‹ L'égalitéChapitre 12 sur 72 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

Ik HARCHE DB L'ÉfiALlTt DANS 1,'HISTOIII

Ce qui manque peut-être le plus, messieurs, à la bonne et pacifique solution des problèmes sociaux, c'est la connaissance des faits. Chacun de ces problèmes est comme encombré d'exagérations énormes, de suppositions mensongères ; quand on se place loyalement en face de la réalité, on est tout surpris de voir disparaître bien des fantômes. L'autre jour déjà nous en avons mis quelques-uns en fuite; nous avons reconnu combien sont grandes et nombreuses, d'abord les inégalités naturelles, ensuite les égalités indestructibles. Aujourd'hui, je voudrais faire encore un pas avec vous dans la même direction, je voudrais vous montrer que notre époque est relativement celle de l'égalité. Loin d'avoir à pousser un cri d'horreur et de terreur, ainsi qu'on le ferait en prépuce d'un mal nouveau, nous avons à nous féliciter de ce que nous sommes, de toutes les générations 4'hommes qui se sont succédé sur la terre, celle qui échappe le plus aux inégalités injustes. L'œuvre» n'est

pas achevée, il s'en faut, et je ne suis pas d*avis qu'il convienne désormais de se croiser les bras ; mais s'il nous reste à travailler, si le devoir de lutter contre ce qu'il subsiste d'iniquités sociales n'a pas cessé de faire appel à noire énergie, il ri'en est pas mains vrai (pi'un progrès immense s*est accompli sur la terre.

Ainsi, l'enquête que nous poursuivons se divise en deux parties : la recherche de ce qu'il y a d'égalités et d'inégalités nécessaires dans Thomme, c'est notre étude de l'autre jour ; la recherche de ce qui s'est passé dans l'histoire, ce sera notre étude d'aujourd'hui. Il y a, en vérité, une marche providentielle de l'égalité dans l'histoire. Parmi les spectacles qui nous frappent lorsque nous consultons nos annales, celui-là n'est certes pas le m(Ans èeau.

ËxpIiquons-nous cependaoït : le progrès dont je parte ft une dale ; son point de départ, c'est Jésus-Chri^. Jés^-€hrist n'est pas s^em^it le point de départ de J'égalité ; tout commence à lui, tout ce qui constitue la candeur du monde mod^cn^. Cherchez des libertés «raies avant Jésus-Christ; cherchez le respect des conr- £ciences avant Jésus-Christ; cherchez l'individu avant Jésus-Cfadst. Le joug de l'État, la tyrannie ej^ercée par 4es cultes nationaux, rébrânlemont des bases sur lesquelles r^ose la iàmiUe, vcâlà le spectacle que présente ^ monde d'alors. Quant à l'égatité, vous verresi mes^ sieurs^ où Ton en était J

Avec Jésus-C3iiist, la vraie iiij^erté, la vraie égalité, la «raie famille viennent visiter la terre étonnée. C'est al(BS que le progrès commence; et^ chose frappante, il se proportionnera dorénavant À l'action du pur Évangtlew ÎQue l'Évangile se vcdle, le progrès s'arrête; que YÉvsoh-

LA MARGIBEI D6 L/ËGALITË. 6»

gie têparaiase dans aoa ëclât^ isi inarehe providentielid tepT&îà. Plus cmni^ète et pbis prompte là où ractiou de rjÉYan^& s'easerce le* mlBux, elle ta* partout au il va. Vous diriez uoe inoadatkHi bienfaisante du Nil qui reeouvre peu à peu toutes lest terte» alitées : Fonde attive vdy et puis là ; elle ne^ s'arrête qu'au fiei des montagnes arides qui sont la limite du désert.

Les mêmes limites se montrent à nous dans rinstdre. A. Tendroit pcéds où commence le désert^ je veasc dire à l'endroit précis où commence soit le paganisme, soii Fislamisme^ le flot s'arrête, régalité ne pénètre pas plus loin. JLa polygamie et l'esclavage^ c'est-à-dire les deux grains attentats à l'égalité qui sont aussi des attentats à la justice, s'étendent tout Juste jusqu'à la ligne géographique qui borne le monde christianisé. Je me trompe^ deux exceptions existent encore, les colonies espagnoles et le Brésil ont des esclaves; mais ces exceptions, qui confirment la règle, vont cesser prochainement^ on peut le pré£re sans être prophète. Les États- Unis> en afirancbissant les nègres cbez eni, les ont affranchis dans PAmérique entière et dans les Antilles. Il existe un niveau des idées aussi irrésistible que celui de la mer.

Si vous passer, ftt-ce^ d^un pas, la ligne géographique que j'ai indiquée, vous rencontrez à l'instant même fe servitude et les harems. La vraâe famille n'existe plus et l'infériorité ignoble des femmes apparaît. Qtiant à cette autre infériorité qur s'appelto l'esdavage, on sait si elle a cessé quelque part en dehors de l'influence libératrice de l'évangile. De temps en temps nous entendons parler d'un pays musulBotan qm, ayant besoin4e T^rope et voulant courtiser l'opinion Àes qous> prodasoeà

grand fracas une abolition prétendue, interdisant la traite y défendant les chasses d*hommes , fermant les marchés. Seulement, il ne faut pas y regarder de trop près. L'Egypte, par exemple, dont les vice-rois tiennent à se donner des airs de libéralisme^ n'a pas supprimé un seul jour l'inf&me commerce qui souille les bords du Nil et dépeuple le Soudan. Au Soudan on ne se gêne pas, la comédie jouée à Alexandrie et au Caire n'a plus de but ; aussi se dispense-t-on d'afficher les grands sentiments humanitaires ; l'homme fait de l'homme sa proie, sa chose, sa monnaie. Demandez à un habitant du pays ce que vaut sa cabane ; il vous répondra qu'elle vaut tant d'hommes, tant de femmes et tant d'enfants.

Puisque la femme marchandise et l'homme monnaie ont peu à peu disparu des contrées où la parole de Christ est annoncée, puisqu'ils n'ont disparu que là, puisque les deux bases premières de l'égalité font défaut partout ailleurs, il me sera bien permis d'affirmer que l'égalité date de Jésus-Christ. Nous n'avons pas, je le disais tout à l'heure, à la chercher plus haut, son histoire commence avec notre ère.

Ceci, messieurs, facilite beaucoup notre tâche. Prenons le monde tel qu'il était au temps de Tibère, et voyons ce qu'a été depuis lors la marche de l'égalité.

Une seconde circonstance nous viendra encore en aide. Au moment où Jésus-Christ parait, le monde antique se résume en un peuple qui l'a absorbé, qui le domine et qui le représente véritablement. En adoptant Rome (la Grèce et Rome, si vous voulez) comme t^rme de comparaison, nous sommes sûrs de. ne pas faire tort à la civÛisation qui précède l'Évangile. Avec l'immobilité

asiatique nous aurions trop beau jeu. Rome n'a pas la polygamie, ou n'a du moins que celle qui est fondée sur la liberté absolue des divorces ; Rome a de l'énergie et du mouvement; les lois de Rome sont progressives; Rome a connu les émotions de la vie publique et les agitations du Forum.

. }lome est donc notre pdnt de départ et aussi notre point de comparaison nécessaire, aucune hésitation n'est permise à cet égard. Pour mesurer le chemin que Téga* lité a parcouru, il faut comparer l'Europe telte qu'elle est à l'Europe telle qu'elle a été ; or, l'Europe telle qu'elle a été, c'est Rome. Au début de nos traditions, de nos langues, de nos codes, au début de notre histoire moderne, nous apercevons Rome et toujours Rome.

Mais de quelle Rome s'agit-il? car il y en a plusieurs! — Je ne sais pas s'il y en a plusieurs. Les formes politiques ont changé : la Rome impériale a succédé à la Rome républicaine, qui avait remplacé la Rome royale. Les mœurs ont changé : la Rome opulente et amollie a succédé à la Rome pauvre et austère. Néanmoins, une chose me frappe ; Rome reste Rome, le génie romain ne se laisse pas transformer, jamais statue de phisdur métal ne défia l'action des siècles. Aussi nous est-il possible de considérer la civilisation romaine comme une unité, et de saisir ses traits principaux dans ce qu'ils ont eu de véritablement immuable.

Rome nous présente en outre, au point de vue particulier qui nous occupe, un avantage inappréciable : chez elle, et chez elle seulement, l'égalité a fait quelques pas ; je cherche en vain dans l'antiquité entière un autre peuple dont on puisse en dire autant. Les conquêtes de l'égaUté romaine ne sortent pas, bien entendu, du terrain

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des luttes politiques-: deux elassea sont aux prises, les patriciens et les plébéiens ; deux nations, selon toute apparence. Entre les vainqueurs et les vaincus, entre les conquérants et les conquis, entre les Sabins et les Latins des combats incessants sont livrés. Peu à peu, au prix de vaillants efforts et d'une persévérance vraiment ro^ maine, les plébéiens obtiennent des garanties^ les tribuns du peuple, les tribuns militaires; ils forcent mémo les portes du consulat. Celles* du sénat cèdent ^ leur tour^ U se peuple de chevaliers; les plébéiens enrichis en*vahissent les emjdois, gouvernent les provinces, refoulent devant eux les grandes familles. La démocratie triomphe et la république s*en va; bientôt il y aura des césars, et les derniers représentants des vieilles maisons patriciennes seront livrés en proie aux délateurs, tandis que la populace, souveraine à sa manière, satisfaite, des distributions et des spectacles, acclamera les empereurs ou les traînera aux gémonies^

Les conquêtes de l'égalité antique ne vont pas pius loin. Nulle part, je le répète, elles n'ont été ce qu'elles furenià Rome : TÂsie ignora ces luttes ; les démocraties grecques furent k peu près telles dès leur origine et D^eurent pas à livrer les longs xrombats de la plebè latine. Les Germains et les Gaulois maintinrent, sans les modifier beaucoup, les redagons des chefs de- bandes et des compagnons, de la noblesse et du peuple. Nous ne découvrons qu'à Rome la bataille acharnée-de Forum et du sénat, de TAvaitin et àm Capitole.

Aussi, Rome est-eUe, sous ce rappcart encore, notre point de départ obligatoire. Avant de raconter la vérita* ble marche de l'égalité, celle qui procède de l'Évangile, il importe de montra loyalement ce qu'a &é cette

LA MARCHE DE L'ËGALITË. er

msrcbe de Inégalité avant TÉvangite. La voilà, messiem. Elle n*a pas dépassé les bornes du débat politique; le» plébâeiis ont conquis l'un après Tautre leurs droits de citoyeots» L'atietoGratie s^est changée en démocratie^ el Tune et Tautre ont été englouties par le despotisme. Arnvée lày l'égalité antique avait dit son dernier mot^ car le rôle politique de Rome était achevé. ' ^ Les victoires politiques ne pouvaient anéantir de» inégalités reli^gieuses étroitement liées au culte na- HoDal. Le patridat conservait le monopole des sacerdoces ; et ce monopole avait des conséquences bien plus étendues ^e nous ne l'imaginons aujourd'hui. Le mariage des patriciens était d une nature particulière et supérieure ; celui deà plébéieiis> longtemps relégué au rang des coneubinats, ne s'éleva Jamais au niveau des Boces légitimes (justm nupliœ) réservées à la race supérieure. La distinction des patriciens ^ des plébéiens ne fut donc pas effacée ; en dépit des progrès de la démocaratie et sur le point même oii eUe avait remporté aes triomphes^ l'égdité romaine demeura étrangement incomplète.

Auprès de la distinction, des patriciens et des plé* béiena vient se placer ceUe des pauvres et des riches^ Gdte-ci, loin de s'atténuer avec le temps^ n'avait cessé au contraire de s'aggraver. Lee riches de Rome avaient fini par devenir épouvajîktablement riches ; le pillage de Tunivers, et plus encore sans doute l'admiDistration de l'univers, avaient accumulé dans un certain nombre de mains des fortunes colossales. Un luxe extravagant dont les descriptions confondent aujourd'hui notre imagination, des débauches effrénées en compararaison desquelles nos vices modernes ressembteat presque à de

la vertu, s'étalaient effrontément à côté d'une misère que personne ne songeait à secourir.

On ne secourait pas les pauvres, et nul ne s'était avisé que l'indigence et la maladie dussent exciter quel» que compassion. L'idée de charité avait à peine été en* trevue par un très-petit nombre d'âmes d'élite, en tête desquelles il faut nommer Atticus. Il est un beau mot exprimant une belle chose, le patronage ; eh bien, Rome l'avait pris et qu'en avait-elle fait ? Vous allez voir, messieurs. — Regardez ces hommes qui viennent chaque matin chercher la petite corbeille (sportula) devant la maison de leur patron. Ce sont les clients ; ils attendent son réveil. Parait-il, ils s'inclinent humblement. Lui daigne à peine les remarquer. Il sort ; ses clients lui font cortège ; ils l'accompagnent dans les rues et sur la place publique ; ils lui appartiennent ; ils suivent ses ordres, ils votent pour lui et avec lui. L'inégalité eutelle jamais une forme plus blessante ?

Et nous ne sommes pas au bout. — Le créancier romain avait sur ses débiteurs des droits qui sont faits pour nous surprendre, nous qui venons d'assister en France à l'abolition de la contrainte par corps. Si vous voulez mesurer l'espace parcouru, tournez vos yeux vers ce Clichy d'où s'échappaient l'autre jour les cris joyeux d'une race désormais éteinte, celle des prisonniers pour dettes. Rome n'avait pas de Clichy; mais chaque créancier avoit chez lui, dans son ergastule, une prison oii il pouvait enfermer son débiteur, pèle-méle avec seâ esclaves.

Vous en conviendrez, messieurs, malgré les victoires des plébéiens, Tinégalité demeurait au cœur même de la république. Elle n'y demeurait pas seulement comme

on fait, elle y demeurait comme un droit. En vertu de ce génie du droit qui est celui de Rome et par lequel elle exerce encore aujourd'hui son influence sur nous, ses institutions civiles survivent intactes aux naufrages de ses institutions politiques. L'inégalité civile (et c'est la grande) ne s'est jamais laissé entamer chez les Romains.

Nous n'en douterons plus lorsque nous aurons considéré ces deux incarnations de l'inégalité civile, l'esclavage romain et la famille romaine.

L'esclavage ! Au-dessous du plébéien, et du pauvre, et du client, et du débiteur, au-dessous de la populace de citoyens qui vivait de distributions publiques, audessous des provinciaux qui étaient inférieurs aux citoyens, au-dessous des étrangers qui étaient inférieurs aux provinciaux, dans les bas-fonds de la société romaine, j'aperçois des misérables sur lesquels pèsent toutes les oppressions, toutes les ignominies et toutes les duretés.

Ils sont innombrables. Une traite gigantesque va les chercher dans toutes les parties du monde connu. A la suite de chaque armée romaine s'avancent les marchands d'esclaves ; chacune de ces victoires célébrées par les historiens, récitées dans nos collèges, est suivie d'une vente brutale dont aucune expression de la langue ne saurait rendre Thorreur. Ici, en effet, les mots ordinaires ne sufûsent plus. L'esclavage antique, l'esclavage romain surtout, est autre chose certes qu'une inégalité. Ck)mment dire ? Par quel terme désigner ce dépeuplement de l'univers par Rome, allant faire à l'Orient et à l'Gccident, au Septentrion et au Midi, sa provision d'hommes, de femmes et d'enfants î

Il y a là des époux, il y a là des pères et des mères, ils seront dispersés, ils ne se verront plus, ils ne se con*

aatlroatplas. Rome fera la psfft du. cirque; elle fera la part des lieux iofâcnes ; et elle n'aura pasr un doute^pas uii remords^ Ce crime immense^ coatinU) ce long cri des victimes, qui reoiplit,, on peut le dire, l'histoire entière! des peuples antique», tout cela n'a pas r^Bué une ccoh science, n*a pas réveillé une compassion.

'Rome iei n'est que le représentant de l'antiquité païenne. Ce qu'elle a pratiqué^ plus durement que p&^ sonne, tout le monde Ta pratiqué avec eUe. Athènes avait quatre cent mille esclaves au service de ses quinze mille citoyens, et la liberté, Tégalité des Athéniens étaient à ce pm.

Soyons vrais, la notion première et élémentaired'éga- Mté ne se montre point ici-bas avant l'Évangile. Qu*estce que l'égalité accidentelle des citoyens, quand l'égalité fondamentale des hommes n'est pas même soupçonnée? Parmi les révélations que noua a apportées Jésus-Christ, celle de l'homme n'a été ni la nioins précieuse ni la moins nouvelle. Depuis Jésus-Christ il nous est impos:sîble de rencontrer un homme sans nous sentir en présence d'un semblâ^ble, d'un ^al ; il y a là pour nous une àtne, une âme immortelle, aimée de Dieu, rachetée à grand prix, appelée à de glorieuses et impérissables destinées.

Aussi, qu'est-il sarrivéî Les peuples chrétiens ou soidisant tels ont bien piL corrompre et oublier l'Évangile ; ils ont pu se refaire des religions héréditaires et nationales, des cultes formalistes, un nouveau paganisme, en un mot ; néanmoins ils ne soût point parvenus à effilcec entièrement cette révélation de légalité. En dépit de tout, l'homme n'a pas cessé de se montrer aux regards de Lhomme. La traitje antique n'avait pas soulevé une pro*-

LA MÂRGHfi B£ L'^ÉGÀLIT& n

testation, Tesclavage antique avec ses abominations iné* narrables n'avait pas eu un adversaire sérieux; la traltd et r.esclavage modernes, dont je ne nierai certes pas les horreurs, ont toujours inquiété la conscience pabltque. Les crimes n'ont pas été moindres peut-être ; mais le monde moderne, même aux heures oii il a été le moins Gbrâien, n'a pas cessé de sentir, tantôt vaguement, tantôt nettement, que c'étaient des crimes; le monde antique ne s'en doutait pas.

Appeler les cdmes des crimes, c'est quelque chose ; les abolir, c'est mieux. Le monde moderne a accompH cette œuvre. Sous raction d'une puissance irrésistible, les ventes d'hommes ont disparu en Europe, l'esclavage européen s'est transformé en servage, le servage lui- Q^e a abouti à la liberté. Et l'esclavage colonial a été attaqué àson tour; l'hommes'est montré sous la peau du nègre; il a fallu traiter l'homme en homme. Il l'a fallu : en vain les intérêts et les préjugés se sont-ils mis de la partie, Tégalilé humaine a vaincu ; au prix de beaucoup âe souffrances, de beaucoup de ruines, de beaucoup de sang versé (il coulait encore l'autre jour), le monde BSûdeme a accompli ce que le monde antique n'avait pas même eu la pensée d'entreprendre.

Tai d& souHgner cediet y insister, messieurs, par une raison bien sknple : ceci, c'est le point décisif en matière d'égalité. Qu'est-ce que l'égalité civique à côté de l'éga* lîté humaine 7 Lesquestions d'aristocratie ont été posées avant Jésus-Ghrist; la question d'Jbumanité n'a pas été posée. Or, la question d'humanité est la vraie question d'égalité, nous l'avons reconnu dès le début de nos BitretieDS.

Ce même Grec qin combat avec passion dans l'Agora

les prétentions du parti des riches, vendra sans sour* ciller à un marchand ignoble la fille de son esclave. Ce même Romain qui soutient énergiquement au Forum toutes les propositions populaires, assistera impassible à la nûses aux enchères du bétail humain après le pillage d'une vïL\e : Tidée qu'il y a là des hommes ne lui vient pas ou ne Témeut pas. Notez que les hommes dont on dispose ainsi, qui vont perdre la possession de leur corps et de leur âme, qui n auront plus de famille, qui n'auront plus le droit ni d'aimer, ni dépenser, ni de résister à Tinjustice, ni de se soustraire aux dépravations, ni de refuser quoi que ce soit à qui que ce soit, ces hommes sont des blancs de même race que leurs maîtres, pamls à eux en toute chose. C'est vous, c'est moi, c'est votre fils, c'est votre femme, c'est votre sœur. Pour nous représenter ce qui se passait chez les Gaulois ou chez les Helvètes nos ancêtres quand le clément César dépeuplait leur patrie, vendant ce qu'il n'avait pas égorgé, nous n'avons qu'à nous représenter Genève prise d'assaut et les restes de sa population entassés au Molard où chaque traitant fera son choix. •

On en était là en matière d'égalité, lorsque le christmnisme est enfin venu consoler la terre. Un autre esclavage, l'esclavage domestique, pesait sur les familles; Si Rome n'avait pas de harems, elle avait le divorce incessant d'abord, l'infériorité des femmes ensuite. Rome classait la femme au rang des enfants, elle en faisait, comment dirai-je ? lasœur ainée de ses fils.

Ceci est bien grave, messieurs : quand l'épouse, quand la mère est ainsi rabaissée, i(M s'abaisse avec die : les vrais rapports n'existent plus, l'affection est aussi compromise que le respect. Chacun sait ce que la famille

romaine était devenue. Après les chastes matrones des premiers temps, des siècles de corruption horrible étaient arrivés. Où trouver les chaudes affections, les ^ais époux, les vrais parents, les vrais enfants ? A part quelques exceptions que chacun connaît, on s'aime peu à Rome. La famille fait peur ; on s'en écarte le plus possible ; le nombre des célibalaires s'accrott sans cesse, et tellement, qu'il faut faire des lois pour combattre cette passion. Si les célibataires se multiplient, les époux divorcés ne se multiplient pas moins. Enfin^ comme conséquence inévitable, les pères usent sans vergogne du droit que leur assure la loi de repousser en se détournant et de faire V^ter à la rue leurs enfants nouveau-nés. Cette haoïtude d'abandonner les enfants acquiert avec le temps des proportions si- redoutables, que la législation romaine, qui ne pèche pourtant pas par excès de douceur, commence à s^inquiéter et à s'attendrir.

Il fallait à de semblables maux un autre remède que des interprétations de jurisconsultes et des décisions d'empereurs. 11 fallait qu'un souffle nouveau, un souffle d'humanité et d'égalité, se fit sentir ici-bas; Jésus-Christ parut. Alors commença humblement, sans bruit, sans an mot prononcé sur les questions politiques ou sociales, la révolution la plus grande qui se soit accomplie depuis qu'il y a des hommes sur la terre. En même temps que ]a liberté naissait et que la conscience individuelle défiait les tyrannies de l'État, l'égalité se mettait à l'œuvre.

Paul renvoyait à Philémon son esclave fugitif, « non comme un esclave, mais comme un frère bien-aitné. » L'Évangile prenait la femme et la replaçait à côté de

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fhomine, lui rendant un rang qu'elle n'avait ludle pact, le rang d'une « aide semblable à lui. »

Mesurez, messieurs, la portée de ces deueacprogràS)aboFition de Tesclavage, relèvement de la femme. Ces deun paroles fécondes renferment un monde dans leur sein : c'est le programme de Tavenir.

Et l'avenir commence là en ç£fet; une civilisation nouvelle est en formation, l'histoire moderne est née. Un de ses caractères dominanls, cm*actère étranger à Tautiquité tout entière, ce sera la préoccupation des faibles. Esclaves, femmes, indigents, tout ce qui subit un joug d'inégalité cruelle va être prc^gé désormais. La conscience publique va exercer un patronage qui, bien qu'interrompu souvent parce que la conscience s'endort elle-même sous l'influence assoiq)issante d'un paganisme nouveau, ne cessera jamais entièrement. Viennent les réveils de la conscience et de la foi, viennent les retours au pur Évangile, et on reconnaîtra de quelle puissance l'idée chrétienne d'égalité est douée ; la pensée se tournera avec une irrésistible énergie vers les opprimés et vers les petits.

Vous voyez, messieurs, d'où est partie cette égalité dont nous allons suivre la marche dans l'histoire. Nous venons de constater la date précise de son apparition ici-bas. La grande égahté du dedans enfantera l'une après l'autre les égalités du dehors ; l'humanité ne pouvait naître que de la fraternité ; nous avions besoin d'apprendre que nous sommes frères pour rapprendre que nous sommes hommes.

Nous Pavions étrangement oublié. Ce nom A^homme qui renferme tout, vous le savez, en matière d'égalité, avait perdu à nos yeux sa profonde signification. Il l'a reprise

au pied de la croix de JésuB-Christ. Depois lors, un mouvement immense s'empare des sociétés humaines ; des besoins nouveaux, des devoirs nouveaux les agitent; crise redoutable et féconde, qui remi^it Thistoire moderne et dont nous n'apercevons pas encore la fin.

Quelles alternatives* de kttaière et d'obscurité, de vigueur et de défaillance, de progrès et de recul, d'action et de réaction ! La cause de Tégaiité va avancer du môme pas que ceile du christianisme ; ^e subira les mêmes défaites, die remportera les mêmes victoires. On sait d'ailleurs ce que sont les défaites du christianisme ; les âmes ont beau s'écarter de lui, rien au monde ne peut faire qu'il n'ait pas paru ici-bas. Il y a apporté des idées impérissables qui gagnent du terrain en dépit de tout. Peu à peu, elles se trouvent maîtresses des sociétés modernes ; elles les dominent d'autant mieux, qu'elles les oirt faites. Que nous y consentions ou non, elles sont parmi nous, elles agissent sur nous. Dans un sens trèsréel, nous sommes et nous demeurerons chrétiens bon gré mal gré, chrétiens en niant le christianisme, chrétiens en le blasphémant.

Rien n'est beau, selon moi, comme les effets indirects de rÉvangile. Vous diriez le soleil, dont les rayons obscurs répandent la chaleur, bien qu'ils ne répandent pas la lumière. La chaleur obscure, je la retrouve dans cette propagande invisible et invincible de liberté, d'humanilé, d'égalité, qui s'accomplit sur la terre. Croyants ou non, nous avons des croyances qui sont devenues des axiomes et que l'antiquité entière avait ignorées. Disciples de l'Évangile, ennemis de l'Évangile, nous vivons de i'Évangile; nous sentons et nous pensons comme nous n'aurions ni pensé ni senti si TÉvangile

n'était pas venu. Il serait intéressant de relever une à une les idées chrétiennes qui remplissent au dix-huitième siècle les livres écrits par les adversaires du christianisme. Il serait curieux de voir quelle place les idées chrétiennes ont tenue dans le grand mouvement de 89. J'espère que nous ne nous quitterons pas, messieurs, avant d'avoir constaté cela.

Après réclat passager de l'Église primitive, aprèsla formation de rÉglïse d'État, l'univers romain, que ces deux révolutions en sens inverse avaient remué jusqu'au fond, reçut, par l'invasion des barbares, une autre secousse prodigieuse ; le moyen âge commença. Le moyen âge, étrange début, n'est-ce pas, pour une doctrine d'égalité ! Mais d'abord, ce n'est pas un début : la réaction formaliste et païenne qui s'était accomplie depuis les apôtres confond Tesprit par son étendue comme par sa soudaiueté; on sent bien que c'est le cœur naturel qui prend sa revanche. Comment oublier ensuite la profondeur du bouleversement opéré par les barbares? Voici des vaincus et des vainqueurs ; les hiérarchies sociales sortent forcément de cette conquête, la plus immense, la plus complète dont l'histoire ait conservé le souvenir. Les nations envahissantes apportaient d'ailleurs leurs institutions particulières où la féodalité ennîère était en germe. J'ajoute, et c'est une dernière remarque, que ce germe s'est développé avec lenteur ; le moyeu âge n'achève de devenir féodal qu'à la chute des Carlovingiens.

Tels sont les éléments de la société qui se forme au cinquième siècle et dont les siècles suivants complètent la lente organisation. Il vaut la peine d'examiner si>

plongé dans un tel milieu et aux prises avec de parais principes d'inégalité, le christianisme pourra, malgré ses propres blessures, conserver assez de force pour maintenir vivante l'idée d'égalité qu'il renferme.

Hé bien, oui, messieurs ; en dépit de tout, au sein de cette époque funeste et je dirai presque maudite^ à cette heure sombre où le genre humain semble près de succomber sous le poids des iniquités, des violences, des misères sans nom^ lorsque les clartés s'éteignent, lorsque les âmes subissent une incomparable tyrannie, lorsque la vie physique elle-même se retire et que l'Europe se dépeuple, un souffle rafraîchissant de vie, de liberté, d'égalité ne cesse pas de courir ici-bas. On le sent, il y a là quelque chose que l'antiquité païenne a ignoré; la création du monde moderne se prépare obscurément au fond de ce chaos.

En doutez-vous ? Voyez ce que devient l'esclavage. II ne parvient pas à vivre à côté de l'Évangile, même de l'Évangile voilé et défiguré. La terrible traite romaine a cessé ; les marchands d'hommes ne vont plus à la suite de3 armées ; la vente des hommes, des femmes et des enfants ne se fait plus nulle part. Il est vrai qu'une autre servitude est née ; mais du moins le serf est maître de son corps et a une famille. Attaché à la terre, il ne peut en être séparé. Il reste là, lui et les siens, dans une situation misérable sans doute, toutefois dans une situation qui, comparée à celle de l'ancien esclave, ma* nifeste un triomphe véritable, un inunense triomphe de l'égalité.

11 faudrait en dire presque autant de la femme. Si incomplète que soit encore l'œuvre de son relèvement, elle est puissamment commencée. La fenune est de-

vemie l'égale de rhomme; agenouillée avec lui devant Dieu, croyant wt même Sauveur, marchant vers la même éternité, elle n'est plus cette créature inféiieure que rOrient confinait dans ses fa^rems et la Grèce dans se» gynécées, que les lois romaines traitaient en mineure, dont les uaceurs romaines faisaient le jouet du divorce perpétuel. Le moyen âge connaît le respect de la femme; les cbâteaux, sinon les chaumières, 'assistent alors a une transformation dont Tidée seule eût plongé Fantiquité. classique dans un indicible étonnement : Tamour élevé apparaît^ parfois Famour raffiné ; les preux portent les couleurs de leurs dames; la passion, la fidélité, Tidéal, et^ il faut le redire, le respect, viennent changer du tout au tout les relations des deux sexes. Ce n'est qa'un début» saïKB doute ; souvent les hoimiiages sonnent faux, sou* vent les subtilités quintessenciées se heurtent aux bru^ taiités.. Romanesque envers la châtelaine, la société d'alors est volontiers grossière avec la serve; si l'égalité a.gagné du< terrain, d'odieuses inégalités demeurent.

£t pourtant, le soin des pauvres avait pris sa place au milieu de cette société. Des lé{»rûsmes, des hôpitaux avaient été construits; la charité individuelle s'exerçait dans une certaine mesure ; chacun se sentait pressé de faire sur ses revenus la part des indigents ; on donnait, on léguait. En un mot, une préoccupation nouvelle avait envahi l'Europe.

La chevalme était née : k pensée de protéger ceux qui nepeuvent se parotégèr eux-mêmes avait éveillé au fond des cœurs plus d'un sentiment de générosité hérofque dont le souvenir nous émeut picore aujourd'hui. Vous pouvez en croire, miessieurs^ un ennemi du moyen âge, il. faudrait être bion prévenu poitf ii6 Tiidmirer en rien»

Une pensée qui yieat ea droite figne de rÉvangiley pensée de foi^ de dianié, de dévouement énergique et vaillant, le fadt tressaillir de temps à aotre. Alors il s'élève de cent piqnes an-dessus de nû$ médiocrilés €on* temporaines.

Mak3 le Iftit est rare; les vrais chevaliers n'abondent pas au mof en âge. El quant à cette foi qui ibnde i'éga* lité parce' qu'elle accomplit au fond des coeurs l'œuvre, égalitaire par exeettenee, de laccmver^ony le moyen âge est trop bien défend contre elle par un rempart de pra-* tiques dévotes. L'untfonnité religieuse, qui maintient la préoccupaticn générale des intérêts de Tàme, laisse peu de place à la piété individuelle. On vit h Y sise sur le fond cofnmun des croyances; on se dispense volontiers de ci^re fortement pour son propre compte. Jamais peutêtre la foi personnelle, qui s'acquiert avec douleur et qui régénère, n'a été phs étrangère atuc peuples qui font profession d'être cbcéliens. Le moyen âge a bâli d'adnûrables* cloîtres et de s^«:tdide» cathédrales ; il a pris la craix et couru sus anàA inMèles; il a mis des legs pieux* dans tous les testaments et constitué une propriété de maîn-morte qui montre qu il ne marchandait pas quand il s'agissait d'acheter le del; mais les âmes re* nouveiées scait peu nombreuses chez lui, je le crains.

B fauif des âmes renouvelées pour renouveler la so* ciété, mesAsetflrsf. Aussi neserons^nouspassurpris sinous découvrons «que le moyen âge aécboué dans cette tâche. Après avoir eu pendant des sièdes l-Ëurcqpe sous leur don^ination absolcfô, le» puissances (érigeantes d'alors nous ont légué une Europe trèa'*eorron^a&y très-sceptique, et qui serait retombée en plein paganisme, si la Réformes na Favait sauvée de la Renaissaiikce.

Pourtant, ne nous hâtons pas trop de déclarer que le moyen âge n'a rien fait pour la cause de Tégalité. L'esprit nouveau était là. On pouvsdt le comprimer, non le supprimer. Voyez-le à l'œuvre. Il profite de tout, des croisades, de rembarras des seigneurs, de la lutte incessante entre la couronne et les grands vassaux, pour attaquer les inégalités féodales. Cest tantôt la jacquerie qui éclate, tantôt la bourgeoisie qui se soulève et qui réclame des chartes. Les villes s*affranchissent et la liberté communale s'établit. En certains pays, dans les Flandres, en Italie, au midi de la France, cette existence des communes prend un développement vigoureux; républiques italiennes, cités flamandes, villes anséatiques, ce sont des puissances qui se font respecter. La richesse y abonde, le commerce, l'industrie, les arts y prennent un magnifique élan; l'indépendance politique y naît; les classes opprimées y trouvent un refuge. Autant de victoires gagnées sur les inégalités oppressives d'alors.

D'autres victoires du même genre se gagnaient ailleurs. Vainement la scolastique tenait-elle les âmes et les in<telligences sous son joug de plomb, on raisonnait en dépit de l'autorité ; la pensée se faisait jour au travers des syllogismes; ni la tradition, ni Aristote ne parvenaient à arrêter l'esprit humain qui cherchait sa voie. De grands mouvements d'idées se produisent alors; les universités sont fondées; les multitudes s'attachent aux pas des docteurs célèbres; on embrasse avec une passion que notre temps ne connaît plus la cause des réalistes ou celle des nominaux. En tous cas, des problèmes de vérité se posent et se débattent.

Cela est fort aristocratique encore et le peuple proprement dit n'est point atteint; néanmoins, au sein

de ces écoles où les vilains n'entrent guère, parmi ces controverses dont le bruit ne parvient pas jusqu'aux villagesy on sent germer plus d'une idée qui profitera aux villages et aux vilains. Les audaces littéraires du moyen âge s*en prennent déjà aux puissances régnantes, à la papauté, au clergé, aux moines, aux seigneurs. Il se trouve déjà des esprits aventureux qui se souviennent du pauvre peuple.

Écoutez ces fabliaux et ces chansons de gestes. La poésie provençale a éclaté, la source albigeoise a jailli; ritalie et l'Espagne y puiseront. Le nord lui-même se met en branle. Que de plaintes I que de railleries I quelle insurrection des intelligences contre toutes les institutions qui caractérisent le moyen âge 1

L'art vient à ^on tour et dit aussi son mot. Les malices sculptées des cathédrales expriment à leur tour le sentiment chrétien de l'égalité des hommes. Vague en* core et peu sûr de lui-même, hésitant et comme effaré au sein d'une civilisation qui semble avoir pour but de le nier, il apparaît néanmoins et se donne parfois les satisfactions les plus imprévues. Je me représente la joie de l'artiste, un vilain, lorsqu'il ciselait certaines figures grotesques en pleine église, au portail, sur les corniches, auprès du bénitier, lorsqu'il les faisait asseoir au-dessus* au milieu des chanoines, ou qu'il les faisait saillir du bois même de la chaire, en face du prédicateur. Et je me représente aussi la joie (peu évangélique, avouons-le) qu'éprouvaient d'autres vilains, quand ils regardaient cela du coin de l'œil, en entendant la messe.

Il faut tenir compte de ces protestations muettes qui se glissent dans les cathédrales et s'écrivent sur la pierre des tombeaux, si Ton veut comprendre les agitations,

tantôt soardefi», tântdt l»*ityantes, qui secoo^t xxReépO'que si bien défendue, seiuble-t^U, contre Tindëpeaitetïce d'esprit. — L'indépeiidance d'esprit s'y glisse de droite et de gauche ; éveillé par TÉvangile, le moyen âge ne saurait désormais se rendormir. Des problèmes que Tantiquité classKpio n'avait pas connus, ou <jm n'avaient été entrevus que par une éûte de penseurs, se posent maintenant devant les foules. C'est la vérlUbie égalité qui s'avance; commeM ie mer? -

Les ordres mendiants Boni en lutte ; les philosophie» scolasttques sont en hittô ; on dirait ^e la Hberté poli'» tique va naître au sein des états généraux. La bour«^ geoisie est déjà quelque chose ; elle se prépare à devenir le tiers-état. Dans ces républiques de l'école qui se re* muent au sein de plusieurs grandes cités, Tégalité n'est pas seulement désirée, mais pratiquée ; l'élection s'm^ ganise, et les bénéâces s'obtiennent aa concours*

Tel est le moyen âge, messieurs* L'obscurité y est si g^nde, que les moindres hieors s'y font remarquer, comme les étoiles, invisibles^ de jour, apparaissent Time après Tautre dès que la nmlt devient obscure. J'ai tenu à rms montrer fidèlement ces consteUations , soovent brillantes, que le monde moderne a aperçues pendant sa longue nuit de mille années. Des égalités en formation, quelques libertés déjà forâsées t^rillenl alors çâ et là. L'âme, épouvantée ée rencontrer tant de cruatutés, tant de tyrannies, tant de douleurs et tant d'igno* rances, éprouve un soulagement véritable en rencontrant aussi ces indépendances de la conscience et de l'indi. vidu qui sont uneé^ gloSrcM» du^moyw âge, quoiqu^eltes tiennent aifwî tout à la fétblesse extrême des gouverne^ mentSy incapables d'administrer et de ceotraUser* -^

LÀ HARGHgi M LOCALITÉ. W

Hélas! tes goOTernemenis û'ëthapperont que trop un jour à TincapacHé doni |e parlé ; le géaie de Fadmlnistration et de )a eeirtraKsatioo prendra ses retranches ; nous en serons peot^tne réduit^ qui sait? à regretter en cela le moyen âge avec ses rudes libertés, apanage de rétat d'anarchie. Bn attendant, sachons reconnaître ces mérites accidentés d*iuie civilisatioB tristement infé» rieare sous d*auti«es raiiports.*

Je sins loti de penser (foe ces mérites lui viennent exclusivement de TÉvangile. Si elle* doit beaucoup au clîristîamstne, eHe doit aussi quelque chose aux barbares. L'&ivasioa genmsne, (fà a tout boulevm^é, a tout renouv^é. Un esprit plus jeune, et^ disobs-le, plus libre, s*est mêlé aux traditions laftines. En même temps que la conquête fondait tei socîélé féodale, elte apportait avec elle les habitudes de indépendance pensomielle. Soyons îu?stes envers les barbares-: sans eux FEurope serait tombée plus bae.

Et pourtant elle est tombée bien^ bas ; qud temps que celui-là, messietiffs l Nous nous efforçons de lui rendre justice, mais nous ne parvenons pas à ne pas le haïr.

L'égalité aura fort à faif^ pour se créer sa place dans un monde organisé par la violence et qui semble être rincantttion deTînégalité en personne. De sa base àson sommet , la hiérarchie féodale règne en souveraine t hiérarchie des terres, Itiérarchie des hommes, classes closes et fermées, les unes comme des forteresses, les autres comme des prisons. Chacun doit vivre et mourir dâois son compartiment ; et malheur à qui se trouve dans les compartiments inférieurs! La société tout entière pèse sur loi et t'écrase.

Rotez que rtgfise dommante participe à ce earactère

féodal : un pape, seigneur suzerain ; des chefs dordres, grand vassaux, possédant des contrées entières et plus ou moins soumis au suzerain ; des évéques occupant la position de seigneurs, et cela à un point tel, qu'on ne sait pas s*ils sont plus seigneurs qu'évéques ou plus évèques que seigneurs, et que la question se débat dans une lutte formidable entre I*empereur et le pape ; enfin^ tout en bas, comme toujours, le peuple, les manants, les souffre-douleurs ; tel est le spectacle que présente la féodalité ecclésiastique.

Ecclésiastique pu non, la féodalité aboutit là ; et c'est là qu^il faut la juger, au lieu d'aller chercher, selon l'usage, les chevaliers et les châtelaines. Que m'importe l'éclat de quelques existences, si le grand nombre est écrasé ? L'histoire a toujours agi en aristocrate, et le sentiment qui lui a manqué le plus est celui de Fégahté. Trouve-t-elle dans une république des citoyens exerçant leurs droits, elle ferme les yeux sur la multitude des esclaves qui n'ont de droit d'aucun genre. Aperçoit-elle en Grèce et à Rome quelques philosophes qui professent dans un cercle étroit d'initiés des doctrines élevées, elle ne songe guère à s'informer du peuple, qui reste étranger à ces doctrines et qui subit le joug des superstitions grossières. Découvre-t-elle au moyen âge des seigneurs qu'entourent certaines élégances, dont les castels reten* tissent du chant des trouvères, qui sont armés cheva* liers, portent les couleurs de leurs dames et combat* tent dans les tournois, elle s'attache à ce côté pittoresque de l'époque, oubliant Toppression fort peu poétique qui pèse sur le grand nombre.

Quant à nous, messieurs, qui sommes en quèto d'égalité, nous ne saurions voir sans un sensément

«<Â MARCHE DE L'ËGALITË. 85

de cœur ces serfs, ces vilains, taiUableset corvéables à merci, qui ne peuvent ni posséder, ni se posséder. Du seigneur à eux la distance est telle, que nous ne parvenons plus, Dieu merci, à la concevoir. Il y a des lois spéciales pour les vilains ; il y a des impôts qui ne pèsent que sur les vilains ; il y a des supplices qui ne s'appliquent qu'aux vilains : la corde est bonne pour eux, la hache est réservée aux gentilshommes.

Comment vous dire le? avanies auxquelles les vilains étaient soumis ? (Or , les vilains , c'était le peuple entier.) Gomment vous dire à quelle dépendance était assujettie la famille du vilain, le mariage de la fille du vilain ? £n vérité, il vaut mieux se taire.

Les cités, je l'ai dit, étaient moins opprimées que les campagnes : là se formait peu à peu la bourgeoisie, à l'abri des chartes communales et des remparts. N'allons pas croire cependant que Tinégalité n'ait pas trouvé moyen de s'y installer. Le régime des corporations y règne ; chacune a le monopole d'un genre de travail. Que nul ne s'avise de faire œuvre de ses doigts avant d'avoir obtenu son admission au nombre des privilégiés! 11 n'est permis à aucun homme de gagner son pain, s'il n'a passé par un apprentissage et payé le maitre pendant quatre ou cinq ans.

Mais que fais-je, messieurs, en m'arrêtant à ces vétilles, quand je n'ai que l'embarras du choix entre les inégalités monstrueuses ! Ayez-vous réfléchi quelquefois à ce qu'est une société cléricale? Voici une classe d'hommes qui soiU placés en dehcn^s et au-dessus du droit commun : les lois ordinaires ne les atteignent pas ; les tribunaux ordinaires ne les jugent pas. A tous les degirés de la hiérarchie vous les rencontrez, toujours

m BISTOIREL

chargé» de diriger. La direction, avec ses odBe mofms et ses ap{^cati(MQS iafinies, la directiœi, sâssoltte, o^ verseUe, et, par-dessvo^ le marché, armée, comm' eQe Tétait alors, constitue un phénomène dont le souvmr nous oppresse encore aujourd^boi. Pendant dix longs siècles, FEorope est paitagée en deux peuples, les <firigéants et les dirigés. Pendant dix longs siècles, TaïUiarité des dirigeants a pour auxiliaire la force pubK^e. Û ne s'agit pas^ c^une infiaenee l&rement acceptée ; il s'agit d'une puissance à laquelle pertonne n'a le droit de se sousftraâre.

Ceux qui tentent de 8*y soustrainô sont litres au bras séculier. Quelle inégalité, messieurs, que celle qui atteint les consciences ( Vous ponve^t obéir à la vôtre, maïs je ne puis obéir à 1» mienne. — Pcreonoie n'ignore ce qui se passait quand l'égalité des consciences était revendiquée et pratiquée queiè[iie part. Tantôt on emmurait, tantôt on torturait, tantôt on brùiait. Dans les cas graves et lorsque les consci^ces révoltées étaienf nombreuses, on levait tout simplement une armée, on prêchait une croisade,, on tuait un pa^s.

Voies le vo^èz, tesiplus» ma^uretiK an moyc^i âge ce ne sont pas les serfs et le9 vilains. Au-dessous d'eux, nous apercevons des classes pour lesquelles^ l'égalité,, que dts^je? le drotc, s'este à aucun degré. Auprès des dism(tents vieantnf septafeer les pi£s^ dontles^^maaiadres périodÉfues étaient un des dlver^is^fients popuMres d's^s, en même temps qu^ùn des procédés de gouvernemenl,-n]ii noyeit acûnis de battre moimaie.

Quant à cette inégalité qui seule ou presque seule nons préoccupe aujovd'hm et qui s'a{q^^e la misère, je ne paise pas qa'diei attjanuâs été plus grande, plui^ gé^^

LÀ MARGES ÙB L*t«ÂLITÉ. 87

rate, plos irrémëdiahle qu'au moyen àgeé Le paupérisme est là chez lul^ à Tétat d'institution» Je ne parle pas seulement de la mendicité organisée qitô les distributions régulières des couvents excellai^ot à maintenir» je parle de ces armées de dé^eniiliés qui errent çk et là, de ces cours des miracles où groutile un peuple àpart, dont les magistrats appliquent un code étrange^ Le moyen agença pas seulement sa misère en permanence; il a ses famines qui reviennent tous les deux ou ^trois ans; il a ses pestes qui se chargent d'achevé Fœuvre des fa-^ mines. Les maladreiies, les léproseries ne peuvent suffire aux besœns.

Ah l messieurs, que les pauvres furent pauvres alors^ et que les afSamés furent aSamés l £n proie au fléau constant des guerres privées, livrés à /arbitraire des justices seigneuriales, jetés sous le moindre prétexte dans les oubliettes des châteaux ou dans les cachots immondes, sans défense, sans garanties d*aucune sorte, les petits se prirent à désespérer. Et Ton vit des spec* tacles étranges : tantôt des révoltes, des tueries, des dévastations eflfirénéeâ ; tantôt des folies contagieuses,, des danses, des Oàgellafîons; tantôt des sorcelleries, de» haUudnalions prodigieuses, une sorte de culte infâme offert au diable, le diable^ transformé en rival et presque en égal de Dieu, dés p(^uls^ns entières livrées à des obsessions que nous ne comprenons plus, et le tout se terminant par des supplices- Telles sont, je ne dirai pas seulement tes inégalités, mais les iniquités effirayantes du moyeu âge. Si voua voûtez juger des progrès qtie Tégaiité a faits depuis ce temps-là, jetez les yeia sur un document écrit au moment m^e où une autre période va commencer. Lorsqu©^

la Réfonne eut donné le signal d'une rénovation dont personne ne connaissait encore l'étendue, les paysans d'Allemagne proclamèrent leurs douze articles. Ce sont les cahiers du seizième siède. Il vaudrait la peine de les étudier comme ceux du dix-huitième. Que demandent les paysans ? que manque-t-il à l'égalité humaine au sortir des mille ans du moyen âge ?

Les paysans demandent Pabolition du servage, Tabolition des corvées, l'abolition des impôts au profit des seigneurs ; ils demandent l'égalité devant les juges et devant la loi; ils demandent le droit de posséder la terre. G'est-à-dire qu'ils demandent des choses auxquelles nous sommes tellement habitués, que nous ne concevons même plus qu'on ait pu s*en passer an seul jour.

Je ne quitte pas le moyen âge sans éprouver une immense soulagement. Sans doute l'ancien régime^ qui va lui succéder, sera loin de lui être supérieur en tout. Si l'égalité fait alors un grand pas, c'est un peu aux dépens de la liberté. Toute âme libérale hésitera à saluer comme un progrès l'avènement des légistes. La monarchie administrative et la centralisation n'ont pas en elles un charme entraînant, avouons-le. 11 semble impossible de ne pas regretter ces germes dlnstitutions libres qui existaient au moyen âge et qui auraient dfr se développer, ces communes, ces provinces, ces fortes indépendances locales, ces états généraux qui ont l'air de pouvoir se transformer en parlements.

Et toutefois, messieurs, lorsqu'on y regarde de plus près, on arrive à cette conviction que, si la faiblesse relative de la aoblesse a favorisé en Angleterre son

LA HARGHE DE L'ËGALITÉ. 99

alliance avec les communes contre la couronne, partout ailleurs, et en France surtout, une coalition bien différente était inévitable, celle de la couronne et des communes contre la noblesse. Partout, remarquez-le, les deux faibles se sont coalisés contre le fort ; cbez le ) Anglais, le fort c'était le roi ; sur le continent, le fort c'était le pouvoir féodal des seigneurs.

Au sortir du moyen âge un besoin dominait tous les autres : le besoia d'en finir avec la féodalité, c Notre ennemi, c'est notre mattre, » a dit La Fontaine. La féodalité était notre maître alors, et un instinct irrésistible d'égalité réclamait^ avant tout, par tous les moyens, l'abaissement des seigneuries.

Il eût mieux valu sans doute sortir de la prison féodale par une autre porte; mais l'essentiel était d'en sortir. Et, en vérité, j'admire les gens qui se lamentent de ce qu'on en est sorti. Passe encore pour les soupirs des poètes, qui ne veulent voir du moyen âge que ses cathédrales, ses troubadours et ses chevaliers , quant à nous, messieurs, qui ne nous sommes pas senti le droit de nous forger un moyen âge de fantaisie, nous avons trouvé devant nous une réalité de telle nature, que nous ne saurions lui accorder un regret. Trop de malheureux souffraient alors, les exceptions brillantes de l'époque, châtelains et villes libres, se perdaient trop complètement dans la multitude des opprimés, la poésie d*en haut se payait trop cher en bas, pour que nous ne considérions pas comme un des grands jourstte l'humanité celui où l'ancien régime a remplacé le moyen âge.

Tout est relatif d'ailleurs, et notre enthousiasme à l'endroit de l'ancien régime n'a rien d'fexcessif, vous le verrez. 11 fallait que l'état antérieur fût bien exécrable.

pour que nous ayons des comi^iifie&ts à adresser à Tétat nouveau, je veux dire au despotisme pur, au nivellement centralisateur^ à l'arbitraire qui commence par trancher les hautes têtes et qui finit par écraser les basses, à l'inégalité nouvelle, plus superficidle, mais plus choquante peut-élre que celle d'autrefois, à la tyrannie mesquine des juristes et des intendants reu* plaçant la tyrannie orgueilleuse des seignecrrs^ au système enfin qsà, de Richelieu à Louis XiV eit delà Convention à l'Empire, a achevé l'œuvre ejrtrevue par Philippe le Bel et entamée par Louis XI.

Je cite des noms français, messieurs, parce que la France est le pays qui représente le mieux le mouvement général de l'Europe au sortir du moyen âge. Quand nous cherchions un peuple en qui se personnifiât le inonde d'avant Jésus-Christ, nou9 n'avons pas hésité» Rome s'est offerte à nous. Ici, la France s'offre au même titre, et ce second fait, coaune le premier, facilite notre étude.

A peine échappé du moyen âge, le monde moaerne s'élance vers ses destinées* L'égalité se met en marche; et désormais personne ne l'arrêtera plus. Comptez ses étapes, si vous le pouvez. Elle s'attaque au servage, et laissez-la faire, elle en aura raison ; le temps viendra bientôt où Ton cherchera en vain des serfs chez les peiq)les civilisés. Elle relève la famille, et permet au paysan d'exercer ses droits de père sans obtenir ou acheter l'sfôsentiimsit du seigneur. Elle lui permet de devenir propriétaire. Elle en fait un homme, et de plus un citoyen ; la notion de patrie apparaît, et les dépendances personnelles s'effacent devant les devoirs envers le pays. Dsms les villes et au nnlieudeseimpagnes, réga*

LA MARCHE SS L^È<^ ALITÉ. 9fr

lité recrute uo ttersrétat. Elle prépare ravénement des classes moyennes ; dès le premier jour^ elle prend dans, letir sein les juges, les administrateurs^ et jasqu aux ministres de la couroQne.

Qœ de changements, messieurs ! Et un cbangeinent plus considérable encore s^opère alors : la société, qui avait été si longtemps cléricale, se fait résolument laïque; les deux puissances qui, malgré leurs luttes, avaient été confondues au moyen âge, travaillent à s'isoler. L'entreprise n'est pas mince, car la confusion était descendue jusqu'au fond même des institutions;, des croyances et des idées. Il n'importe^ eUe sera poursuivie» elte se poursuit de nos jours ; elle ne nous mène à rien moins qu'à la séparation de TÉglise et de TÉtat.

On avait commencé, chose étrange, par mettre une confusion nouvelle à la place de la confusion ancienne ; des Églises nationales s'étaient formées ; en haine du temps où le spirituel gouvernait le temporel, on donnait ch^ge au temporel de gouverner le spirituel. Mais ceci n'est que rhîstoire ordinaire des réactions ; elles sont aveugles, elles manquent ou dépassent le but. Peu à peu la vérité se fsdt jour, les Églises nationales ont fléchi, elles achèvent maintenant de nK)urir.

Et quelle égalité contenue dans cette formation de k société civile, dans cette séparation progressive des deux domames! L^égalité des âmes, l'égalité des constances, le droit d^adorer Dieu selon sa foi, tout ce que le moyen âge avait nié obstinément et cruellement, les temps nouveaux ont fini par le reconnaître, après avoir essayé, cela va sans &e, de le nier aussi k leur façon.

Us ont essayé, ils n'ont pu. L'Bvangile s'était rouvert au seizième sfède, et dans les pages du saint livre sa

doctrine de liberté spirituelle avait resplendi : ce que rÉvangile avait fait vis-à-vis du paganisme païen, il Ta refait vis-à-vis du paganisme chrétien, il a proclamé le droit des consciences, il a rétabli contre les .croyances collectives le caractère personnel de la foi, il a enfanté l'individu.

Tout est là, messieurs, en fait d'égalité comme en fait de liberté. Dès que l'individu se lève, les jours de la religion obligatoire sont comptés. La religion obligatoire avait été le grand crime du moyen âge ; elle avait pesé sur lui du premier moment au dernier ; elle avait arrêté ses élans, comprimé son génie ; elle l'avait comme enfermé dans un noir cachot païen. Il était temps que la pensée chrétienne fit effraction.

Les fondateurs de la société civile, ^e la société laïque, ne savaient certes pas jusqu'oi!i leur prfncipe devait les conduire. Nos principes nous mènent toujours plus loin que nous ne comptions aller. En s'émancipant du joug du clergé, les nations modernes ne voulaient ni proclamer l'indépendance des Églises, ni reconnaître celle des individus. On aurait fort scandalisé les hommes du seizième siècle, si on leur avait montré derrière la société laïque la liberté religieuse d'abord, la séparation de l'Église et de l'État ensuite. .

La conséquence n'en était pas moins contenue dans le principe ; mais elle ne devait s'en dégager que lentement, et cette époque de lente élaboration est ce que nous appelons l'ancien régime. Il a pour caractère dominant d'être un régime de transition. Il n'est plus le moyen âge, il n'est pas encore le monde nouveau. Triste condition que la sienne ! Le progrès immense qui s'accomplit par lui, s'accomplit obscurément, sans qu'il eux

ait l'hoimsur. Si les abus sont attaqués, ils continuent néanmoins ; si les franchises modernes sont en germe, les vieilles tyrannies ne cessent pas. Elles ne sont que transfoirmées» et leur transformation est loin de les em» bellir. En un mot, la société de l'ancien régime est en travail d'enfantement : elle s'agite, elle souffre, il y a une lutte en elle.

Où commence l'ancien régime? Les grandes époques ont rarement une date certaine ; la chute du moyen âge ne s'est pas opérée en un jour. Cette chute, toutefois, se rattache à un mouvement de l'esprit humain dont l'histoire n'a rien d'obscur. La Renaissance et la Réforme, fort opposées dans leurs tendances, plus rapproche.es qu'on ne croit dans leurs origines, ont donné l'éclatant signal. Toute païenne qu'elle est par ses doctrines, la Renaissance procède, du christianisme. Je vous déùe de découvrir une Renaissance dans l'antiquité entière; je vous défie même de l'imaginer. Les théocraties polythéistes et panthéistes ne furent jamais renversées par une réaction de cette nature. Il y a là un sentiment des droits de la conscience, une aspiration libérale, un respect de Thumanité, que le monde antique n'a guère entrevus ; il se remue là des problèmes qu'on ne posait guère avant Jésus-Christ.

Aussi la Renaissance a-t-elle contribué pour sa part à la création du monde moderne, où ce courant qui sort d'elle n'a pas cessé de couler. Mais si elle avait été seule, sa création n'aurait pas duré» soyons-en certains. Les négations glorieuses que renferme l'Évangile ne se passent pas de ses glorieuses affirmations; s'il renverse des tyrannies, il fonde l'autorité véritable. Pour devenir libre par l'Évangile, il importe d'être sounûs àrÉvangilar

M JUSTOIRE,

La Renaissance n'entendait pas se soumettre. Aussi semblait-elle destinée à périr ayec le bien et le mal qu'elle avait en elle, pauvre vaisseau qui avait gardé ses voiles et jeté son lest. Par bonbeur, la Réforme arriva. Profondément croyante, proclamant et acceptant Tautorite des Écritures, préchant le salut par la grâce et la nécessité de la sanctification, ramenant les hommes au seul Sauveur, elle réagit contre le moyen âge, non par le scepticisme, ce qui est peu de chose, mais par la foi, ce qui est décisif. Elle fit œuvre de foi, pour les catholiques et pour les protestants ; elle amena un gigantesque réveil, et, à vrai dire, une réfbrmation, sinon une réforme, au sein même de l'Église romaine. D'anciens désordres disparurent, les questions religieuses reprirent leur rang, la sève vivifiante se remit à circuler.

Ainsi s'engagea ce combat mystérieux qui remplit toute r histoire de l'ancien régime. L'esprit de liberté et d'égalité se trouva aux prises avec l'esprit contraire, et la révolution intérieure fut énergiquement commencée. Les dissidences puritaines au sein du protestantisme, kt dissidence janséniste au sein du catholicisme, furent dans l'histoire des idées des événements presque aussi coi^ sidérables que l'avait été la dissidôice évangéliqœ au sein de l'unité des peuples gouvernés par Rome. Les Ames, les intelligences refusèrent de se soumettre ; on aima mieux souffrir que de s'avilir. Et dès lors la liberté, l'égalité religieuses, furent fondées par des gens qui peutêtre s'obstinaient encore à les nier. Et les auti'es Ubertés, et les autres égalités arrivèrent à la file; les puritains les portèrent en Amérique, l'Angleterre et la Hollande se mirent à les pratiquer. Les pays qui ne les pratiquèrent pas les virent, et cette vue les troubla. Peu à peu^ cer-

LA MARCHE DE L'ttGALITË. «5

iahies pensées entrèrent daos la civifisatkm gémérale lie rEiirope, cerbames diseudsiooB s'étahiireiit ; un immense changement se prépara partout où il ne s'était pas déjà accompli. Le inonde marcbait vers le triomphe définitif de l'égalité.

Comment en aurait-il été autrement? L&Béforme avait ameaé à sa suite les écoles, et dans lesécoleseUe avait mis unlivre, la Bible. Pour quicoaque sât lapoartée de ces deux mots, fiible^école, il n'en faut pas davantage, rexpUcatioa de 89 est trouvée. Bes besoins nouveaux sont nés ; un aBrancbissement immense se propage de proche en proche. Maintenant on lira ; maintenant on pensera; maintenant on discutera ; maintenant certains hommes apporteront dans les discussions, non pas seulement la passion superficielle du lettré, mais la passion profonde et irrésistible du croyant ; maintenant ils poursuivront la réforme des injustioes sociales avec la vaillance des^âmes qui comprennent le droit parce qu^eUes ont compris le devoir; maintenant les inégalités odieuses ne pourront plus durer. Celles du moyen âge ont vécu dix siècles; celles de l'ancien régime en vivront trois. Cette accélération dans la marche de Tégalité montre assez de quelle puissance était armé le progrès» depuis le double réveil des intelligences au quinzième ûècle et des consciences au seizième.

Pourtant la besogne était rude. Quelle armée d*abus à '^mbattre ! Quelles étîAles d'Augias à nettoyer 1 L'Hercule révolutionnaire y fit passer un fleuve, n*en soyons " pas trq) surpris. Voici^ messieurs, en quelques mots, les inégalités qui subsistaient à la veille de la révolution française :

Le peuple donnait ses fils à l'armée, et leur sang y

coulait dans les batailles aussi abondamment que celui des gentilshommes ; mais ils restaient toujours soldats et les épaulettes d'officiers étaient réservées à la noblesse.

Par compensation , le peuple payait seul l'impôt . Taille, dîme pour le seigneur, dime pour l'église, corvées, tout cela ne pesait que sur lui. L'ancien régime avait inventé, après le moyen âge du reste, l'impôt progressif en sens inverse ; les pauvres payaient beaucoup, les riches ne payaient rien. Nous avons peine à nous figurer aujourd'hui une organisation sociale qui exempte la noblesse et le clergé^ qui enlève aux paysans jusqu'à leur dernier sou.

Cet impôt n'était voté (tant bien que mal) que par les pays d'états ; les pays d'élection le subissaient sans le voter. Tous, en outre, le subissaient sans le connaître : la nation ignorait l'ensemble des charges qui graduellement s'étaient accumulées sur elle ; lorsque Necker publia son fameux rapport, ce fut une révélation.

Quant à la répartition de la propriété, elle était demeurée, ou peu s'en faut, aussi étrange que sous le régime féodal. Si les pauvres gens avaient acquis théoriquement la faculté de posséder des terres, ils ne pouvaient guère en .user pratiquement Le droit d'aînesse .et les substitutions y mettaient bon ordre. La grande pro^ priélé existait presque seule.

Ce qu'elle n'absorbait pas était accaparé par la mainmorte. Celle-ci plaçait un tiers du territoire en dehors de la circulation; elle en faisait le domaine sans cesse accru des couvents et du clergé. Représentez-vous, mes» sieurs, ce qu'était alors la distribution du sol de TEurope, et mesurez dans votre esprit l'énormilé des questions d'égahté qui se posaient nécessairement.

Les terres qai n'étaient ni seigneuriales ni ecclésiastiques ne supportaient pas seulement la totalité de Timpôt, mais aussi Fobligation de conserver les cultures prescrites. Aussi voyait-on là ces gens hâves et livides, ces < animaux » dont parle La Bruyère. Habitant de sordides villages dont les rues non pavées étaient de vrais cloaques, nourris à peine, portant des vêtements usés et sales qu'on se transmettait de père en fils, ces malheureux étaient en proie à la pire des misères, celle qui hébète et qui dégrade.

Il ne faut s'étonner de rien, puisqu'il se trouve de& gens qui s'enthousiasment pour le bon vieux temps ! Qu'on dise qu'il a préparé un temps meilleur, qu'au sortir du moyen âge on ne pouvait entrer de plain-pied dans l'égalité, dans le respect de la nature humaine, je le comprends; mais qu'on transforme cette époque d'élaboration obscure et douloureuse en une époque regrettable, en vérité, je m'y perds. Que regrette-t-on du bon vieux temps ? Serait-ce la torture, par hasard ? Serait-ce l'inégalité pénale, les châtiments ignobles, le pilori, le fouet et la potence réservés aux vilains?

Serait-ce l'oppression des faibles se reproduisant sous toutes les formes? Songez un moment aux maisons de fous et aux prisons de l'ancien régime. — Des maisons de fous, ai-je dit? J'aurais dû dire des cages debétes féroces. Quant aux prisons, l'inégalité y règne nûeux que partout ailleurs : il y a la pistole pour le riche ; pour le pauvre il y a les cachots infects, les basses fosses, où on le laisse pourrir en compagnie des animaux immondes.

Et en l'absence de toute garantie sérieuse, un caprice peut le conduire là. Un mince délit de chasse ou de contrebande le jette aux galères. Une fois condamné, on

n'entend plus parler de lui ; enchaîné sur son banc, qu'il ne quitte ni jour ni nuit, livre aux férocités des argôusins et à l'insensibilité plus infâme peut-être des brillants officiers qui disposent de cette chair humaine, il achève de mourir, sans que personne s*inquiète ou s'informe de son agonie.

Vous savez, messieurs, que parmi les crimes qui menaient aux galères, le crime de prier Dieu autrement que Louis XIV et que madame de Maintenon figurait au premier rang. Encore une des iniquités et des inégalités monstrueuses que le moyen âge avait transmises à Tandon régime. En attendant que l'idée chrétienne de liberté religieuse eût achevé de vaincre au fond des consciences ridée païenne d'uniformité, la persécution poursuivait son œuvre. J'ai nommé Louis XIV, parce qu'il s'est distingué sous ce rapport, et parce que les xjruautés raffinées et persévérantes de son règne ont dépassé celles des Dioclétien et des Maximin. Oui, Kntolérance moderne a laissé loin derrière elle l'intolérance antique; ces empereurs romains, qui frappaient un grand coup et qiji ensuite laissaient respirer les Églises, auraient eu beaucoup à apprendre à l'école de Louvois et du père Lachaîse.

Voilà des inégalités! Les nôtres paraissent petites auprès. C'est tout au plus si nous croyons les historiens qui nous racontent ces choses. Habitués à un état social où non-seulement on ne persécute plus personne, mais où tout le monde parvient à tout, nous écoutons avec un certain scepticisme ceux qui nous disent qu'au siècle dernier on pendait et rouait encore pour cause de religion, qu'il n'y avait pas de droits civils pour les dissidents, qu'en outre la nation était taxée en raison

fflverse des fortufies, et que les pauvres étaleot rivés à leur profession avec défense d'en sortir. Nous qui avons vu tant de promotions de généraux, de préfets, de ma* gistrats et d'ingénieurs venus du village, nous admettons à peine que nos paysans et nos ouvriers aient passé par un temps où l'avanœment ne pouvait exister pour eux.

Or ce temps, c'était hier, ffi^, un laboureur enrôlé dans l'armée n'avait aucune chance de devenir officier.

Hier, les ouvriers de certaines industries étaient gardés i vue et ne pouvaient s'éloigner sans congé. On les arrêtait comme des criminels quand ils essayaient de se dé- {dacer.

Tel était le bon vieux temps. Il avait d'ailleurs sa manière à lui de rétablir Tégalité. Les lettres de cachet étaient, ou peu s'en faut, un privilège de noblesse. Un ministre ne se donnait pas la peine d'écrire un nom ro> turier sur ces précieux carrés de papier qui faisaient disparaître un homme, qui renfermaient sans jugement dans une bastille quelconque^ et qui le supprimaient parfois aussi complètement que s'il était mort.

Les prolétaires pouvaient donc rire en passant près d'une prison d'État, mais ils ne riaient pas longtemps : la prison ordinaire n'était pas loin ; il n'était pas be^u-» coup moins aisé d'y entrer et pas beaucoup moins difficile d'en sortir. Et puis, ils ne riaient guère, les pauvres gens. Entre la gabelle et la corvée, entre la disette d'hier et la disette de demain (car l'Europe a eu faim pendant des siècles), avec leurs champs en friche, forcés d'y faire les cultures qu'aime le gibier et de les laisser dévorer par le gibier, en atteùdant le jour où les seigneurs en chasse les broyaient sous les pieds de leurs chiens et de leurs chevaux, attelés k

iOO HISTOIRE.

leurs charrues faute de bètes de labour, devenus eux-mêmes bètes de labour, les paysans avaient trop de peine à vivre pour avoir le cœur tourné à la gaieté. D faut lire, messieurs, le Détail de la France par Boisguilbert et le Projet de dîme royale par le maréchal Vauban, si Ton veut se faire une idée des inégalités navrantes d'autrefois. Vauban, qui était un original et qui poussait la bizarrerie jusqu'à s'inquiéter alors des classes pauvres, ne nous apprend-il pas que la France de Louis XlV possédait en tout dix mille familles opulentes , et n'ajoute-t-il pas que presque tout le reste était misérable ! Je n'ai rien à ajouter à un pareil témoignage.

Voyez, au reste, comme ce travail sourd qui remplit l'ancien régime remue déjà les problèmes et laisse entrevoir les solutions. Auprès du pauvre de Vauban, j'aperçois le marquis de Molière, le courtisan de Saint-Simon, le paysan de La Bruyère. Une clameur naît, elle grossit ; nous touchons à 89.

Nous avons parcouru les douze articles des paysans d'Allemagne pour voir à quelle distance nous sommes du moyen âge ; il faudrait parcourir maintenant les cahiers de 1789 pourvoir à quelle distance nous sommes .de l'ancien régime. Les enjambées de l'égalité se marquent ainsi dans l'histoire. Il y a loin des douze arti-* xles aux cahiers, aussi loin que du commencement du seizième siècle à la fin du dix-huitième. Ces trois cents ans-là marquent dans l'histoire du monde, car ils suivent le grand réveil de la Réforme.

C'est un beau spectacle, messieurs, que celui du mouvement des idées qui franchissent l'une après l'autre les

LA MARCHE DE L'ÉGALITÉ. lOl

mille obstacles placés au travers de leur chemin. Cela fortifie le cœur à Thoure des découragements et des défaillances. Si vous ne considérez que la superficie des événements, Tancien régime est une époque désespérante, vous diriez un moyen âge rapetissé : une confusion moins franche du temporel et du spirituel, des persécutions moins fières et moins sûres d'elles-mêmes, une aristocratie qui se transforme en noblesse , une noblesse qui devient une cour, la violence remplacée par la ruse et les chevaliers se retirant devant les légistes, les indépendances individuelles et locales se perdant au sein de la centralisation, la royauté devenant autocratie, l'absolutisme rédigeant ses codes et opérant ses nivellements, la société polie enfin se jetant à corps perdu dans l'impiété et dans la corruption : voilà ce que vous apercevez à première vue.

Mais un examen approfondi découvre autre chose. Comme je le disais tout à l'heure, les idées ont travaillé. Il s'est opéré depuis le seizième siècle une propagande mystérieuse de vérités ; un fait nouveau, un fait décisif s'est produit, il y a une opinion publique en Europe. Une opinion publique, c'est-à-dire une force morale en face de laquelle la force matérielle n'est rien. Vous savez ce que répondit Quesnay à ce ministre qui s'écriait : < La hallebarde mène le monde, » — « Et qui mène la hallebarde î »)

Oui, qui mène la hallebarde? Le jour où une telle question se posait nettement, on pouvait se mettre à ïédiger les cahiers de 89. Là, toutes les égalités légitimes se présentèrent à visage découvert. Plus de privilèges en fait d'impôts ; plus de privilèges en fait de grades; la même loi pour tous ; la même justice pour tous ; les

toi HISTOIRE.

mêmes carrières paur tous. La Bastille est déjà priser dans les cahiers. Dans les cahiers aj^rait la société nouvelle, qui a rompu sans retour avec les traditions du moyen âge et de l'ancien régime, la société décidément laïque, la société au sein de laquelle chacun servira Dieu selon sa conscience^ travaillera sdon son goût, avancera selon sa capacité.

La France n'oubliera jamais l'immense promotion dé* mocratique qui eut lieu alors. Les barrières tombèrent; elles étaient vieilles et vermoulues, le premier choc de l'opinion les avait brisées, elles ne se relèveront plus. On ne relèvera pas davantage la main morte et la grande propriété. L'égalité des partages est devenue le gardî^ et comme le garant des autres égalités.

Rendons hommage, messieurs, à ce beau mouvemait de 1789, à cette passion sincère d'égalité et de justice qui transportait un peuple enitier. En quelques heures, dans la nuit du 4 août, les privilégiés immolerai use mon* tagne de privilèges : les droits féodafux, les servitudes personnelles, les justices seigneuriales, la vénalité des charges, les dtmes^ les dispenses d'impôt, les jurandes et les maîtrises. D'un bout de l'Europe à l'autre, l'opinion publique salua avec enthousiasme les droits de l'homme, l'égalité des homittes devant la loi.

Qui avait formé Topimon poblîquô f Interrogez, messieurs, les deux puissances devant lesquelles le moyen âge était tombé. Après l'aviHr m» à mort, l'une et l'autre avaient continué leur œuvre, répandant des idées, remuant les intelligences et les cœurs^ pr^raot au travers de l'ancien régimô l'éclosion du monde nouveau. «^

Je ne mets pas au même rang certes la Renaissanoe

et la Rëfonne ; mais^ si inégales qo'aôent été et leur in- Boence et leur valeur, â faut, au point de vue de l'hisK taire loyale, les m^tiosner toutes deux. La tradition de la Benaissance s'est oontisiuée évidemment d'Erasme à Vdltaire, et Timportânce de son action ne saurait être niée. B y a là un mélange de vérité et d'erreur, de bien et de mal, de hbéralii^Bie et de despotisme^ qui n'explique que trop les contradictions de nos destinées : d'une part, les notkms fondamentales d'indép^adance, de respect du droit, de reiq)ect de la oonscience, de respect de l'homme, qui fomwnt la base de la saine égalité, un déisme parfois élevé, ne morale souvent assez saine, une doctrine, en un mot, dont l'origine é vangélique ne saurait être contestée, puisque rien de semblable n'existait ici-bas avant l'Évangile; d'autre part, une disposition incurablement sceptique et moqueuse, une horreur du sérieux de la pensée, une horreur non moins décidée du sérieux de la condiûte, un grand goût pour les paroles grossières et une grande indulgence pour les vies corrompues, une tendance toute classique et toute latine vers l'unité, v^rs le nivelle* ment, vers les pouvoirs forts et centralisés, je ne sais quel désir enfin de concilier un peu de tolérance avec beaucoiq) de religion nationale.

Tel est ce fleuve de la Renaissance, où les eaux pures et les eaux bourbeuses voi^ ensensble sans se ecôibndre entièrement; il tmvf^se notre histoire d'un bout à l'autre et, èa plus au moins, nous nous y sommes tous abreuvés. Par bonheur, un second fleuve » autrement puissant, coule en Europe depuis trois cents années. Que ta Réforme soit un de ces événements qui modifient la marche de rhumanité^ ma ne le conteste ; mais peut*

être n'a-t-on pas assez reconnu Paction qu'elle a exercée sur les pays catholiques, et particulièrement sur les pays catholiques qui appartiennent à Técole de la Renaissance. Les nations protestantes sont loin d'aroir été modifiées seules par le retour à la parole évangélique qui marque le siècle de Luther ; un ébranlement universel s'est opéré, et de proche en proche les doctrines de liberté et d'égalité mises en circulation par les apôtres ont envahi les contrées mêmes où les écrits apostoliques n'étaient point livrés au peuple.

Comment en aurait-il été autrement ? On peut empêcher un peuple de lire, on ne peut pas Tempêcher de voir. Or, ce qu'on voyait, bon gré malgré, c'était une Angleterre, une Hollande, une Amérique devenues libres d'une façon étrange et dont les hommes jusqu'alors n'avaient eu aucune notion. Là, grâce aux dissidents grâce aux puritains, grâce aux réfugiés, grâce aux vaincus] rindépendance des âmes s'était maintenue à Tétat vivant et n'était pas venue se fossiliser dans la masse d'une Église nationale. Les âmes étaient bien indépendantes et bien vivantes, les habitudes de vraie liberté s'étaient prises ; quand on est libre en matière religieuse, on le devient vite en matière politique, et les hommes qui n'admettaient d'autorité que la parole de Dieu étaient peu disposés à se courber devant les Stuarts. Aussi, quelle différence entre les parlements du moyen âge el ceux de la Réforme ; â partir de Guillaume UI et du billdes droits, le gouvernement parlementaire commence chez les Anglais. Otez la Réforme et ce qu'il y a eu de plus réformé dans la Réforme, les dissidents, le pouvoir absolu s'établira en Angleterre comme ailleurs, en dépit de la grande Charte; les Tudors ouïes Stuarts fonderont

LA MARCHE BE L'ÉGALITÉ. lOS

le despotisme, comme les Bourbons et les Habsbourg.

Le grand fait, messieurs, dont on ne saurait assez tenir compte, c'est que le monde étonné vit se dresser un gouvernement tout nouveau, le gouvernement parlementaire, le gouvernement libre. Philippe II avait trouvé devant lui le Taciturne; Louis XIV trouva devant lui Guillaume I]J ; par delà l'Atlantique, les États-Unis surgirent à l'horizon.

Cela a plus contribué qu'on ne le croit d'ordinaire au mouvement français qui remplit notre dix-huitième siècle et qui rédige nos cahiers. A côté du courant de la Renaissance, qui nous apporte avec tant d'esprit tant d'impuretés et d'impiétés, un courant nouveau pénètre cliez nous ; il nous apporte les idées anglaises et américaines. L'imitation anglaise devint une mode ; l'enrôlement au service de l'Amérique en fut une à son tour. Modes généreuses, messieurs, dont les hommes légera ou rétrogrades étaient seuls à se moquer, et qui seules rendaient possible l'explosion libérale de 1789.

Je ne sache pas qu'un seul des hommes qui ont influé alors sur la révolution des idées ait manqué de visiter les pays libéraux. Ni Voltaire, ni Montesquieu n'ont caché ce qu'ils doivent à l'Angleterre. Rousseau était né à Genève. La Fayette avait combattu en Amérique, aux côtés de Washington ; de là cette « délectation » avec laquelle, disait-il, il se courbait devant un paysan, maire de village.

Ne trouvez-vous pas, messieurs, que la réunion de ces quatre noms, Voltaire, Montesquieu, Rousseau et La Fayette, en dit long sur les chances terribles qu'allait courir la France ? Il y a là de quoi expliquer l'élan magnifique de 89. D y a aussi de quoi exphquer les crimes

iO$ HISTOIRE.

de 93, l'Empire après la Goavention, et réternelle branbire qui va de Tanarcbie au despotisme en traversant la liberté sans s y arrêter longtemps. Il n'est pas près de finir, le combat que se livrent en France les influences de la Réforme et les traditions de la Renaissance.

Pourtant, certaines conquêtes sont définitives et nous aurions mauvaise grâce à en contester l'importance. Sur les points où les deux esprits s'étaient coalisés au lieu de se combattre, ils avaient fait taire toute résistance. Or c'était en matière d'égalité que l'accord de la Renaissance et de la Réforme avait le plus souvent prévalu. L'idée que tout homme est un homme, qu'en cette seule qualité il a toujours droit d'être traité comme un homme, avait renversé les privilèges, pour établir cette chose si grande et qui nous semble aujourd'hui si simple, le droit commun.

Quand je pense , non pas seulement à l'antiquitépaïenne avec ses esclaves^ mais au moyen âge et à l'ancien régime avec leurs inégalités monstrueuses, et quand je me dis que nous en sommes venus au droit commun, il me prend envie d'admirer la marche de^ l'égalité dans Thistoire. Il nous est absolument impossihle de concevoir les Prussiens vendant les Autrichiensen détail après Sadowa, ou les vilains livrés à la fantaisie des seigneurs, ou même des maîtres bàtonnant leurs domestiques, ce que les contemporains de Molière trouvaient fort peu étrange lorsqu'ils assistaient à la représentation des Précieîi&e& ridicules.

Les progrès accomplis sont immenses. Il est vrai qufr nous ressemblons aux gens bien guéris et depuis longtemps guéris : ils trouvent la santé un fait très-natiuel

LA MORGUE DE L'ËGALITË. m

«t ne songent guère à en remercier Dieu; mais s'ils ont encore quelques incommodités, c'est là ce qui leur paraît contre nature. Nos maux présents sont réels, je n'en disconviens pas, et nous devons en chercher le remède; ^ue sont-ils toutefois, comparés à la maladie antérieure, -dont nous avons été délivrés?

Jamais, je crois, depuis que le monde existe, Tégalité parmi les hommes n'a été ce qu'elle est maintenant; ja* mais la proportion des propriétaires et des prolétaires n'a été ce qu'elle est devenue. Le nombre des propriétaires s'est énormément, accru. Petite propriété, petits grands-livres ; par les placements mobiliers comme par la possession de la terre, le prolétariat ancien disparaît

L'égalité des partages a pour corollaire une autre égalité, celle du travail. Avez-vous remarqué ceci, messieurs? le travail, sous toutes ses formes, achève de se réhabiliter aujourd'hui. Autrefois il était ignoble de travailler ; je vois venir le temps où il sera honteux de ne rien faire. En attendant, les fortunes, qui ne sont plus gardées par le droit d'aînesse et par les substitutions, disparaissent d'elles-mêmes, dès que le travail ne vient pas les conserver, disons mieux^ les refaire, de génération en génération.

Je ne veux rien exagérer, la bataille de l'égalité, ga- , gnée devant la loi, n'est pas encore tout à fait gagnée dans les mœurs ; il nous reste à empêcher certaines iniquités sociales; il nous reste à mieux comprendre le rôle de l'effort volontaire pour le relèvement de ceux qui sont en bas ; il nous reste à trouver la formule des grandes mutualités fraternelles. Néanmoins l'égalité devant la loi, c'est quelque chose. Elle aurait étrangement stitpris les citoyens d'Athènes ou de Rome, les contem-

t08 HISTOIRE.

porains de Louis IX et de Louis XIV. Égaux devant le code civil, égaux devant le code pénal, égaux comme travailleurs, égaux comme soldats, nous avons tous désormais le droit d'arriver à tout. Ceci est plus qu*un mot, c'est une réalité. Si cette phrase nous fait sourire : c Chaque soldat porte dans sa giberne le bâton de ma* léchai, » faisons le compte des bâtons, et des -plus illustres ; nous verrons que la plupart sont sortis en effet d'une giberne de soldat.

Ne soyons pas injustes envers notre temps. J'y remarque un fait qui porte vraiment l'empreinte chrétienne, la préoccupation croissante des faibles, des petits, du grand nombre. Ni l'antiquité, ni le moyen âge, ni l'ancien régime n'ont songé au grand nombre ; on y souge maintenant, et je ne connais pas d'application meilleure du principe démocratique.

Notre siècle met du jour et de l'air dans les quartiers pauvres. Notre siècle ouvre partout des écoles. Bientôt on ne trouvera pas un laboureur qui n'écrive correctement ; il y a cent ans les duchesses ne savaient pas l'orthographe. Autrefois, qui pouvait se procurer des livres? Aujourd'hui, qui n'a à sa portée une bibliothèque populaire, peut-être même une salle de lecture chauffée et éclairée, comme celle qui existe sous ce toit?

Autrefois il y avait des esclaves aux États-Unis et des serfs en Russie. Autrefois les prisonniers étaient jetés dans des fosses infectes. Autrefois les fous étaient enfermés dans des cages de fer. Autrefois les droits de la guerre étaient atroces : on vendait tout ce qu'on n'avait pas tué, et qui dira les cruautés et les infamies qui succédaient de plein droit à une prise d'assaut ? Autrefois on s'inquiétait beaucoup de gagner les batailles, très-

peu de soigner les soldats blessés ; sous le premier Empire encore, un homme blessé était trop souvent un homme mort; il faut lire sur ce sujet les effroyables aveux de Larrey et de Percy.

Aujourd'hui Savez-vous, messieurs, que c'est bon

signe quand on peut employer ainsi ces deux mots : autrefois et aujourd'hui, deux adverbes dont le rapprochement signifie progrès I

Ainsi marche Tégalité poursuivant son œuvre : hier ceci, aujourd'hui cela, demain autre chose. Oui, demain fera autre chose. Nous ne sommes pas au terme ; nous voyons encore autour de nous trop d'iniquités et de misères, pour qu'il soit temps de nous reposer. J'ai voulu montrer, non pas que nous avons atteint le but, mais que nous avons fait des pas en avant. Deux chiffres nous permettront d'apprécier, mathématiquement en quelque sorte, l'amélioration qui s'est introduite dans la condition du grand nombre. Entre 1770 et 1790, il mourait chaque année un trentième de la population ; maintenant, il n'en meurt plus qu'un quarantième. La vie moyenne, en moins d'un siècle, s'est donc accrue de dix ans.

L'égalité est entrée de partout dans les lois ; est elle entrée aussi dans les mœurs î C'est une question que j'ai déjà indiquée et devant laquelle il faut s'arrêter.

Si j'en juge par mon impression personnelle, les mœurs ne sont pas loin de se mettre 4'accord avec les lois.

ItO LA MARCHE DB L'ÉGALITÉ.

N'éprouvez-vous pas ce que j'éprouve, messieurs, une sorte d'embarras lorsqu'il s'agit d'employer ces mois ^ classes inférieures ? Ces mots ne s'expliquaient que trop jadis par Texistence de privilèges réels? à l'heure qu'à est, décidément, ils n'ont plus de sens. Je le dëdare sans intention aucune de courtiser ou de rabaisser qui que ce soit, il me serait impossible de dire où sont les classes inférieures, si c'est parmi les riches ou panm les pauvres. Je sais bien quelles sont les natures inférieures, et j'en vois partout, dans ce qu'en appelle les rangs élevés comme ailleurs. Je sais bien aussi quelles sont les ;patures supérieures, et j'en rencontre partout, en bas comme en haut. Mais en dehors de ces aristocraties naturelles du cœur, du caractère, de l'esprit, de la science, de Tillustration, de l'éducation et du comme il faut, il n'y a plus moyen de trouver sur la terre une aristocratie viable.

Entendons-nous bien, il existe encore des aristocraties politiques, une en tout cas, et moins que personne je voudrais nier le grand rôle d'une chambre des lords ; ce serait méconnaître une des constitutions les plus libérales de notre temps. Mais la chambre des lords ne forme pas le moins du monde une classe privilégiée. Les lords ne sont pas une classe ; je ne vois là qu'un nombre limité de législateurs, à la plupart desquels, dans l'intérêt commun, on a conféré l'hérédité qui est le garant de leur indépendance. Voyez quel soin elle prend, cette aristocratie toule politique, de se mettre en règle avec l'égalité. Elle est ouverte par les deux bouts ; d'un côté, elle se recrute incessamment parmi les illustrations nationales ; de l'autre, elle replace incessamment ses fils puînés aufAng des simples citoyens. Les nouveaux Iprds

IL N'Y A PLUS DE CLASSES. til

se prennent partout, dans la marine, dans l'armée, dans les grands services publics, dans la chambre des com* munes, dans le barreau, dans le commerce, dans Tin* dustrie. Leur titre n'existe que par leurs fonctions; leurs fils puinés, je viens de le dire, sont et demeurent des bourgeois, suivent une carrière quelconque, et ne se distinguent en rien de leurs compatriotes.

Si l'avenir doit avoir une aristocratie, il aura celle-là ; c*est la seule que le principe d'égalité puisse avouer dé« sormais, car les distinctions qu'elle consacre se rattachent aux fonctions et non aux familles, elles ne sauraient fonder une classe. Chez nos voisins, l'aristocratie politi* que des lords sert de rempart à la nobilityy aux baronnets et aux chevaliers, à cette gentry qui, préoccupée ellemême du devoir de fortifier son existence par ses services, remplit dans les comtés des charges gratuites d'administration et de judicature. Aussi l'Angleterre peutelle entendre chanter sans crainte au dix-neuvième siècle cette vieille chanson des paysans anglais du quinzième : c Lorsque Adam bêchait et qu'Eve filait, où était le gen« tilhomme ? »

Ce refrain troublerait davantage les pays qui au lieu d'une aristocratie ont une noblesse, une classe fermée, et revêtue de distinctions qui ne se rattachent pas à des fonctions. Si l'aristocratie politique peut se maintenir \h où elle subsiste encore, la noblesse sans rôle public est morte, bien morte, et on ne la ressuscitera pas. Il est naturel sans doute que les noms illustres restent des noms illustres, et peut-être les titres consacrés par l'histoire se conserveront-ils avec les noms auxquels ils sont liés. CTest possible; je n'en sais rien, et je ne pense pas que U chose importe beaucoup. Ce qui ûnporte, c'est de

ne pas tenter l'entreprise ridicule, et plus dangereuse encore que ridicule, de rétablir des classes au sein d'une nation.

Le principe de la séparation des classes n*a pas survécu à sa dernière victoire. Vous vous rappelez ce jour de l'ouverture des états généraux, où la noblesse et le clergé se donnèrent la satisfaction de tenir le tiers à distance et de le laisser un peu se morfondre à la porte. Le marquis de Brézé triomphait; mais son triomphe fut court. Le tiers entra et prit tant de place, qu'il n'y en eut plus que pour lui ; les états généraux devinrent l'assemblée nationale, et l'étiquette éplorée put prévoir déjà le moment où un ministre qui n'avait pas de boucles à ses souliers oserait se présenter aux Tuileries.

Certaines choses sont mortes, faisons-en notre deuil ; d'autres vivent et doivent vivre, maintenons-les fermement. Dieu me préserve de répéter les platitudes de la fausse égalité et de proclamer ou de rêver l'abolition des distinctions sociales! Il y en a, il importe qu'il y en ait.

H y aura toujours des noms qui rappelleront des services rendus, un rôle historique, de grandes découvertes ; ces noms ne seront pas, quoi qu'on fasse, les premiers noms venus. Je vais plus loin, il y aura toujours des maisons anciennes; il ne sera jamais indifférent de compter une longue suite d'aïeux illustres ou honorés.

Allons jusqu'au bout : outre l'éclat du nom ou des origines, les vieilles traditions de famille se feront toujours sentir. On ne cessera pas de reconnaître à des signes infaillibles celles au sein desquelles se sont déposées l'une après l'autre, génération après génération,

des couches successives de bonnes manières, de bons principes, de bons exemples, de nobles études et d'habitudes élevées.

L'égalité n'est pas le nivellement. Où les habitudes diffèrent, où les éducations difiërent, où les relations diffèrent, gardez-vous d'opérer des confusions qui seraient une souffrance pour tous. Nous pouvons être moralement égaux et socialement inégaux ; malheur à nous^ si nous prétendions n'en pas tenir compte 1 II serait aussi fâcheux d'abolir les distinctions réelles, que de créer des distinctions factices. En retranchant les distinctions sociales, on retrancherait beaucoup d'autres choses ; on tomberait dans l'utilitarisme grossier qui trouve la délicatesse absurde et l'idéal ridicule, qui n'estime que les gens habiles à faire leur chemin, qui règle les relations d'après la fortune, et qui classe les gens d'après le nombre de leurs écus. Il ne faudrait pourtant pas pousser la haine des aristocraties jusqu'à les remplacer toutes par celle de l'argent.

Des distinctions sociales, mais point de classes, telle est, vous le voyez, la formule qui s'impose à nous L'abolition des classes se poursuit sous nos yeux, partout où l'intelligence des temps modernes a pénétré. Laissez-moi, messieurs, vous citer votre pays. Vos jeunes gens, dans quelque situation qu'ils soient nés, quel que soit le rang de leurs familles et alors même qu'elles veillent peut-être avec beaucoup de soin sur le choix de leurs relations et de leurs alliances, n'hésitent pas à entrer dans toute carrière libérale; négociants, industriels, avocats, médecins, pasteurs, savants, professeurs, peintres, architectes, ils ne croient pas s'abaisser en travaillant. Ils pensent que c'est trop peu d'être fils

iïA LA MARCHE DE L'ÉGALITÉ.

de ses ancêtres, si Fon n'est pas aussi fils de ses œuvres» Cela vaut un peu mieux que de s'engourdir dans une noble oisiveté, A force de se mettre à part parce qu'on se croit au*dessus des occupations vulgaires, on finirait» j'en ai peur, par se trouver au-dessous.

Ce qui se passe à Genève se passe pareillement aux États-Unis, en Anglet^re, et commence à se passer ailletrrs. Nous assistons aux débuts d'une révolution presque inaperçue, qui fait moins de bruit et plm de besogne que la plupart de nos révolutions à grand fracas.

Nous essayerions de maintenir ou de ressusdter les classes, que cela n'empêcherait pas le monde d'aller son train. 11 ne s'arrêtera pas, soyons-en sûrs, devant quelques prétentions du temps jadis ; il marchera, san$ s'en occuper autrement. Prenons-en notre parti, les aristocraties ne se tiendront désormais ddbout qu'ap-puyées sur des supériorités et sur des services rendus. Il faudra qu*elles se mettent en tête de tout, remuant des idées, aidant aux progrès, exerçant les généreux patronages, donnant Kexemple des sacrifices, de la vaillance et du travail Je ne connais plus qu'un moyen d'être le premier : marcher devant.

Je sais bien que certains instincts chercheront longtemps .à se faire jour ; plus la société est démocratique, plus on attache de prix aux distinctions quelles qu'elles soient qui empêchent un nom de se perdre dans la foule. Je sais aussi et je compjrends à merveille, vous l'avez vu, qu'on se soucie médiocrement de voir remplacer le noble par le riche et le gentilhomme par le fonctionnaire. Nous ne gagnerions pas au change ; l'aristocratie des emplois et des écus n'aurait certes rien de très-glorieux.

Mais c'est à nous d'y pourvoir : fondons d'autres aristocraties ; ayons encore, ayons toujours des gentilshommes, des chevaliers, des grands seigneurs. On pré tend qu'il n*y en a plus I Je soutiens qu'on se trompe. J'en ai rencontré, moi, tantôt dans les rangs de la société brillante, tantôt au sein des plus humbles demeures. Oui, tout en haut, et tout en bas, et au milieu aussi, on trouve des grands seigneurs et de grandes dames, c'est-à-dire des êtres dont la distinction exquise ne permet pas de mettre un instant en doute le rang qui leur appartient.

U y a quelque chose d'impatientant, de faux et de bête dans cette manie de nos auteurs à la mode qui, pour la plupart du moins, s'évertuent à nous refaire des classes et à réserver toutes les vertus à la noblesse en attribuant tous les ridicules à la bourgeoisie. Le moment est bien choisi, en vérité ! L'autre jour, Grant, Farragut, Sherman, Sheridan gagnaient les batailles américaines, ils restaient Grant, Farragut, Sherman,Sheridan. Quelqu'un a-l-il trouvé que leurs noms ne fussent pas suffisamment ennoblis et qu'il leur manquât quoi que ce soitî

Le rôle de la bourgeoisie aujourd'hui n'estpasde ceux qui prêtent à la raillerie. Il y a des bourgeois absurdes, d'accord, comme il y a eu des marquis immortalisés par Molière; rions de ces bourgeois et de ces marquis, mais ne livrons pas à des moqueries sans justice ce siècle bourgeois qui est le nôtre. Cherchez bien, messieurs, vous découvrirez des gentilshommes partout, et aussi des manants partout, je vous en réponds.

Sans rien retirer de ce que j'ai dit sur cet héritage du comme il faut qui se transmet dans certaines maisons,

je soutiens que de telles transmissions s'opèrent au sein des familles bourgeoises aussi bien qu'ailleurs. Restant à leur place et la trouvant bonne, n'ayant pas la moindre envie de compromettre leur dignité et leur bonheur, ne se jetant pas dans d'autres habitudes, dans d'autres relations et dans d'autres milieux, elles ne prêtent nullement à rire. Il y a eu, ce me semble, en Hollande, en Flandre, dans les villes anséatiques, dans les cités libres et impériales, dans les républiques italiennes, et ailleurs encore, des patriciats municipaux, de vraies dynasties bourgeoises, qui ne l'ont cédé à aucune noblesse pour la hauteur des vues, la fermeté de la conduite, la grandeur et les vertus héréditaires. En France, nos maisons parlementaires n'ont pas été le moins bon côté de l'ancien régime.

Voilà pour la vieille bourgeoisie ; faudra-t-il se moquer de la nouvelle ! A qui en avons-nous, je le demande; quand nous prononçons avec dédain ce mot de parvenu, ce brave mot, que nous ne devrions répéter qu'avec joie et en ouvrant les bras?

Ingrats que nous sommes, les parvenus, les bourgeois ont presque fait toute notre histoire, par l'affranchissement des communes, par le long effort des classes moyennes, par le parlement, par la révolution de 1789.

Ceci n'est pas l'histoire de la France seulement, c'est celle du monde civilisé. Votre Suisse vit glorieuse et libre avec ses gouvernements bourgeois; l'Amérique prouvait naguère encore la puissance d'un gouvernement bourgeois. Aux époques les plus obscures du moyen âge, les gouvernements bourgeois ont été la consolation de l'Europe.

Lorsque nous nous moquons des bourgeois, nous nous

moquons de nous-mêmes. Notre législation fait des bourgeois par l'égalité des partages ; les progrès de Tindustrie transforment des ouvriers en bourgeois; notre avenir, s'il est prospère, sera un avenir bourgeois. Loin de railler la bourgeoisie, nous devrions aspirer à un état social où il n'y aurait presque plus autre chose, où Ton ne rencontrerait plus ce qu'on nommait autrefois la populace, ou tous auraient mêmes moyens de fortune et snémes droits.

La bourgeoisie (la classe moyenne, si vous voulez) est tellement l'essentiel, que lorsqu'elle est absente la liberté fait défaut. Interrogez les Russes éclairés et intelligents qui habitent Genève, et pour peu que leur circonspection patriotique leur permette de répondre, ils vous diront tous que ce qui manque à leur pays, c'est une classe moyenne, une bourgeoisie. Si vous pouviez donner une classe moyenne à la Turquie, vous ne seriez pas loin de résoudre la question d'Orient. Jacquemont, dans ses lettres datées de Rio- Janeiro, nous épouvantait sur l'avenir du Brésil, parce qu'au-dessous de la gent dorée sur tranche il n'avait vu que des mendiants ou des voleurs, et qu'il n'avait pas aperçu de bourgeois.

Comment se fait-il que la bourgeoisie, avec le passé qu'elle a derrière elle et Tavenir qu'elle a devant elle, ne le prenne pas de plus haut? N'a-t-elle pas eu ses grandes familles dans Jes parlements, dans la science, dans l'industrie? Les Estienne, par exemple, ne formaientils pas une dynastie d'imprimeurs I Le temps viendra, espérons-le, où l'on aimera mieux descendre de ce savant, de ce travailleur, de ce bourgeois, Henri Estienne, qui subit vaillamment la persécution et dont Genève a

us LA MÂRGfle DE VË6ALITÉ.

conservé le souvenir, que de porter le nom d'un des mignons de Henri III.

11 me. semble, messieurs» que Sieyès a parlé pour lo monde entier, quand il s'est écrié dans sa fameuse bro chure : « Que doit être le tiers état? Tout % Un autre écrivain, que ne troublait pas le spectacle des révolutions, Aristote, déplorait en scm temps la destinée des nations qui n'avaient que des pauvres et des riches, des extrémités et pas de milieu. Je suis de l'avis de Sieyès et d'Aristote.

Que les extrémités s'affaiblissent et que le milieu s'accroisse, tel est le programme de Tégalité. Nous avons suivi sa marche au travers des siècles. Comment a-t-elle opéré ? Elle a pris les esclaves et elle en a fait des serfs» Elle a pris les serfs et elle en a fait des bourgeois. Elle a pris les bourgeois et elle en a fait des citoyens. Le même jour elle prenait les nobles et elle en faisait aussi des citoyens. Maintenant elle est en train de prendre les ouvriers pour en faire à leur tour des citoyens et des bourgeois. Ainsi s'achève la suppression des classes, par l'arrivée successive de toutes sur ce terrain commun de la bourgeoisie.

L'avènement de la classe ouvrière est un fait considârable. U ne sera pas moins fécond en conséquences heureuses pour tous que ne l'a été au siècle dernier Tavénement de la classe bourgeoise. Et ne m'accusez pas, messieurs, de faire ici un rapprochement forcé ; la révolution ouvrière du dlx^neuvième siècle n'aura pas moins de portée, j'en suis convaincu, que la révolution bourgeoise du dix-huitième. Celle*ci, bien que trèsdémocratique et même très-démagogique dans ses pro*

cédés^ avait laissé sans, solution définitive le problème social»

Ce problème, aujourd'hui^ se pose de partout. Au milieu de la contrariété apparente des mouvements, il est difficile de ne pas apercevoir une tendance centrale et dominante. L'heure du grand nombre a sonné : suffrage universel, instruction universelle, à ces deux signes on reconnaît la démocratie qui s'avance. Dès ses premiers pas, elle impose à l'Angleterre elle-même le bill électoral que chacun sait. Et nous ne sommes pas au bout ; que sor(ira-t-iI de l'agitation ouvrière et de la fermentatioa générale ? Je l'ignore, mais je sais une chose, c'est que la question d'égalité ne s'est jamais formulée comme aujourd'hui, qu'elle est là devant nous, que nous ne pouvons l'écarter, qu'en vain nous fermerions les yeux pour ne pas la voir. Il s'agit de la regarder en face et de la résoudre, sans sacrifier ni la justice ni la liberté. Telle est ¥<BUvre qui nous réclame, messieurs; nous nous y mettrons ensemble , sentant qu'elle n'admet pas de retard.

A mesure que le rôle des ouvriers augmente, et il augmenté à vue d'œâ, leur responsaUlité augmente aussi. Notre devoir grandit toujours avec notre pouvoir. S cela est compris, la fusion définitive et Tabolition des classes s'opérera dans les conditions les meilleures, et nos sympathies pourront suivre jusqu'à la fin la marche de l'égalité dans l'histoire.

Déjà se forme le livre d'or où s'inscrivent les noms des ouvriers illustres, les noms de plusieurs maréchaux, tes noms de plusieurs mventeurs et de plusieurs savants, des Watt, des Fulton, des Stephenson, des Faraday; lesncHns de plusieurs hoimnes d'état aussi, et ayant

tous, ce nom d'ouvrier consacré par une grande vie et une mort sanglante, doublement consacré par le mal qui s'fest fait depuis qu'il n'est plus là, le nom du doux et noble Lincoln,

N'est-il pas vrai, messieurs, que pendant que je vous racontais tout à Theure la marche de l'égalité dans l'histoire, une objection se présentait à votre esprit ? Je l'ai lue dans vos regards, je l'ai presque entendue, votre discrétion seule l'a retenue sur vos lèvres. Eh quoil vous disiez-vous, on nous vante les progrès de l'égalité, et notre siècle voit s'étaler en plein soleil les horreurs inénarrables du paupérisme !

Loin de vouloir esquiver l'objection, je n'ai cessé de l'avoir devant mes yeux en vous parlant. Ce mal odieux du paupérisme, il n'a cessé de hanter ma pensée depuis que je prépare ces conférences; bien plus, il n'a cessé de peser sur ma conscience et sur mon cœur depuis que je me connais.

N'exagérons rien cependant, quoique un fait moderne, l'industrie, ait donné au paupérisme une gravité locale et en outre une notoriété, un éclat qui lui manquaient jadis, il n'en a pas moins existé à toutes les époques. Le monde antique, le moyen âge et l'ancien régime ont eu des misères auxquelles les nôtres, grâce à Dieu, ne sauraient se comparer. Lisez une histoire quelconque du paupérisme, celle de M. Moreau Christophe, par exemple; vous découvrirez avec une sorte de terreur ce qu'étaient

en étendue, en profondeur, en dégradation physique et morale, les souffrances des époques qui ont précédé la nôtre.

Si notre paupérisme fait beaucoup de bruit, c'est précisément parce que notre organisation sociale vaut mieux. Sur un habit sale, une tache de plus ou de moins ne frappe personne ; sur un habit propre, la moindre souillure paraît. C'est comme le bûcher de Servet qui, dressé à Genève, cause plus d'horreur et de scandale que cent bûchers dressés à Burgos ou à Madrid, et c'est justice.

Le paupérisme aujourd'hui se présente à l'état concentré, passez-moi le terme. Jadis il était partout, à la ville et à la campagne ; aujourd'hui il ne se rencontre que dans certains quartiers trop célèbres de nos grandes cités, et surtout au sein de certaines populations industrielles. Mais là, il s'entasse, il fermente, il s'exaspère, il devient la chose horrible dont j'ai à vous entretenir.

11 est des centres pestiférés, je ne trouve pas d'autre mot, où toute vie semble s'éteindre, faute d'aliment, la vie morale, la vie intellectuelle, la vie de famille, et pourquoi ne pas le dire ? la vie physique elle-même. Là renaissent sous une forme nouvelle et non moins hideuse les iniquités d'autrefois. Nos sociétés modernes ont leurs serfs comme le moyen âge, leurs esclaves comme l'antiquité ; leur luxe, comme celui de Rome païenne, broie sous ses pas insouciants des corps et des âmes.

Ces inégalités-là, messieurs, il faut les peindre telles qu'elles, sont, sans employer des couleurs atténuées. Je ne suis certes pas un ennemi de l'industrie ; je crois qu'à ne la considérer qu'au point de vue de l'égalité^ elle

a accompli une œuvre spleadide. Quelle égalité est contenue dans ces seuls mots : le bon marché ! Bon marché des vêtements, bon marché de Téclairage, bon marché des moyens de locomotion, bon marché des livres, bon marché des écoles, quelles conquêtes ! Ce qui était le privilège du petit nombre a été mis à la portée de

tous.

Mais ce progrès, qui ei^ considérablô, a entraîné deux conséquences sur lesquelles nous sommes tenus de vâller. Ce sont celles que j'indiquais tout à l'heure : l'entassement excessif des populations dans les grandes villes, l'entassement des ouvriers dans les grandes fabriques.

Il y a à Londres, pour ne citer que cette capitale, des quartiers où l'on ne se hasarde qu'en tremblant et que la charité seule ose visiter en détail. La misère universelle y est compliquée d'une universelle dépravatioD. On aperçoit là des classes qu'on dirait vouées au mal. Vous comprenez, sans que j'aie à le dire, quelles leçons se donnent là, quelle morale se pratique là^ quelle vie se mène là, ajoutons, et quelle indigence sans nom règne là. C'est le paupérisme, c'est bien lui, le paupérisme héréditaire, accepté, presque nécessaire, le paupérisme qui se sent chez lui> que personne ne conteste» auquel personne ne songe à se soustraire. Et qu'arrive-» t-il, lorsque à cette misère sans nom vient s'ajouter un surcroît quelconque, une disette, par exemple? Il arrive qu'on vous annonce froidement que dans tel quartier de Londres (nous l'avons tous entendu, messieurs) six cent mille hommes sont en train de mourir de faim.

Et nous sommes au dix-neuvième siècle! Et voilà dix-neuf cents an6 bientôt qu'on prêche ici-bsà une re-

BU PAUPÉRISME. i^

ligîon d'amour ! N 'est-il pas vrai que cette inégalité-là ressemble trop à une iniquité pour qu'on puisse en parler froidement? 11 faut qu'elle disparaisse. Aucun homme de cœur n'en prendra son parti. Je plaindrais l'homme qui se dirait : < Des milliers de mes semblables expirent près de moi, à l'autre bout de cette rue, dans le dénûment et dans la crapule ; mais ce n*est pas ma faute, îe n'y pms^ien, et comme il est désagréable d'y penser, je penserai à autre chose. »

Je sais des populations industrielles qui présentent un spectacle non moins révoltant. Ce sont, je le répète, des centres pestiférés, sur lesquels on serait tenté de dé* ployer le pavillon jaune comme on le fait sur les navires atteints par la contagion. — Écoutez.

Pour certaines populations industrielles la vie de famille n'existe plus ; la vie de famille, ce qui charme, ce qui console, ce qui protège, ce qui élève, ce qui relève. Pauvres, pauvres gens ! Les fabriques ont des engrenages oh le corps entier passe quand on leur laisse prendre un bout du vêtement ; ne laissez pas prendre à la dure machine industrielle la moindre partie de vos affections et de vos devoirs; tout y passerait, la famille entière serait broyée, Thomme, la femme et l'enfant, le bonheur et la dignité.

Comment en serait-il autrement? L'un après l'autre, l'homme, la femme et l'enfant ont été emmenés loin de l'asile qui seul pouvait les protéger ; le foyer est éteint. On ne se voit plus, on ne se connaît plus, on ne s'aime plus. Et ce qu'il y a de pis, c'est que cette existence dépouillée et rabaissée se fait accepter. On n'a pas besoin d'autre chose.

Le grand attentat a eu lieu le jour ob. Tindustrie s'est emparée de la femme et de l'enfant. — La femme coûte moins que l'homme; employons la femme! L'enfant coûte moins que la femme; employons l'enfant I — Gela est bientôt dit, messieurs, et à ne considérer que le bilan de fin d'année, il est possible que cela se trouve juste. Mais il est un autre bilan, celui des santés, celui des moralités, celui des bonheurs^ qui se solde alors par un affreux déficit.

Qui dira ce qui se passe, quand une femme, une mère de famille, donne sa journée entière au travail delà fabrique ? Elle cesse de tenir son ménage ; elle cesse d*élever ses enfants; elle renonce à sa douce royauté. Elle partie, il n'y a plus d'intérieur, le nid est détruit, la nichée se disperse. Mesurez les conséquences d'un pareil désastre.

Et l'enfant ? Il ne lui manquait plus, à ce pauvre être, déjà orphelin par le fait de l'industrie, que d'être adopté et élevé par elle ! M. Jules Simon Ta écrit, dans un de ces livres éloquents où il signale nos plaies sociales : « Un enfant de six ans peut bobiner. » Hélas ! oui, à six ans, ses petites mains y suffisent. Le voilà absorbé par la fabrique, à l'âge des jeux, à l'âge de l'école, et, ceci dit tout, à l'âge de l'éducation.

Des enfants qui s'étiolent, des femmes qui se perdent, des hommes qui, à défaut des joies de la- famille, vont chercher l'abrutissement du cabaret, l'abandon de soi sous toutes les formes, l'indifférence à sa propre dégradation, à celle des êtres qu'on devrait aimer, l'abaissement et la misère sans remède, en un mot le paupérisme dans toute son horreur, voilà où l'on arrive.

On y arrive. Le cœur se serre à voiries ouvriers sortir

de certaines manufactures. Ces êtres hébétés, abâtardis, contrefaits, ces êtres au milieu desquels les conseils de recrutement ne trouvent plus de quoi compléter le contingent, ce sont ceux que Dieu avait destinés à la vie simple, au grand soleil, au travail salubre, aux tendresses, nu progrès, au bonheur. Ont-ils encore une âme ? vous seriez tenté d'en douter, tant cette àme a cessé de se refléter sur leur visage. Quant au corps, il ne supporte pas longtemps une existence contre nature. L'atmosphère des manufactures, viciée sous tous les rapports, ne tarde pas à accomplir son œuvre. On voit là de quel prix se payent ces salaires de la femme et de Tenfant qui semblent un profit, et qui sont en réalité la ruine infaillible du pauvre. — Règle générale, ce qui nous coûte la famille nous coûte trop cher.

Peut-être ai-je eu tort, messieurs, de vous parler de la femme et de l'enfant en passant l'homme sous silence. L'homme aussi est nécessaire aux siens. L'homme aussi a son rôle dans l'éducation des enfants ; l'homme aussi a besoin qu'on lui laisse le temps de se reposer, de penser, de respirer. S'il n'a pas ses dimanches et si les journées de travail sont trop longues, il cesse d'être homme et devient un mécanisme ; l'époux, le père, le citoyen, là créature intelligente et aimante, tout disparaît peu à peu.

Pour achever de nous montrer telle qu'elle est cette inégalité qu'on appelle le paupérisme industriel, je devrais vous prier d'entrer avec moi dans les demeures sordides où s'entassent des êtres humains, en dehors des conditions les plus élémentaires de la propreté, de la salubrité et de la décence. Je n'insiste pas, vous m'avez compris. N'est-il pas vrai que nous avons à

faire, en pleine Ëuropei une émâDCîpation des esclaves?

Cette émancipation est possible, messieurs, et je a'eo veux pour preuve que les centres manufacturiers où Ton sait éviter de telles infamies. U en est de tels, hâtons ^ nous de le dire. On pourrait citer nombre de fabricant» qui font passer leurs devoirs avant leurs profits, qui ne veulent pas bâtir leur fortune sur des existences ruinées et sur des familles détruites. Ceux-là remplissent une des nobles missions d'ici-bas.

Mais l'argent joue un trop grand rôle aujourd'hui, pour que les patrons (c'est le beau nom qu'ils portent) exercent toujours leur patronage. Dès loi^, le rôle de l'État est tracé. Aux grands maux les grands remèdes; quoique je n'aime guère, vous le savez, k multiplier les tutelles de l'Etat, je ne crois pas qu'il y ait à hésiter en pareille occurrence. Les attentats à la vie humaine, à la dignité, à la sécurité humaine, doivent être réprimés, L'Angleterre, qui n'a pas le goût des règlements et qdi s'en remet volontiers en toutes choses à l'action des individus, n'a nullement éprouvé ses scrupules ordinaires lorsqu'il s'est agi d'empêcher le meurtre moral et physique des hommes, des femmes et des enfants. — Chacun est libre de disposer comme il l'entend de ses forces et de son temps ! Eh bien, l'Angleterre est intervenue ea« tre le maître et l'ouvrier. — Chacun est libre de se loger dans un chenil si cela lui convient ! Eh bien, l'Angleterre est intervenue entre le logeur et le logé.

Sur ce dernier point, l'expérience n'a pas fait attendre son arrêt. A Londres, avant la loi sur les logements insalubres, la paroisse de Kensington, habitée par les pauvres, présentait une mortalité presque douUe de ceUo

des autres quartiers ; depuis la loi, cette mortalité s'est abaissée^ non-seulement au niveau commun^ mais même au-dessous. Que de bien accompli par une seule mesure! Et en même temps que la vie moyenne croissait, la mo* ralité moyenne croissait aussi.

Le même progrès s'est accompli dans les manufactures. La loi anglaise, une loi sérieuse, appliquée, surveillée, a commencé, sinon achevé, une œuvre dont les fruits se montrent déjà. En limitant le nombre des heures de tra* vail, pour les hommes d'abord, pour les femmes ensuite^ en interdisant d'employer les enfants au-dessous de huit ans, en réduisant à six heures et demie le travail des enfants qui dépassent cet âge, en réservant à tous le repos entier du dimanche *, elle a ressuscité la vie de famille. L'ouvrier anglais a repris haleine ; le soleil et les jeux sont rentrés au pauvre logis.

Nous sommes tenus d'en faire autant. Il ne suffit pas dé voter en hâte une loi, il faut veiller à ce qu'elle soit réellement exécutée. Et pourquoi cette grande œuvre, la destruction du paupérisme industriel, ne serait-elle pas poursuivie en commun partons les peuples civilisésf S'il est une convention internationale qu'il soit urgent de conclure, c'est bien celle-là. Convenir que nulle paçt il ne sera permis à une manufacture, ni de faire un travail quelconque le dimanche, ni d'employer les hommes plus de dix heures, les femmes et les enfants plus de six, ce serait abolir la vraie servitude de notre temps. Un pareil traité honorerait le dix-neuvième siècle. 11 est des

i. La loi, qui sort de son rôle quand elle impose Tol^servation da dimanche à titre d'acte religieux, reste fidèle à son r61e quand elle l'impose à titre de limitation du travail dans les cas exceptionnels où cette limitation légale devient nécessaire.

exploitations de rhomme par Thomme qui ne sauraient être tolérées. L'assassinat en grand d'une population, qui périt corps et âme sous le poids d'un régime auss féroce que corrupteur, doit être réprimé, ce me semble, tout comme l'assassinat d'un individu. Ou nous empêcherons cela, ou nous ne serons décidément que des faiseurs de phrases, le pire métier que je connaisse ici-bas.

Quand je pense à ces crimes de l'industrie moderne, je ne suis pas loin de me demander si nous avons le droit de parler d'égalité. La marche de l'égalité dans l'histoire viendrait-elle donc aboutir à l'inégalité suprême, à l'abolition de la famille pour toute une classe d*hommes ?

La famille, messieurs, est la forteresse de l'égalité. Quelle mutualité que celle-là ! Les forts y travaillent pour les faibles, et les faibles, certes, n'y sont pas inutiles aux forts.

La famille ferme plus de cabarets que n'en fermera jamais la police. Elle ramène ses membres vers elle. Les coupables dépenses, celles qui tuent le présent et l'avenir, disparaissent sous son influence. Elle seule rétablit l'équilibre du budget îes travailleurs. Partout où un îflfernal régime amène la suppression de la famille, il ne faut parler ni de bien-être, ni d'épargne, ni de moralité, ni de bonheur.

Elle est tellement la mutualité providentielle, que certains êtres ne parviennent pas à vivre en dehors d'elle ; pour eux l'isolement c'est la mort. Voyez l'ouvrière à l'aiguille, ce type achevé et touchant de l'inégaUté sociale. Cent fois on a refait son pauvre budget ; on a eu beau réduire les dépenses au strict nécessaire; on a eu beau supposer qu'elle ne serait jamais malade et que l'ouvrage

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