‹ L'égalitéChapitre 22 sur 72 · LA THÉORIE DU SOCIALISME · texte numérisé non relu

LA THÉORIE DU SOCIALISME

Voulez-vous un peuple religieux ? Confectionnez-lui une religion constitutionnelle. Voulez-vous un peuple agricole? Fabriquez-lui des lois qui le confinent aux champs. Voulez-vous un peuple bien nivelé ? Décrétez l'abolition de la famille, ce nid d'aristocratie incorrigible, qui vous refera toujours des propriétaires et des héritiers.

Reste à savoir s'il n'y aurait pas des lois supérieures à vos lois, des lois fondamentales, nécessaires et divines. Four peu que la société, au lieu d'être une invention des hommes, constituât un fait primordial et créateur, les essais de reconstruction se briseraient contre ce rocher-là, non sans entraîner dans leur naufrage le repos, le bonheur et la dignité d'une génération, de plusieurs peut-être.

Rien de plus aisé que de bâtir dans un cabinet des plans de réorganisation sociale ; rien de plus impossible que de modifier les plans de Dieu. Dieu a voulu l'individu, la famille, la responsabilité morale; vous prétendez remplacer tout cela par un nivellement superbe et par la tutelle universelle de l'État. Prenez garde ; ni l'individu, ni la famille, ni la responsabilité morale ne disparaîtront à votre ordre^ mais nous payerons tous, les ^uvres comme les riches, les frais de votre tentative insensée.

Il est permis, nous le faisons tous, de critiquer la société que l'homme a organisée; mais ne nous attaquons pas à la société que Dieu a faite. Les institutions changent, le fait social ne change pas.

En voulez-vous la preuve, messieurs? Consultez Tbistoire. — L'homme a gâté la famille, il n'a pu l'abolir : en dépit des harems, des divorces et des séparations, la

conscience des liens de famille n'a disparu nulle part, — L'homme a gâté la propriété, il n'a pu l'abolir: en dépit des confiscations et des usurpations, même en Orient où l'État avec ses domaines immenses est parvenu à stériliser les plus belles contrées de l'univers, même au moyen âge où la mainmorte enfantait l'indigence universelle, la conscience du droit de propriété n'a disparu nulle part, — Au trav^s des folies extrêmes, au travers des despotismes eirtrémes, au travers des corruptions extrêmes, le fait social a subsisté dans ses éléments fondamentaux; il y a toujours eu des maris et des femmes, des parents et des enfants; il y a toujours eu des propriétaires.

Le fait social est donc,de toute évidttîce,unfait divin^ Et qu'on ne m'objecte pas qu'un fait divin n'aurait dû laisser aucune place k la souffrance. U laisse place à k souffrance, s'il laisse place au lil«re arbitre et à sa ccxor séquence possible, le péché. La société, fait divin, se comporte comme le salut par Christ, autre fait divin : elle ne supprime pas la douleur, que la chute a introduite ici-bas.

La société bonne et l'homme mauvais, telle est donc la conclusion à laquelle nous sommes amenés. C'est précisément l'inverse de la thèse que le socialisme emprunte à Rousseau : l'homme bon et la société mauvaise.

Le fait divin de la société et le fait humain de la chute sont également incontestables. Corrigerons-nous le £ait humain en essayant de nier le fait divin ? Remédier<Misnous à la chute en dispensant l'homme de se repentir et de se réformer î Comment s'y prendra l'État pour s'acquitter de notre besogne personnelle? Quand il aura proclamé à son de trwnpe la suppression ofQcielle da

mal et de la souffrance, il découvrira que l'homme s*obstine à souffrir. Il ne lui restera d'autre ressource alors que de faire violence à Thomme, de le museler, de le mutiler, de le courber tellement vers la terre qu'il ne puisse plus voir le ciel, de tellement écraser son indépendance qu'il oublie d'être lui, qu'il consente à ne phis avoir rien à lui, ni sa famille, ni le fruit de son travail et de son épargne, ni son l&re arbitre, ni son âme.

Encore se redressera-t-il, je vous en préviens. Il aimera mieux les inconvénients de la liberté que les avantages de votre égalité. Il aimera mieux vivre en souffrant, que mourir en souffrant beaucoup plus.

Vous le voyez, messieurs, la propriété, à mesure qu'on la considère de plus près, revêt un caractère auguste que l'on ne soupçonne guère quand on demeure à la superficie des discussions sociales. Il ne s'agit plus de l'intérêt de celui-ci ou de celui-là, il s'agit de tous. Bien mieux, il s'agit de Kntérôt de la justice. C'est ce que je vais essayer de vous montrer clairement.

Cette démonstration n'est point inutile. Quoique nous sachions maintenant que la société est un fait divin et qu'il n'est pas permis de la refaire, ce qui est la prétention essentielle du socialisme, la question de justice peut demeurer obscure pour bien des esprits. Parmi les bases de la société, il en est une surtout qui a besoin d'être défendue et en quelque sorte réhabilitée sous ce rapport.

La propriâé a été le but de tant de calomnies, que.

selon Texpression de Beaumarchais, c il en reste quelque chose, »

Il importe qu'il n'en reste rien et que la dernière trace des calomnies disparaisse. C'est ici d'ailleurs, chacun le sait, le centre mjême de la querelle égalitaire. Certaine école ne parle d'égalité que pour attaquer, directement ou non, la propriété.

Et cela est tout simple. Par delà l'égalité vraie, il ne reste que la fausse ; par delà l'organisation naturelle qui maintient les inégalités nécessaires, il ne reste que l'organisation artificielle qui les supprime, à commencer par la plus odieuse de toutes, la propriété. -

« La propriété c'est le vol. » Ce mot célèbre de Proudhon a exactement la même valeur que ses autres mots célèbres. Proudhon est la négation incarnée. On a dit avec raison qu'il est contre tout, contre quiconque a pensé ou cru quoi que ce soit. Il lui déplatt tellement de laisser quelque chose debout, qu'il se prend lui-même à partie et démolit de ses propres mains ce qu'il a construit ; il nie ses négations. Ainsi, cet ennemi de Dieu (je n'ose répéter son blasphème, destiné à faire pendant au paradoxe de tout à l'heure) a pris soin de foudroyer les athées. Cet ennemi de la propriété a écrasé le communisme sous une avalanche d'anathèmes auprès desquels mes protestations paraîtraient bien incolores. On ne réfute pas Proudhon, on tourne la page.

Mais avant Proudhon, Rousseau avait parlé. — « L^ premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire 2 Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour

le croire > Vous savez le reste. Tout le monde id

connaît le Discours sur Vorigine de Vinégalité^ Voilà

les haines^ les guerres, les crimes qui se déchaînent sur b terre, à la suite de la propriété !

J'aurais bien envie d'opposer Rousseau à Rousseau comme Proudhon à Proudhon, et de montrer ainsi comment se vengent, dans la pensée même des hommes supérieurs, ces lois nécessaires de notre nature auxquelles on essaye de porter atteinte. C'est encore Rousseau qui a écrit ceci : « Quoi donc! faut-il détruire la société, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? » Vous pouvez vous en rapporter à l'éloquent logicien pour déduire une à une les conséquences de l'abolition du tien et du mien.

Qu'est-ce à dire, messieurs ? Serions-nous en présence d'une simple question d'utilité ? S'agirait-il de choisir entre deux maux? La propriété ne serait-elle qu'une création sociale ? Gréée par la loi, pourrait-elle être abolie par la loi ? Il n'en est point ainsi. Semblable à la famille, cette seconde base divine de la société, elle existe par elle-même, indispensable, irremplaçable, indestructible.

Elle est avant la loi ; elle serait après la loi. Aucun législateur ne l'a fondée ; aucun ne serait en état de î'aaéantir. Vous ne parvenez pas à concevoir Thomme sans la famille et sans la propriété, ou si vous le concevez (les philosophes au coin de leur feu conçoivent tout), votre homme n'a qu'un malheur, il n'est plus homme.

L'homme ne vit pas dans le vide, ne tenant à rien et à

personne. Avant que vous lui ayez persuadé que sa

femme et ses enfants lui sont étrangers, que le fruit de

son travail n'est point à lui, vous réussirez à faire tenir

sur leur pointe les pyramides d'Egypte.

C'est quMl ne s'agit pas îd de Futile, il s'agit du juste ; la propriété a un autre nom, la justice. Quand j'ai travaillé au lieu de me reposer; quand j'ai épargné au lieu de consommer ; quand je me suis privé de certaines jouissances pour assurer le bien-être des miens, ce que j'ai amassé de la sorte est à moi, en vertu de Tabsolue justice. Si vous déclarez que ce paresseux qui n'a rien fait et ce débauché qui a tout dissipé ont le même droit que moi-même sur les fruits de mon labeur, vous ne troublez pas seulement l'ordre social, vous ne compromettez pas seulement la production et la prospérité, vous blessez directement la conscience.

Vous*vous indignez de ce que je suis propriétaire, tandis que d'autres ne le sont pas; l'idée de propriété vous irrite! Irritez-vous donc contre le travail accumnlé, car ce n'est pas autre chose. Ai-je le droit, oui ou non; de dissiper le soir le gain de ma journée? Ai-je le droit, oui ou non, de le garder dans ma poche, si je ne le dissipe pas î Prétendriez-vous établir une prime au profit des dissipateurs ? Suivez du regard cet ouvrier qui, sou par sou, mettant à là caisse d'épargne, se refusant les plaisirs coûteux, a fondé son petit patrimoine. En quoi son droit de posséder est-il inférieur au droit que d'autres ont de dépenser ?

Et qu'on ne vienne pas établir des distinctions aussi vaines que dangereuses : la propriété de la terre est, elle aussi, du travail accumulé, en dépit des facultés productives du sol. Si j'ai acheté un morceau de terrain au lieu d'acheter d'autres valeurs, les facultés productives du sol sont entrées assurément dans le marché; car celui-ci a subi la loi souveraine de l'offre et delà demande, et j'ai payé un prix avec lequel je me serais procuré

exactement la même somme de revenu, de jouissances, de sécurité, soas la forme d'une hîrpothèque ou d'une rente sur l'État. En achetant la terre, j'ai acheté tout ce qui y est incorporé, les défrichements, les amendements, les constructions, et aussi, bien entendu, les facultés productives du sol. Qu'en faut-il conclure? Que ma propriété est illégitime? Qu'elle n'est phis mon travail accumulé ? C'est justement avec mon travail accumulé que je Taî acquise, et elle ne représente pas autre chose. Elle en est l'équivalent précis, et la fertilité naturelle du sol fait partie de cet équivalent avec les capitaux enfouis dans le sol par les propriétaires antérieurs *.

Nous voilà amenés, messieurs, à une conclusion qui ne ressemble guère àceliede Proudhon. A sa formule : «Lapropriàé c'est le vol > noussomoies en mesure d'opposé la nôtre : c La propriété c'est le droit. »

Si rhomme était isolé, nous pourrions en rester là : la propriété apparaîtrait seule, il ne serait pas question de l'héritage. Je posséderais mon bien; je pourrais le dévorer, je pourrais l'accroître. Mais je ne suis pas seul, et pourquoi ne pourrais-je pas le donner ? pouvant le donner, pourquoi ne pourrais-je pas le transmettre? T(m* cela se tient, et le testament est inséparable de la propriété. Si je suis le maître de dépenser de mon vivant et jusqu'au dermer sou ce que je possède, il est clair que

*. La fertilité naturelle n'a profité qu'aux premiers occupants, qui depuis longtemps ne sont plus en cause. Ces vérités, établies I>ar Bastiat, viennent d'étr« mises de nouveau en lumière par DC. Léonce de Lavergne^ qui a analysé, avec sa précision et sa clarté habiiudleSy les élômeats qui entrent dans la râleur vénala des terres.

J9â L'ÉGALITÉ PAR LE COMMUNISME.

je suis le maître d'en disposer après moi. La défense d'agir ainsi n'aboutirait qu'au don entre-vifs, cette autre façon de tester,

I/bomme a des enfants, une famille, et ici apparaît rhéritage. L'héritage naît de la rencontre de ces deux faits divins, la propriété et la famille. Le testament n'est que la manifestation d'un droit, l'héritage est la conséquence d'un devoir. Si un père prétendait user du droit au détriment du devoir et tentait de supprimer l'héritage par le testament, il porterait atteinte à une institution qui n'est pas d'origine humaine. La famille serait compromise; aussi la loi ne fait-elle que remplir sa mission, lorsqu'elle résiste à ces attentats, lorsqu'elle fixe les limites que le père ne saurait franchir, lorsque enfin elle constitue l'héritage et le rend indépendant des fantaisies de la volonté individuelle. En l'absence du testament et malgré les stipulations abusives du testament, la famille hérite.

Je me suis maintenu, messieurs, sur le terrain de la justice, je vous ai parlé de devoirs. Si j'avais voulu descendre sur un terrain plus bas, celui de l'utilité, il m'aurait été trop facile de montrer qu'en abolissant la propriété et Théritage on abolirait le travail. A moins ôe rétablir l'esclavage et de restaurer l'usage du fouet, je ne pense pas qu'on put faire travailler des gens qui sauraient que le fruit de leur labeur ne sera pas à eux et qu'ils ne pourront ni en jouir ni le transmettre.

Le droit est donc prouvé. Ajoutons, ceci est essentiel, qu'il est indépendant de l'usage. Qu'il y ait des avares abominables et d'abominables prodigues, qu'il y ait des

LA PROPRIÉTÉ id9

Oisifs, des gloutons, des débauchés, des hommes dont la richesse n*est consacrée à aucun usage élevé; que Jules César {je dte un grand homme) jette des millions pour un dtner; qu'une Cléopâtre, voulant plaire à un Antoine et recourant aux exploits quepouvait apprécier un homme de tant.de goût, fasse fondre une perle magnifique, afin d*avaler d'une seule gorgée une fortune de reine, nul ne^ s'en indigne plus que moi. Cela est déplorable et dégoû^ tant. Mais qu'y faire ? La propriété est le droit d'user et d'abuser.

Vous voudriez retrancher l'abus tout en respectant Pusage ! La chose est malaisée. Les lois somptuaires ellesmêmes seraient très-loin d'y suffire ; il est mille abus delà richesse qu'elles ne sauraient atteindre. Reste la ressource de faire de TÉtat un surveillant de la conduite de chacun. L'État entre chez moi, il examine mes comptes ; il m'interroge sur mes faits et gestes ; il me met en interdit ou me dépouille s'il n'est pas content. Accepterons-nous cette tutelle î Abdiquerons-nous à ce point notre liberté? Est-ce dans ce sens que nous sommes disposés à marcher t

Je n'insiste pas ; un mot seulement sur le point de {ait. On vous donne du luxe actuel des descriptions fort exagérées. Nous n'en sommes plus, Dieu merci, ni à César, ni à Cléopàtre, ni à Lucullus. Un romancier peut bien s'amuser à nous peindre la fastueuse demeure de mademoiselle de Cardoville ; nous ne connaissons pas^ nous, cette maison-là. Nous en connaissons d'autres,, hélas 1 où l'argent se dépense fort mal ; mais nous en savons aussi où, quoique riche, on travaille, où on lutte contre ses fantaisies, où l'on s'efforce de faire large la part de la charité et du devoir.

Je ne traite pas la question du luxe. Serait-il bon qu*fl disparût entièrement? Si la place du superflu était retranchée, celle de Mégasce, de Tart, de Tindustrie même se retrooverait-elle encore î Je n'oserais en répondre. J*avoue d'ailleurs sans ambages qu'à côté du luxe qui peut être légitime et utile parce que la conscience s'en mêle, il y a le luxe ooupad^ie et le luxe béte, en l'honneur desquels je n'aurai garde d'articuler la moindre parole d'excuse. L'abus existe, d'accord ; mais l'abus n'ôte rien au droit.

Si le droit est indépeDdant de k façon dont on en use, il n'est pas moins indépendant de ia façon dont oa l'a acquis. La propriété, coofessons^le tout de suite, n'est pas toujours du traTail accumulé. Certaines fortunes ont leur origine dans les (x>nfiâcatîoQs et les con* eussions. Des favorites ont fait des fortunes; des généraux ont rapporté des fortunes dans les fourgons de leurs armées ; des proconsuls ont amassé des fortunes dans leurs gouYernements. On peut citer des fournisseurs qui ont gagné des fortunes en volant sur la nourriture du £oldaty sur les médicaments du malade et du blessé. Autant de richesses dont on peut dire avec l'Ëcriture qu'elles < rongent comme la rouille. »

D'autres fortunes (je rapproche, je ne compare pas) se f al»:iquent à la Bourse en quelques coups de crayon. Celles-là, il est vrai, oat coutume de s'en aller aussi vite qu'elles sont venues'; néanmoins il en reste queiquesunes et elles font taiàt de fracas, que souvent on ne voit qu'elles. Ces fortunes rapides et bruyantes semblent avoir pour mission de discréditer la fortune. La propriété respectable, le vrai patrimoine, fruit de l'économie et

LA PROPRIÉTÉ. i9$

ùa travail, semUent disparattre alors^ et la règle s'efface devant TiDsi^fiante exception.

La Bourse, avouons-le, est un rude socialiste. Je Tai toujours pensé ; mais qu'en faut-il conclure ? Le droit de tous sera-t-il compromis par les torts de quelque»ims ? il y a des grades mal acquis dans l'armée ; aboliroQs-nous tous les grades ÎIl y a des fonctions conférées par la faveur; refuserons-nous l'obéissance à l'autorité? Il y a. des élections emportées par la brigue ; contestercHis-nous les pouvdrs de la législature ?

Notez qu'il s'agit ici d'un droit antérieur et supérieur; iBOÎQ» que tout autre il peut être ébranlé. 11 en va de la propriété commune de la famille : de même qu'un mauvais père est un père et qu'un mauvais mari est un mari, de même une propriété dont Tongine est mauvaise est une propriété.

Disons-le d'ailleurs et répétons-le, le nombre des fortunes mal acquises est si petit comparé à celui des forixmes bien acquises, qu'on ne saurait en tenir compte* Le fait constant, celui qu'on trouve partout dans les quartiers marchands de nos villes, dans nos villages, sur la surface immense d'im sol divisé à l'infini, c'est la propriété qui est, k la lettre, du travail accumulé, lïavail delà génération actu^le, ou des grands- pères, ou des aïeux, il n'importe, j'i^rçois toujours le travail. Si quelques hôtels de quelques capitales présentent un spectacle différent, qu'est-ce que celaauprès de ces millions d'existences aisées ou gênées dont l'épargne et la bonne conduite ont créé les modestes ressources ? Qu'est-ce qu'une goutte d'eau dans la mer î

Je cite les petites fortunes, parce qu'elles abondent heureusement ; les grandes fortunes, au reste, n'ont pas

une origine moins pure, et vis-à-vis des unes aussi bien que des autres Texception demeure l'exception. Mais, du moment où le principe d'une révision des origines sérail mise en jeu, l'épée serait suspendue sur toutes les tètes. Les soupçons et les dénonciations se donneraient carrière. — N'avez-vous pas un favori parmi vos ancêtres? Quelqu'un des vôtres n'a-t-il pas spéculé? Tel marchand n'a-t-il jamais vendu des marchandises avariées? Tel paysan finaud n'a-t-il pas obtenu un coin de terre au-dessous de sa valeur ? Tel héritage n'est-il pas peut-être le résultat d'une captation?

A la moindre menace d'une pareille enquête la sécurité cesserait, Targent émigr^ait, on le cacherait comme en Turquie ; la société serait troublée jusque dans ses fondements. Encore ne serait-ce là que la moindre portion du mal ; avez-vous mesuré la portée de cette institution nouvelle : l'enquête sur les fortunes ?

Sans doute il est quelques propriétés, je l'ai reconnu, qui, au lieu d'être du travail accumulé, sont des coquineries accumulées ; sans doute il est désirable que ces coquineries soient châtiées à mesure qu'elle se produisent, et nos lois sont peut-être insuffisantes à cet égard, les crimes commis par certains fournisseurs et par certains généraux pillards, les tromperies du commerce, les escroqueries en grand de la spéculation appellent peutêtre une répression plus sévère. Mais la révision des origines en fait de propriété, la recherche de la paternité appliquée aux fortunes, constitueraient une des énormités les plus monstrueuses que l'esprit humain soit capable d'inventer dans ses jours d'égarement.

Si un pareil système était appliqué, peu ou beaucoup, il conviendrait assurément de ne plus parler de liberté.

Le Saint-Office serait rétabli de fait en plein dixneuvième siècle, et TÉtat, grand inquisiteur, se trouverait armé de pouvoirs tels^ que le socialisme extrême n'a jamais rien rêvé de plus parfait. L'inquisiteur tiendrait dans ses mains, non-seulement nos biens, mais notre honneur et celui de nos familles. 11 nous soumettrait à son gré aux interrogatoires, aux com« pulsations de papiers ; il ameuterait les ennemis et les envieux.

Essayez de vous représenter ce que deviendrait un pareil régime en temps de crise politique ou religieuse 1 En vain on aurait posé au commencement (on commence toujours ainsi) de belles règles de prudence, de réserve et de modération ; les passions déchaînées ont leursrègles à elles, et elles sauraient se servir defarme terrible qu'on aurait placée entre leurs mains. Alors, tout riche serait vite un suspect, et tout suspect serait vite un criminel. Que dis-je, tout riche? Tout homme possédant quelque chose. Quant aux hommes dont les idées na s'accorderaient pas avec Topinion régnante, on serait par trop tenté vraiment de les mettre au pas en les menaçant d'une visite domiciliaire, d'une enquête sur leur gestion, sur celle de leurs pères et de leurs, aïeux.

Vous le voyez, messieurs, on tombe dans les abîmes, pour peu que, sous prétexte de punir le mauvais usage du les mauvaises origines, on s'écarte du respect absolu dû à la propriété et à l'héritage. En dépit du mal qui se a[iêle toujours à toutes choses, la propriété, je l'ai montré, est digne de ce respect. On blesse la conscience humaine, on frappe à mort la liberté, on bouleverse Tordre social, quand on méconnaît la vérité de cette

formule que je ne me lasse pas de reproduire : La propriété c'«st le droit.

Le sujet est tropgrare pour qu'il ne soit pas de notre devoir de l'examiner sous toutes ses faces. S'il est vrai que la propriété soit une des conditions nécessaires de l'existence des sociétés, sMl est vrai qu'elle soit indissolublement liée à la famille, nous en trouverons la preuve dans les grandes théories socialistes qui se sont produites au travers des siècles. Interrogeons les hommes qui idbas ont représenté avec éclat le socialisme ; voyons ce que les refaiseurs de société ont fait de la liberté, de la conscience et de la famille. L'examen auquel nous allons nous livrer sera d'autant plus intéressant, que nous rencontrerons devant nous deux classes de systèmes, ceux qui ont été appliqués et ceux qui ont conservé le caractère de la théorie pure. Aux premiers se rattachent Lycurgue, les moines, les anabaptistes , les révolutionnaires ; aux seconds se rattachent Platon, Thomas Morus, Campanella et plusieurs écrivains plus modernes *.

Le premier dans l'histoire, Lycurgue a essayé de fonder une sorte de communisme. En organisant cette dure caserne, ce couvent de moines-soldats qui s'appelait Sparte, il ne se borna point à distribuer en 9000 parts égales les terres de la Laconie, il eut soin de placer

K Voir Alfred Sadre, JSUtoirê du communisme*

Page 1