‹ L'égalitéChapitre 13 sur 72 · NOUS NE SOMMES PAS AU BOUT · texte numérisé non relu

NOUS NE SOMMES PAS AU BOUT

ne lui manquerait jamais ; on a eu beau supposer que ses yeux fatigués par les veilles ne lui refuseraient jamais leurs services, on n'est arrivé qu'à un total qui la met à même de ne pas mourir tout à fait de faim.

Où est le salut? Dans cette vie de famille que certains régimes industriels détruisent rapidement sous nos yeux. Que l'ouvrière à l'aiguille ait une famille, tout ira bien. Voici l'association voulue de Dieu : les salaires sont mis en commun, et la santé, et les chances aussi. L'ouvrière a sa part de bonheur, de repos, de sécurité. Elle n'est plus livrée sans défense aux tentations du désespoir.

Vous le voyez, messieurs, je ne songe pas à dissîciuler les inégalités effroyables dont nous avons encore à poursuivre la suppression. Si le mal est beaucoup moins grand qu'autrefois (j'espère l'avoir prouvé), nous n'aurons cependant pas trop de toute notre énergie pour en venir à bout ; il s'agira d'appeler à notre aide et l'action des lois dans certains tîas, et la charité privée toujours, et par-dessus tout l'influence de l'Évangile.

Tant que le paupérisme sera là, nous n'aurons pas le droit de croire notre œuvre achevée. En présence de populations entières qui se corrompent, s'abaissent et périssent, nous avons quelque chose à faire. Le devoir est marqué ; quand je cherche à exprimer l'obligation morale qui pèse sur nous, je ne trouve qu'un mot, notre mot d'ordre : Il fautt

Il faut que cela cesse. Ne le sentons-nous pas, que nous sommes responsables de ces misères et de ces vices ? Si nous ne portons pas secours aux malheureux •qui glissent vers l'abîme, si nous n'agissons pas avec vigueur, a^ec passion, si nous nous résignons à avoir, non pas des pauvres seulement, mais du paupérisme, alors renonçons à parler d'égalité.

Je ne puis dire combien me révoltent, en face de telles misères, les paisibles théories des satisfaits. — A quoi bon s'inquiéter et se tourmenter î II y aura toujours des misères. Croit-on donc qu'on empêchera les gens de se ruiner et de se perdre ?

En d'autres termes, nous sommes riches ; que nous importent les pauvres I Nous sommes bien portants ; pourquoi s'avise-t-on d'être malade! Nous sommes heureux ; les malheureux sont des maladroits I

Vous pouvez en croire un optimiste, messieurs, Toptimisme des satisfaits n'est autre chose qu'un égoïsmo qui se donne crûment pour ce qu'il est. Il y avait des satisfaits, soyez-en sûrs, sous le despotisme des Césars ; ils trouvaient que le monde n'allait point mal : ne ramassaient-ils point, le cas échéant, quelques dépouilles de proscrits et ne soupaient-ils pas chez l'empereur ? Il y avait des satisfaits au moyen âge ; ils trouvaient que la vie était bonne dans les châteaux, que les chevaliers avaient grand air dans leurs armures, que les trouvères contaient galamment, et que les cathédrales naissantes faisaient un effet magnifique à l'horizon. Ils menaient joyeuse vie et voyaient s'ouvrir devant eux, moyennant certaines donations et certaines pratiques, la grande route qui mène au ciel. Tout d'ail-

NOUS NE SOMMES PAS AU BOUT. tM

lears n'était-il pas dans rordre, les seigneurs en haut, les manants en bas?

Ne soyons pas trop surpris, si aujourd'hui encore nous rencontrons la race impérissable des satisfaits. Vous rappelez -vous les vers railleurs qu'un de vos poëtes, M. Juste Olivier, leur a consacrés ? -

Mon lit est fait; je n'empêche personne De faire aussi le sien comioe il TeiHend.

Tel n'en a pas, du moins je le soupçonne; Mais j'ai le mien, c'est le point important.

Qu'on le dédouble, on en fera peut-être Trois, tout au plus, de moyenne hauteur; Mais ce serait un acte bas et traître.

CoAservets^moi, je sois conservateor.

Quoique je sois très^conservateuret très-peu partisan du dédoublement des lits (je vous dirai pourquoi), j'ai toujours tenu en médiocre estime le conservatisme qui redoute tout mouvement par l'unique raison qu'il craint qu'on ne le dérange et peut-être qu'on ne défasse son lit.

Au risque de nous déranger, remuons-nous. Ne nous donnons pas de repos, tant qu'une partie de nos semblables fléchit et sombre sous le poids d'une situation impossible.

Elle n'est pas finie, cette marche de Tégalité dans l'histoire qui a été le sujet de notre entretien. L'égalité, qui, chemin faisant, a brisé sous ses pieds fesclavage, le servage, la hiérarchie féodale, les tyrannies de Tancien régime, brisera sous ses pieds le paupérisme industriel. Un pas de plus, et nous verrons s'accomplir, je l'espère, un de ces progrès qui dispensent des révolutions.

i33 LA MARCHE DE L'ÉGALITÉ.

Et cela fait, l'égalité marchera encore. Ce qu'il y a d'admirable dans sa marche, c'est qu'elle ne s'arrête jamais. Jamais nous ne sommes au bout d'aucune de nos grandes tâches. Notre vue bornée ne va pas au delà d'un étroit horizon. Chacun se dit : c Parvenu là, vers cette montagne, je me reposerai, car je serai aux limites du monde. >

Heureusement les limites du monde ne sont pas celles de notre vue. L'antiquité ne concevait pas une société sans esclaves ; le moyen âjge ne concevait pas une société sans serfs et sans vilains ; l'ancien régime ne coa^ cevait pas une société sans droit d'atnesse et sans classes privilégiées. Aujourd'hui, bien des gens peutêtre ne conçoivent pas une société sans paupérisme. Demain, messieurs, quand le paupérisme sera dépassé, quand l'infranchissable horizon aura été franchi, d'autres perspectives, je ne sais lesquelles, s'ouvriront à nos regards. Nous verrons devant nous d'autres progrès à réaliser, d'autres efforts, d'autres devoirs. — Et l'égalité poursuivra son chemin.

TROISIEME DISCOURS M^-»t. O.. /

i*Ë6ALlTÉ QUI UÈYB IT L'ÉfiÂlITÉ QUI kîkllf^,,:^

Maintenant, messieurs, les faits nous sont connus^ Dans notre premier entretien, nous avons étudié l'homme; dans le second, nous avons interrogé Thistoire. Il fallait savoir d*abord ce qu'il y a de naturel, d'indestructible chez nous en matière d'égalité et d'inégalité ; il fallait constater ensuite les progrès que l'égalité a accomplis depuis que la société humaine existe ici-bas et ceux qui lui restent à accomplir. Ici se présente à nous une question nouvelle qu'il faut résoudre avant d'aller plus loin et qui va nous occuper. Après les questions de fait vient la question de méthode. Quelle méthode d'égalité adopterons-nous?

J'en connais deux : celle qui abaisse ce qui est haut et celle qui élève ce qui est bas. Pour égaliser des arbres d'une forêt qui renferme des géants séculaires à côté d'arbres très-jeunes, très-faibles et très-petits, le moyen le plus expéditif est assurément de tout abattre ; l'égalité du nivellement est aisée à atteindre et ne laisse rien à

désirer. Il est un autre système : donner aux faibles le temps de se fortifier, donner aux jeunes le temps de vieillir, assainir les parties malsaines, travailler, patienter. On n'arrive pas aînBi à l'égalité absolue et certaines différences subsistent toujours ; mais c'est quelque chose, ce me semble, de n'avoir pas abattu les grands chênes et d'avoir fait croître les petits.

Entre les deux méthodes nous ne pouvons nous dis* penser de choisir, car de ce choix dépend la directioa que nous suivrons désormais. Les deux égalités se tournent le dos ; Tune va à droite tandis que l'autre va à gauche ; ou plutôt, Tune monte tandis que l'autre des^ cend. Descendre est plus facile : il ne s'agit que d'abattre la forêt ; il ne s'agit que de niveler les hommes dans la boue, dans la misère, dans l'ignorance, dans l'impiété, dans la haine, et pour tout exprimer d'un mot, dans le mal.

Vous le devinez, messieurs, je vais consoler aujourd'hui ceux que mon radicalisme de l'autre jour avait affligés. Je ne l'ignore pas, quiconque soutient des convictions vraiment personnelles et ne reçoit aucun mot d'ordre, doit se résigner au malheur de mécontenter alternativement le voisin de droite et le voisin de gauche. Au reste, il arrive parfois que ces deux mé* contentements combinés produisent une sympathie, et 3'y compte.

En attendant, le tour du voîsîn de gauche est venu. Je n'ai ni tendresse ni indulgence pour l'esprit nîveleur. Acceptons franchement la véritable égalité, ne nous faisons pas les preneurs des abus du passé, n'usons pas nos forces à soutenir ce qui tombe et à ressusciter ce

IL FAUT CHOISIR. i3^

qui est mort, soyons de notre temps, abordons les problèmes de Tavenir tels que les pose le dix-neuvième siècle, ouvrons tout grands les bras à ceux qui arrivent, facilitons la marche de ceux qui sont en arrière, procla* mons, pratiquons» et sans marchander, les égalités vraies ; mais en même temps protestons contre les égalités menteuses, résistons à ce qui fait la guerre aux supériorités, ae laissons pas nier les distinctions sociales, ne souffrons pas qu'on nous fasse une société aplatie, écrasée, siB* laquelle les lourds rouleaux du nivellement auraient ]>assé, dénonçcms à voix haute cette tendance jalouse, bête et haineuse qui nous montre en bas, bien bas, le point d'arrivée du progrès.

Ce que je signale ici, c'est un esprit plutôt qu'un sys* tème ^ Et là est le péril : nous tous qui aurions horreur du système, nous participons plus ou moins à l'esprit.

1. Cet esprit nous donne chaîne jour nne petite comédie qui mériterait d'être écrite. On voit des ignorants déclamer contre la s^ence, des hommes d^onrrus d'imagination troarer la poésie et Tart ridicules, des égoïstes qui se tiennent soigneusement à part des affaires publiques juger sévèrement les citoyens mêlés à la politique active, des malotrus railler les bonnes manières. Certaines étroitesses religieuses seraient bien scandalisées, si on leur disait qu'elles sont quelquefois de l'égalité qui abaisse ; et pourtant) regardez-y de près : quand nous sommes choqués par la saine élégance» quand nous nous alarmons de Fhonnêtd gaieté, quand les jouissances littéraires nous semblent suspectes, ae cédons-nous jamais au désir inavoué d'dter à autrui ce qui BOUS manque ? Gela arrive plus souvent qu'an ne l'imagine» riustinct du nivellement n'est point rare parmi les hommes. Il s'exprimait naïvement l'autre jour par la bouche des ouvriers réclamant l'égalité des salaires. Soyez sûrs que ce n'étaient pas

i36 ÉGALITÉ OU NIVELLEMENT.

J'étonnerais bien certains ennemis fougueux du radicalisme, si je leur montrais à quel point il&font ses affaires et aident à son succès. Tel repousse de très-haut les théories niveleuses, qui est unniveleur-férocé. Pourquoi? Parce qu'il déprécie ; parce que sa moquerie boudeuse ne fait grâce à rien ; parce que ni gens ni choses ne trouvent grâce devant ses yeux. On démolit tout, et 1© jour où Ton est entouré de ruines, on lève les bras au ciel. Le monde est pavé de braves gens qui ne se privent jamais d'un coup de hache, et qui s'étonnent lorsque l'arbre se met à tomber. L'arbre tient par ses racines, la société tient par ses croyances. Parmi ses ennemis les plus redoutables elle a compté de tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, les radicaux sans le savoir.

D'autres sont radicaux le sachant et le voulant Ils ne frappent pas au hasard, comme ceux qui étourdiment, innocemment peut-être et par passe-temps, trouvent le moyen de discréditer les convictions, de tourner les principes en raillerie, de mettre en question les devoirs, de relâcher les liens de famille, de rendre ridicule la foi au progrès et les fortes espérances d'avenir. Les vrais radicaux ont bien le projet arrêté de nous bâtir une société nouvelle selon un plan nouveau, un grand rez-de-chaussée, où rien ne s'élèvera au-dessus du niveau commun. Avant de rebâtir force est de détruire, ils ne l'ignorent pas, et nous les voyons manier la pioche du démolisseur en hommes qui connaissent leur métier. Cependant il leur en coûte parfois, à eux aussi, de tout renverser ; je les vois

les onvriers habiles qui avaient inventé une telle demande. Mais quelle aubaine pour les maladroits et les paresseux, ces partisansués de l'égalité par en bas !

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