LE SOCIALISME PRUDENT
nous ne voulons pas être mangés. » — c Vous vous écartez de la question. » Ce dialogue aussi instructif que comique représente assez bien la conversation qui va 8'établir entre les propriétaires et les communistes prudents. Les propriétaires ne veulent pas être mangés; la sauce importe peu.
Les moyens de détruire la propriété sans scandale et sans bruit sont aussi nombreux que commodes. Lorsque Robespierre et Saint-Just proposaient la suppression du droit de tester, que demandaient-ils? Peu de chose en apparence, puisque l'hérédité était maintenue; cependant ils faisaient de TÉtat l'héritier immédiat d'un grand nombre dé familles, l'héritier futur de toutes. Lorsque M. Louis Blanc, en 1848, réclamait la suppression de la succession collatérale, il maintenait aussi Thérédité ; cependant on pouvait calculer combien de générations il faudrait à la propriété collective de l'État pour absorber jusqu'au dernier atome de la propriété individuelle ; à force d'empêcher les neveux d'hériter de leurs oncles, on serait arrivé bien vite au jour où les pères n'auraient rien eu à transmettre à leurs enfants.
Les procédés du communisme indirect s'appellent légion. Avec le régime des assignats on remboursera aisément en papier sans valeur les créances nationales et privées. Avec l'impôt sur la fortune, avec la taxe dd revenu, avec l'impôt progressif, combinés d'une certaine façon, on absorbera à coup sûr toute fortune qui dépassera le niveau usé d'avance. Avec certains droits de succession, l'État peut devenir propriétaire unique au bout d'un petit nombre de transmissions.
Mais ces procédés anodins conduisent aux violents, et voici pourquoi :
Je rai dit, la propriété attaquée se défendra. U hA sera d'autant plus aisé d'échappé aux mesures communisteo, qu'aujourd'hui les fortunes foncières ne soiit plus que l'exception. Et comment mettre la main sur les va<^ leurs mobilières^ sur les effets au porteur? Voilà le capital qui se cache, afin de ne pas périr. Dès qu'il verra percer le moindre bout d'oreille sodaliste, aussitôt, sans se concerter, il rentrera sous terre, cda est certain. De là les colères, et l'emploi des mesures inquisitoriales» et la prépondérance passant des habiles aux violents, de réiite socialiste, qui veut marcher pas à pas, à la masse qui n'a ni le temps d'attendre ni la patience de finasser.
Encore, si le capital ne faisait que se cacher ! Mais il s'abstient d'agir ; il fait le mort, et tout meurU Plus de commandes, plus de travail, la souffrance devient générale, le coup destiné aux riches atteint aussi les pauvres en pleine poitrine. La colère alors se change en fureur, la pression des multitudes passionnées est désormais irrésistible. La propriété se pose en ennemie; eh bien, c'est en ennemie qu'on va la traiter l Et les dernières traces du communisme hypocrite s'effacent, il ne reste que la violence et le partage.
Le partage, tel est le vrai mot, le mot sincère. Voyons ee qu'il renferme.
Le partage ? Et de quoi ? Que partagera-t-on î On ne fera plus d'étoffes; on ne fera plus de montres ; on fera encore des canons, il ect vrai, beaucoup de canons, mais
LE SOCÎALISMB BRUTAL. m
on ne tes payera pas. Je me demande, crime à part et en me renfermant dans la question brutale du profit, ce qu'il y aura partager.
Que diriez -YCHis des ouvriers d'une fabrique, s'ils s'a*> visaient de la psfftager 7 — Nous sommes trois cents ; il faut que chacun de nous en ait un mofceau ! Brisons les métiers et foisons-ai des trois^centièmes ; démolissons la maison et faismis trois cenis tas avec les débris; cassons la machine et distribuons^nous les fragments t Ce partage mgénieux représenterait à la lettre celui que propose le communisme. Hc^itesquieu parle qu^ue part des sauvages qui coupeitf l'trbre au pied pour cueillir les fruits. Couperons-nous au pied Tarbre de la civilisation, pour répartir entre nous les quelques fruits qui n'auront pas été écrasés par sa chute ?
Mais, dit-on, c'est toii|ours un boa m<Hnent que celui où l'arbre tombe et où l'on met les fruits au pillage ! Un bon moment, c'est mieux que rien \ D'ailleurs les fruits sont plus nombreux que vous ne le dites, et nous ramasserons ià une provision qui durera longtemps I
Ëh bien, non. L'infâme partage ne donnera pas aux spoliateurs la provision d'un mois, d'une semaine peut* être. Voler n'est pas si facile qu'on l'iniagine. Sur quelle proie pourra-t-on se jeter ? En quoi consistera la curée ? La petite propriété, qui estœlie du pauvre, et qui, grâce à Dieu, couvre presque tout le territoire, sera forcément respectée, au moins au début La lortune mobili^e^ si importante aujourd'hui, aura cessé d'être visible. Elle aura émigré, elle se sera caebée, «ile se sera anéantie; en tous cas, on ne la trouvera plus.
Le socialisme a ustô incontestable puissance, celle
d'anéantir. Par sa seule présence, par sa seule menace, en un instant il supprime le capital^ lé travail, la vie, sans parler de la lil3erté. C'est ce qu'oublient trop ceuy qui nous parlent de partage. Il sera malaisé de répartir des biens anéantis. Partagera-t-on les rentes sur l'État î Mais ceci a un nom et s'appelle banqueroute. Or, le premer effet d'une banqueroute c'est précisément d'annulei les valeurs ; les rentes sur l'État, lorsque l'État se fait socialiste, valent juste autant que le crédit de l'État, c'està-dire zéro. Comme on sait que l'État ruiné ne payera pas les trimestres, il est assez inutile de devenir rentier. Encore une richesse réduite à rien ; des milliers et des milliers de citoyens, la plupart de condition moyenne, ont été dépouillés, et personne ne peut profiter de leur ruine.
Oh I il restera, je le 5ais, quelques grandes terres, quelques châteaux, quelques hôtels à mettre en commun. Encore serait-ce se faire une illusion étrange de supposer que, dans des circonstances pareilles, sous le coup d'une dépréciation illimitée, quand personne n'aurait d'argent, quand la qualité de propriétaire serait si peu tentante, quand la spoliation de la veille prophétiserait si clairement les spoliations du lendemain, on parviendrait à retirer de cette enchère une somme qui fût le moins du monde en rapport avec la valeur réelle des immeubles volés. J'exagère énormément sans aucun doute en supposant que la France, si cet attentat s'accomplissait chez elle, trouverait un milliard à distribuer.
C'est impossible, c'est aussi absurde qu'abominable ; admettons-le cependant, afin d'aller jusqu'au fond de» promesses sociaUstes et d'en toucher du doigt le men-