HISTOIRE DES SYSTÈMES SOCIALISTES
au-dessous des égaux deux couches superposées d'esclaves. Puis il proscrivit le commerce, l'industrie, les arts, la poésie. Puis, comprenant que ce n'était pas assez et qu'un vrai niveleur doit niveler aussi la famiQe, il fit contre elle tout ce qu'on peut faire lorsqu'on n'ose pas Tabolir expresséajent. H institua les repas publics et réducation commune ; c*est-à*dire qu'il retrancha de la vie humaine ses deux sanctuaires, le soin des enfants et le foyer. S'étant débarrassé ainsi des tendresses gênantes, il ordonna de tuer les enfants d'une constitution débile, ceux qu'en général les mères aiment le plus. Enfin, portant une main brutale sur le mariage lui-même, il réglementa des conventions ignobles^ie je n'ose pas raconter.
Le système complet ne dura pas autant qu'on le dit, autant que l'ont cru nos admirations de collée ; il y eut bientôt à Lacédémone des riches et des mendiants. Toutefois l'égalité contre nature parvint à s'y maintenir jusqu'à un certain point. Pourquoi, messieurs? Parce qu'elle rencontrait, chance unique et qui ne s'est jamais retrouvée, une situation contre nature. L'égalité Spartiate, c'était une égalité d'aristocrates ; elle avait jxyur base Técrasement d'une population sujette. C'était une égalité de maîtres ; elle posait le pied sur les Ilotes et sur les esclaves. C*était une égalité de conquérants ; elle avait eu des terres à répartir, et n'avait eu que des terres, ce qui n'était pas moins nécessaire au succès.
Cherchez maintenant dans le monde moderne les conditions de l'égalité Spartiate 1 Où sont les territoires conquis dont nous opérerons la distribution? Ou sont les serviteurs de nos égaux î Où sont leurs esclaves ? L'égalité Spartiate a vécu d'inégalités ; c'était une égalité aristo-
cratique, et aristocratique au premier chef. Quelques nobles se partageant une contrée, formant une confrérie fermée et dominante^ des hommes de proie s'entendanl pour exploiter entre eux tout un peuple, cela peut durer, à la honte du genre humain. Mais ^e-ne conseille pas aux Lycurgues du dix-neuvième siècle d'essayer cela au sein de nos sociétés démocratiques et industrielles,
Lycurgue, dira-t-on, n'était qu'un législateur grossier; les penseurs, 'les philosophes n'auraient pas admis des énormités pareilles ! — Or, voici justement un philosophe et des plus illustres, Platon. Dans sa république idéale il s'est proposé dff fonder lui aussi l'égalité, l'égalité compensée, bien entendu, et rachetée par l'esclavage.
Au-dessus des esclaves, Platon installe son aristocratie de guerriers et de sages. Très-bien ! Mais comment s'y prendre pour maintenir l'égalité de ces aristocrates? Platon n'hésite pas : il organise (c'est la méthode de tout socialisme) T omnipotence de l'État. — L'État seul est propriétaire. Très-bien encore! Mais cela suffira-t-il? Hélas! non. La famille est une inégalité ; l'éducation des enfants est une inégalité ; le mariage est une inégalité. L'État ne peut disposer de tout s'il n'absorbe tout. Et voilà Platon, le grand philosophe, le grand moraliste, voilà « le divin Platon » conduit à formuler des lois en vertu desquelles les mariages ne dureront qu'un an l
Je m'arrête, messieurs. Les produits de ces haras humains, ces enfants sans pères ni mères, ne connaîtront que rÉtat, les écoles de l'État, l'éducation de l'État, les tendresses et les caresses de l'Etat. Voilà ce que rêve Platon, lorsque^ pour réformer la société, il se met en quête d'idéal.