un seul moyen, lui appliquer sur la peau la chemise d'un homme heureux. C'est un remède qui paraît être passé de mode, car il ne figure pas dans le codex.

Quoi qu'il en soit, les envoyés sont en campagne ; où trouver ce merveilleux spécifique? On alla d'abord, bien entendu, chez les princes de la famille royale ; les princes étaient mécontents, le roi les laissait trop à l'écart. On alla chez les ministres ; ils étaient rongés d'inquiétude, une crise s'était déclarée, on parlait d'un autre ca- Wnet en formation, des rivaux minaient le terrain sous leurs pas. On alla chez les gouverneurs de province; l'opposition fondait de nouveaux journaux et préparait des candidatures nouvelles. On se rabattit sur les banquiers ; ils avaient bien gagné de belles sommes, mais la confiance refusait de renaître, les affaires étaient languissantes et l*on .avait signalé plus d'un point noir à l'horizon. On courut chez les grands propriétaires; leurs vignes avaient gelé.

Comme les messagers rerenaîent tout tristes, repassant dans leur esprit tant de lamentations, de plaintes et de touchantes mélancolies, ils entendirent une chanson allègre, une chanson d'alouette, la chanson du savetier avant les cent écus. Étonnés, ils se retournèrent. Qui donc a le coeur de chanter sur cette terre de misère ? 11 y avait là un laboureur tenant les cornes de sa charrue et suivi d'une bande d'oiseaux qui picotaient dans la terre remuée. A tout hasard, on se rapprocha du bravé homme. « Vous chantez; seriez-vous heureux? > >— « Oui, certes. » — « Parfaitement heureux? » — «Parfaitement heureux. Ma femme m'aime, mes enfants sont sages, l'aîné commence à marner une bêche, et la dernière venue grossit à ravir. Dieu nous bénit, et vienne la Saint-Jean,Tnes gages seront augmentés de trois écus. » — « A merveille! Nous avons ce qu'il nous faut et Sa Majesté sera bientôt guérie. »

Il n'y eut qu'une difficulté : Thomme heureux n'avait pas de chemise.

Ceci est un conte, nressîeurs, et on le voit vraiment bien. Les contes ne prouvent rien, je le sais; il leur arrive de servir toutefois à mettre en lumière certaines vérités mal comprises.

Vous pouvez mesurer à présent le chemin que nou» avons parcouru et vous rendre compte du but que je me proposais dans ce premier entretien. Avant d'attaquer en lui-même le problème de l'égalité, il importait d'en dégager les abords. Deux questions préalables se présentaient à nous. En premier Beu, toutes les inégalités sont-elles funestes? toutes les inégalités peuvent-elles être abolies? n'y aurait-il pas des inégalités naturelles

ÉÇIA.LITÉS fNOESTHUCTlBLiEâ. »

et indestructibles ? — En seoood lieu, toute$ Im éga* liiés sont-elles à conquérir t M'csi est-il paâ un gwtA nombre, et les plus ^sentieUes de (loulâB, qui ont toujours fait et feront toujours partie du patrimoine ias^ liâiable de rhumanilé ?

C'est quelque ohose de savoir qu'il eodste des in^» lités iiMlestructiblos ; «dla fait qu'on écarte d'embl^ 1^ tiiéories de nivelleaient absolu. C'est quelque chose de savoir qu'il existe des égalités indestructibles ; cela fait qu'on s'oGCupe un peu plus de celles qu'on a naturellem^tit, et un peu moms de celles qu'il Isudrait acquérir par des bouleversemtents sociaux. NeTavez-vous pas éprouvé^ messieurs ? la vue de ces égalité» magnifiques qui s'offrent à tous, partout» tou|ourSp est à la fois douce et bienfaisante. Ne trouvez-voiis pas qu'un les contemplant on sent s'afiaiblir certaines passions maubvaises?

Remarquez-le d'ailleurs, les égalités indestnictibles et tes inégalités indestructibles ont ce csffaolère commun et vraiment admirable, qu'ellesfont ap^ à notreénergie^

Vcdlà des égalités que rien d'^extérieuf ae peut abolir ; mais nous, nous pouvons les abolir, chacun en ce qui nous concerne. Mous pouvons tourner le dos à la conscience, à la irnson, à la tendresse, à la ùmille, à la bienfaisance, aux belles causes, ao travail, et, pmff conclure, au bonheur.

Voilà des inégalités que rien d'extérieur ne détruira ; mais nous, nous pouvons le plus souvent les annuler en ce qui nous concerne. Parmi les aristocraties nécessaires, il en est bon nombre qui demeurent constamment ouvertes; il ne s'agit que d'y entrer. Il y al'aristocrtfie des honnêtes gens? Soyons honnêtes. Il y a

l'aristocratie des sarants ? Instruisons-nous. Il y a Taristocratie du comme il faut ? Surveillons nos sentiments et nos habitudes. Si j^osais exprimer toute ma pensée, je dirais qu'elle va bien loin cette abolition des inégalités par la puissance du progrès moral. Sans doute nous ne saurions nous rendre beaux si nous sommes laids ; et pourtant, qu'elle est réelle la beauté que donne une belle âme! Nous ne saurions nous rendre spirituels si notre intelligence est bornée ; et pourtant, quels développements merveilleux ne voyons-nous pas s'accomplir dans les facultés, lorsque l'homme intérieur s'améliore et grandit 1 Nous ne saurions nous donner un caractère heureux si nous ne l'avons pas reçu ; et pourtant, que de natures transformées sous Tinfluence de la droiture, de la paix, de la charité, de l'éducation per- -sonnelie !

11 dépend donc de bous d'anéantir ou d'affaiblir plus d'une inégalité naturelle et de grossir le trésor de ces égalités splendides que personne ne peut nous ravir, personne excepté nous-mêmes. Je vous en ai montré quelques-unes, messieurs; d'autres se sont laissé deviner, j'en suis sûr. Déjà plusieurs d'entre vous, devaiiçant le développement de ma pensée, ont entrevu à l'horizon, derrière l'égalité si belle des honunes, l'égalité bien plus belle encore des chrétiens.

Page 1