LA LIBERTÉ PIERRE DE TOUCHE
que chacun obéisse à sa conscience; il est juste que chacun gouverne librement sa famille; il est juste que chacun élève librement ses enfants ; il est juste que chacun s'occupe librement de ses intérêts ; il est juste que la liberté de l'individu ne soit pas absorbée par les ingérences de TÉtat.
Je souligne ceci, parce que ceci est précisément le point qu'on évite d'éclaircir. Le socialisme sent bien que sa position n'est pas tenable en regard de la conscience, s'il ne réussit à séparer la liberté et la justice. Non content de les séparer, il tente même de les opposer. Sa thèse favorite , bien qu'il évite de l'exposer en ces termes précis, c'est qu'il y a des libertés injustes ; que la libre concurrence, le libre travail, la libre convention du salaire, le libre crédit, la libre s^ssistance, sont autant d'iniquités sociales. La liberté politique, qu'il se l'avoue ou non, n'est pas tenue par lui en meilleure estime : il lui faut une tyrannie, tyrannie des majorités, si c'est possible, tyrannie des minorités, si l'on ne peut faire autrement. En tous cas, la souveraineté du but sanctifie tout, et les dictatures provisoires ne préparent pas trop mal les servitudes définitives. L'essentiel est que Thomme s'efface derrière l'État ; l'État maître de touj;, se mêlant à tout, réglant tout, voilà, nous l'avons déjà vu et nous allons le voir mieux encore, la conclusion nécessaire du socialisme. Il la proclame avec plus ou moins de clarté selon les circonstances ; toutefois il faudrait être naïf pour s'imaginer qu'en aucune circonstance il consente à conclure différemment.
Notre plan est donc très-simple, messieurs. Nous pla-
çant d'abord en face des questions sociales, puis en face des questions politiques, nous comparerons pour les unes comme pour les autres la solution socialiste et la solution libérale. Nous chercherons ce qu'il faut penser de ces libertés suspectes que TÉtat serait chargé de morigéner. La liberté est-elle la justice, ou l'Êtatdoit-il la corriger, la supprimer peut-être, au nom de la justice ? La liberté peut-elle marcher seule, ou convient-il de la donner à garder à TÉtat ? Examinons. Nous savons en tout cas d'avance que l'égalité changera de nature, selon qu'elle Bûiarchera avec la liberté ou qu'elle aura été façonnée par les mains toutes-puissantes de TÉtat.
Je commencerai par les questions sodales. Le même adversaire que nous avons combattu l'autre jour sur le terrain de la propriété, nous allons le combattre encore sur le terrain de la liberté, heureux de renouveler la bataille au nom d'un principe qui n'a plus l'air de se jrattacher à un intérêt. La liberté nous ouvrira les larges jiorizons : elle ne nie pas sans affirmer ; elle ne résiste pas sans avancer ; elle n'écarte pas les mensonges sans proclamer les vérités ; alliée naturelle de cet Évangile qui ne se résigne jamais à la défensive, elle croirait mal protéger ses frontières si elle n'allait en conquête et n'entrait enseignes déployées chez Teimemi.
Parmi les libertés je prends la phis décriée, la libre concurrence. On ne cesse de nous la montrer écrasan les faibles : plus nous sommes faibles, plus ^ elle pèse
QUESTIONS OUVRIÈRES. m
sur nous ; le pauvre, qui manque du pain de la journée, subit la loi de qui remploie; la femme/qui ne saurait se défendre, est réduite à un salaire dérisoire.
Le mal se mêle à tout ici*bas, cela est certain, et nous savons pourquoi ; mais où est le remède ? L'État échapperait-il par miracle aux effets de la déchéance, et la justice reparattra*t-eUe parmi les hommes lorsque la libre concurrence aura disparu ? Loin de là, les garanties providentielles de la justice auront alors disparu avec elle. C'est ce qu'il nous sera fadle de démontrer.
Je commence par déclarer qu'il est une théorie de la libre concurrence contre laquelle je serais le premier à protester. La liberté telle que nous l'entendons n'est pas^ , ce dogme impitoyable et aveugle qui, sous prétexte de logique, repousserait toute mesure législative destinée à faire cesser de scandaleux abus. Qu'il y ait des mesures de police à prendre et des actes de protection sociale à accomplir lorsque certains régimes manufacturiers sont à Tœuvre et lorsque certaines populations croupissent dans des logements insalubres, je me suis hâté de le reconnaître. Ces lois protectrices, égales pour tous, ne gênent en rien la libre concurrence. J'en dirai autant de la charité, qui est libre aussi, et qui a son rôle à remplir en présence des souffrances exceptionnelles et des catastrophes.
Ces réserves faites, je soutiens que la libre concurrence estdiargée ici-bas de procurer la justice. Prenons l'exemple même qu'on nous oppose sans cesse, celui de l'ouvrier. Nul plus que lui n'a besoin d*être gardé par la libre concurrence, et cela en sa double qualité de producteur et de consommateur.
Comme producteur, il offre son travail. Si quelqu'un
a abusé momentanément de sa position pour lui faire accepter un trop faible salaire, la libre concurrence accourt à son aide et répare l'injustice. Le chef d'industrie qui veut se réserver une part exagérée dans les profits et réduire d'autant la part des travailleurs, a près de lui, ou dans la ville voisine, ou dans l'État voisin, il n'importe, des concurrents qui se contentent d'une part moindre et qui payent mieux. Force lui est de subir la loi commune ; il est aussi impossible aujourd'hui de faire durer des réductions abusives de salaires que de maintenir une^portion de l'Océan au-dessous du niveau général.
, En sa qualité de consommateur (c'est un point essentiel et qu'on a tort d'omettre), l'ouvrier n'est pas moins bien défendu parla liberté. Cette demi-livre de café qu'il achète chez Tépicier du coin, elle a été marchandée pour lui à l'autre bout du monde. Java en a-t-il demandé un centime de trop, aussitôt la libre concurrence s'est adressée au Brésil ou aux Antilles. Cette demi-livre de café n'a été transportée que par le navire dont le fret a été le plus modéré. L'épicier lui-même, s'il s'avisait d'augmenter le prix de son café pour accroître ses bénéfices, rencontrerait sur son chemin la libre concurrence et serait forcé de subir la loi de la justice.
Ainsi agit la liberté, sévère, intègre, incorruptible, ne favorisant personne, faisant le tour du monde pour protéger pggrtout le droit, supprimant partout sur sa route l'exploitation de l'homme par l'homme. L'homme n'exploite l'homme que là où la liberté n'est pas. S'il y a des esclaves, des serfs, des classes privées des privilèges qui appartiennent à d'autres classes, s'il y a des populations écrasées par un régime manufacturier sans entrail-
les ou décimées par l'air de quartiers infâmes, nous ne sommes pas surpris de rencontrer là des victimes, car nous rencontrons là des êtres placés en dehors des condi« tions de la liberté. Avec la liberté, la justice règne, autant du moins que le comporte notre terre déchue.
Supposez maintenant, messieurs, que la libre con« currence ait été remplacée par la tutelle de l'État. 11 est arrivé qu'au milieu des batailles de la vie, on a perdu courage ; on s'est tourné vers l'État; on lui a crié : Viens à notre aide, charge>toi de nous, débarrasse-nous de notre liberté !
Que se passe-t-il alors ? M. Louis Blapc à bien voulu nous l'apprendre. — Oter la libre concurrence n'est pas chose toute 3imple : il s*agit de remplacer l'industrie privée par l'industrie publique ; il s'agit d'instituer l'État agriculteur et fabricant. Cela suppose l'État propriétaire; la propriété particulière a dû s'absorber dans la propriété nationale..
En dehors de cela, rien de sérieux ; l'État ne saurait se charger de tout sans posséder tout. M. Louis Blanc a raison, quiconque veut réellement que les répartitions de l'État remplacent la libre concurrence, doit avoir accepté à l'avance, sous peine de ne pas se comprendre lui-même, le dogmer de la propriété collective.
Ce dogme aura-t-il plus que celui de la liberté le pouvoir de diminuer les souffrances et de faire prévaloir la justice ? Telle est la question.
Quant aux souffrances, je puis m'en référer à notre dernier entretien. Si la propriété privée s'en allait, le travail s'en irait aussi, et alors, quelles que fussent les exactions, quelles que fussent les tyrannies, eût-on dépouillé tous les riches, eût-on fait travailler tous les
pauvres à coups de fouet, on aj^riverait à d'inénarrables misères.
Mais l'État socialiste établirait la justice ! — La justice n'est pas précisément la vertu des gouvernements qui naissent et se maintiennent par la lutte au sein des convulsions sociales. Un gouvernement de parti n'est jamais juste ; et que serait un gouvernement de classe! L'État, ea pareil cas, est l'incarnation d'une de ces injustices collectives dont personne ne se sent r^ponsable.
Je vais plus loin, au sein môme de sa classe ou de son parti, un gouvernement revêtu d'une telle omnipotence ne pratiquerait pas la justice. Il serait au service des meneurs, des gens qui lui assurent la majorité; il n'irait certes pas chercher dans leur obscurité ces faibles qui, nous disait-^on, avaient besoin de son patronage.
Le patronage des faibles par l'État socialiste est bien la rêverie la plus folle qui ait traversé des cerveaux humains. Pour croire cela il faut ne connaître ni le coeur, ni Thistoire. Les luttes des partis amènent d'autres préoccupations et enfantent d'autres nécessités. — Je suppose l'impossible, une victoire complète et incontestée du socialisme, une acceptation paisible de la propriété collective, une abdication résignée de l'individu, et de la famille; mieux encore, une conservation partielle du travail et des ressources publiques ; l'Etat règle de son autorité souveraine ce que chacun de nous doit faire et ce que chacun de nous doit recevoir , il a mis sa main sur notre vie, il a fait <ie nous des Indiens du Paraguay. Vous imaginez-vous que ce régime de servitude sera un régime de jiastice ? La libre concurrence ne connaît personne et ne confère de seccmrs à persomne, ÏÈM soutient ses amiâ^
QUESTIONS OUVaiËAES. 227
et accable ses adversaires. Par-dessus le marché, il dé* daigne les faibles ; oé de la force» il:ne :respecte que la force. Plaignez les faibles, messieurs, «i jamais la liberté^ l0ur protectrice, était remplacée, ne fût-ce qu'un jour, par la tutelle de TÉtat.
Nous avons donc à choisir : ou la libre concurrence gui a ses douleurs mais qui maintient le travail et défend la justice, ou le socialisme qui tue le travail, appauvrit les citoyens en même temps que TËtat, et remplace dans la répartition des produits la justice par raii)itraire, telle est Talternative.
H ne manque pas de gens qui, tout en reconnaissant cela, voudraient bien découvrir un terme moyen entre la liberté et le despotisme. Ils ne révent pas l'État seul propriétaire et seul fabricant; non, toutefois ils ré vent rÉtat chargé de donner du travail à ceux qui n'en ont point.
Quoi de phis naturel, à première vue ? Il semble que œ soit une prétention très-modeste ; or, cette prétention modeste contient en elle le sociaUsme tout entier. Il faut être en dedans ou en dehors de la liberté ; on ne peut s'établir pour ainsi dire à cheval sur le mm* de séparation, ime jambe xleçà et une jambe delà.
GeiK qui s'établiss^t là ne tardent pas à tomber, et c'est toujours du cèté de la servitude. Que signifie, au fond, ce droit si siai]^e que l'on réclame, le droit au travail ? Il sigmfie que l'État aura du travail à fournir et qu'il s^a en mesure de le payer.
Gomment faire travailler si l'on n'est pas entrepreneur, agriculteur, manufacturier? Voilà par conséquent une industrie de TÉtat et ijoe agriculture de l'État. Terrible
rivalité, confessons-le, pour l'industrie privée et l'agriculture privée ! Cette raison sociale qui signera État et C" sera de nature telle, que personne n'osera s'exposer à la <;oncurrence. La bourse de l'État est grande, car il puise dans la vôtre et dans la mienne ; l'État peut produire à des conditions qui sont hors de la portée des simples citoyens. Il s'ensuit que, par cela seul qu'on ' aura chargé l'État de fournir du travail à ceux qui en réclament, on aura décrété, sans le vouloir peut-être, la cessation des travaux qu'alimente l'activité des particuliers. Le droit au travail c'est,' en fin de compte, la suppression du travail.
Une iniquité colossale d'abord, une ruine colossale ensuite, voilà les progrès qu'il lui sera donné de réaliser. Les chômages partiels que la liberté ne saurait entièrement empêcher auront cédé la place au chômage en permanence.
Le refrain est monotone, messieurs, mais est-ce ma faute si le despotisme socialiste, qui a beaucoup de formules, a très-peu d'idées ? Nous sommes toujours en présence de la même erreur, et nous sommes forcés de lui opposer toujours la même réfutation.
Vous voyez d'ici, c'est une expérience faite, le fonctionnement des ateliers nationaux. Non-seulement on ne fera rien là, mais on ne fera rien nulle part. Dès l'instant où le travail est un droit, le travail cesse, car chacun sait que son existence est assurée et que l'état est chargé d'y pourvoir. Plus d'initiative, plus d'efforts ; chacun trouve commode de s'adresser au gouvernement, de consacrer son labeur aux entreprises du gouvernement. Ainsi le droit au travail devient le droit à la paresse, à moins que, pour couronner cette belle réforme.
on n'introduise chez nous le travail forcé et qu'on ne transforme nos sociétés libres en sociétés esclaves oii les citoyens s'acquitteront de leur tâche la chaîne au coa sous l'œil vigilant des argousins.
ici on m'arrête ; on me déclare tout net que l'esclavage des travailleurs existe déjà et qu'il se nomme le salaire. Voilà, s'écrie-t-on, où aboutit votre liberté si vantée ; e]le partage les hommes en deux classes, celle des patrons et celle des salariés I
Je me demande, en premier lieu, ce qu'il y a d'bumiUantà être salarié. Si le salariatest un nouveau servage, plaignons les magistrats, car ils sont salariés ; plaignons les rois, car ils touchent une liste civile.
Il faut, messieurs, laisser de côté les gros mots destinés à envenimer les questions. Le fait du salaire est infiniment simple, et, ne craignons pas de le reconnaître, c'est un des chefs-d'œuvre de la liberté.
Quelle forme peut prendre la libre transaction entre celui qui possède le capital et celui qui apporte le travail? Elle revêt deux formes principales : ou une participation aux bénéfices et aux pertes, ou une rétribution fixe qui réserve au capital les chances variables et assure à l'ouvrier la régularité du revenu.
Plus les sociétés avancent dans les voies de la civilisation, plus elles tendent à cette fixité de rétribution. Le sauvage, les économistes l'ont dit et je ne fais que le répéter, le sauvage prend son arc, va à la chasse, et si la chance tourne mal, il se touche sans dîner. L'homme civilisé s'arrange pour dîner tous les jours, même quand la chasse n'est pas heureuse.
Cet arrangement, c'est le salaire. Le fabricant sait
qu'il se présentera des chômages, qu'à cartai&s jours il devra vendre à perte, qu'à d'autres momeats il devra faire des avanœs considérables pour améliorer ou pour renouveler son matériel. Il sait aussi que l'ouvrier ne saurait ni attendre des jours meilleurs, ni supporter des pertes, ni avancer de l'argent. Voici donc le contrat (pi'il lui propose et dont la liberté, je veux dire la libre cùbt currence de tous les fabricants et la libre concurreouee de tous les ouvriers, se charge de reviser incessamment les conditions : l'ouvrier recevra chaque jour une somme fixe, sorte de moyenne entre ce qu'il gagnerait dans les :temps prospères et ce qu'il perdrait dans les temps fâcheux.
Nous acceptons tous des abonnements de ce genre* ' Un cimtrat de ferme n'est qu'une moyenne entre les profits des bonnes années et les déœptiûns des mauvaises. Un contrat de rente n'est qu'une moyenne ; le rentier se contente d*un revenu médiocre et certain, le préférant aux gros intérêts accompagnés de chances de perte qu'il pourrait avoir en faisant valoir lui-*mème ses fonds.
Je De connais pas de dasae d'hommes à laquelle un tel arrangement à forfait convienne mieux que ceile des ouvriers. Que deviendraient*ils si, pendant un mois seulement, ils devaient travailler pour rien, parce que la manufacture (cela arrive) travaille elle-même pour ri^ ? Que deviendraient-ils s'ils devaient travailler k perte ou faire de fortes avances?
Rien n'empédie d'ailleurs que dans certains cas une participation aux l)énéfices ne soit offerte aux ouvriers et acceptée par eux. Toutes les conventions sont légitimes, pourvu que ce soit la liberté qui les règle, la liberté et non L'État.
^tTESTlONS OUVRIÈRES. SM
Les métayers et les vignerons préfèrent au claire la participation aux produits, qu'ils soient forts, faibles ou nuls. C'est une association excellente, qui crée de précieuses relations entre le propriétaire et le travailleur. Ajoutons que la classe des métayers possède quelque chose, et peut ainsi supporter les mauvaises chances. Celle des vignerons est souvent dans le même cas, et quand il en est autrement, les années de grêle ou de gel lui imposent de telles souffrances, qu'elle ne parviendrait pas à s'en tirer sans les avances qui lui sont faites.
D'autres systèmes de participation, mieux appropriés à la situation du simple journalier, pourraient être mis en usage. On pourrait diminuer le salaire et ne pas le supprimer; cette diminution serait compensée par un intérêt dans les bénéfices éventuels. On pourrait même ne rien retrancher au salaire et ajouter une participation aux produits nets. Quelques fabricants ont commencé à appliquer ce système et s'en sont bien trouvés. L'ouvrier, transformé en associé, prendà cœur le succès d'une entreprise qui est devenue un peu la sienne ; il travaille mieux, la production s'accroît, et la part qui lui est at» tribuée n'affaiblit en rien le revenu du chef d'industrie.
Je désire, messieurs, que cette solution du problème l'emporte de plus en plus. Elle constituerait un progrès réel, elle ouvrirait largement les portes entre le salariat et la participation, elle ferait entrer dans les voies pacifiques et sûres le mouvement ascensionnel des classes ouvrières, elle leur offrirait des chances qui leur ont manqué jusqu'ici, et ne leur enlèverait pas la sécurité indispensable du gain de chaque jour. Nous ne saurions trop applaudir aux arrangements qui, loin de mettre en antagonisme les intérêts des classes, établissent leur
harmonie. Que les salariés deviennent en outre associés, nous ne saurions certes que nous en réjouir.
Tout en maintenant le mérite du salaire qui est une des conquêtes de la civilisation et que rien ne remplacera jamais entièrement, il faut comprendre que d'autres combinaisons sont possibles, souhaitables peut-être. Parce qu'une idée est nouvdle, nous la déclarons volontiers impraticable,
Prenant notre horizon pour les bornes du monde.
Notre horizon est étroit, les bornes du monde sont larges, grâce à Dieu. Je n*ai garde de fermer l'avenir et de dire aux ouvriers qu'aucun des changements auxquels ils aspirent ne devra se réaliser. La liberté a cela d'admirable, qu'elle sanctionne d'avance tout arrangement volontairement consenti de part et d'autre. Si les progrès de régalité se manifestent par l'abandon partiel du salaire et par l'application de plus en plus fréquente du système de la participation, tant mieux ! Tant mieux encore, si quelques-uns des anciens salariés, ne s'arrêtant pas à moitié chemin, parviennent à fonder entre eux l'association Completel Que l'ancien ouvrier devienne parfois patron, qu'il supprime l'intermédiaire de l'entrepreneur et du capitaliste, la liberté assurément ne s'avisera pas d'y faire obstacle.
Elle fera obstacle aux projets favoris de la fausse égalité. Que penseriez-vous, messieurs, de règlements qui attribueraient la même rétribution au métier qui réclame l'inlelligence et à celui qui ne réclame que la force musculaire, à celui qui exige un long apprentissage et à celui qui n'en exige aucun f
Pour payer ainsi d'un prix semblable les habiles et les incapables, les laborieux et les fainéants, pour établir une égalité que les transactions libres ne sanctionneront jamais, il est nécessaire de s'appeler l'État. L'État seul, et l'État despote, réalisera (pour quelques jours) une funeste et immorale utopie. Disposant des choses et des gens, il peut fouler aux pieds le bon sens et le bon droit, jusqu'au moment où, réduits à la besace, ceux qui auront trop reçu un moment ne recevront plus rien, et où ils regretteront eux aussi ces choses gênantes mais salutaires, la justice et la liberté ^
Justice et liberté, ces deux mots ne se séparent pas. La liberté garde la justice; TÉtat despote pratique l'iniquité et ne peut pas pratiquer autre chose.
Nous le constaterons une fois de plus, si nous nous plaçons hardiment en face de la question brûlante du moment. Et pourquoi ne le ferions-nous pas ? Parce que leâ rues sont agitées, parce que le travail est suspendu, parce que les murs sont couverts d'affiches, parce que des assemblées nombreuses sont convoquées, parce que cette assemblée même à laquelle je m'adresse compte sans doute dans ses rangs beaucoup de personnes en*
i. C'est dans le but de niveler les onyriers et d'égaler le salaire des mauvais à celai des bons, qu'on a imaginé de demander le payement à l'heure. 11 remplacerait le prix des journées, variant selon le mérite; surtout il exclurait le payement à la t&che ou à la pièce, qui est la bote noire des socialistes. Demandez aux ouvriers d'élite ce qu'ils pensent de ce progrès-là I
Jgagées dans le conflit des patrons et des ouvriers, serai-je forcé de retrancher une partie du sujet que je comptais traiter î Dois-je reculer, messieurs? Le voulez vous ? N'existe-t-il aucun moyen de débattre fermement les principes sans y mêler les personnes et les partis î Essayons.
Je commence par constater que le drdt de coalition et le droit de grève ne sont contestés par personne. La coalition des patrons étant possible, cdie des ouvriers doit rétre pareillement. L'égalité, la justice et la liberté tiennent ici le même langage ; la liberté des coalitions et des grèves est contenue dans la liberté générale.
Mais si la grève use de contrainte, elle est réprouvée à la fois par Tégalité^ par la justice et par la liberté. Que devient l'égalité, quand certains ouvriers sont assujettis aux décisions souveraines de certains autres? que devient la justice, quand les hommes qui voudraient travailler sont privés des moyens de gagner le pain de leurs familles? Que devient la liberté, quand chacun n'est plus le maître de décider lui-même ce qu'il fera, en matière de repos ou de travail ?
La grève est légitime, pourvu que les- adhésions se donnent et puissent être retirées avec la plus entière indépendance. Et ceci n'est pas inutile à dire, car la plupart des grèves ont précisément pour caractère de s'imposer bon gré mal gré et de subsister en dépit des récalcitrants. La tentation de contrainte est énorme ici, car la contrainte seule assure la généralité d'une grève, et une grève qui n'est pas générale manque son but.
Tant que le principe de liberté n'aura pas pris dans l'opinion, que dis-je ? dans la conscience publique, la place qui lui appartient, les grèves, même alors qu'elles
AUTRES QUESTIONS CUVRIËRES. S35
s'abstiendront de violences matérielles, exerceront de véritables violences morales. L'intimidation, qui n'a pas besoin de tuer ou de blesser pour être réelle^ se fera toujours sentir.
Gomment en serait-il autrement? La grève, telle qu'on Ta conçue jusqu'à présent, est une attaque directe à la liberté. Elle se propose en propres termes d'anéantir les effets de la concurrence, ce gardien providentiel de la justice. 11 est clair que la concurrence n'existe plus, dès que chacun n'a plus le droit de s'adresser à d'autres pour offrir du travail ou en demander. Toute la concurrence est là; en dehors de cela, il n'y a que des monopoles créés par des menaces plus ou moins directes et par des interdits plus ou moins redoutés.
Vous le voyez, messieurs, je me défie infiniment des grèves, quoique je ne conteste point en soi le droit de coalition. Les ouvriers ne sauraient être privés de cette force, parfois nécessaire, que fournit la réclamation collective; on ne saurait les condamner au fractionnement, à risolement, c'est-à-dire à l'impuissance. La liberté générale des transactions veut que tous, ouvriers comme patrons, aient la facidté de réclamer, de protester, d'accepter, de refuser, que tous puissent suspendre et reprendre l'ouvrage. Mais la doctrine qu'il faut repousser et réprimer sévèrement, c'est celle qui prétend subordonner à l'intérêt vrai ou faux de la masse l'indépendance de l'individu.
Personne n'ignore jusqu'où une telle doctrine a conduit en Angleterre une partie des Trades Unions. ALeeds, à Birmingham, à Manchester, à Sheffield, à Sheffield surtout, tout un code pénal a été établi et appliqué contre les gens coupables de se croire libres. Les peines
variaient entre Tamende, les coups, la destruction des outils, la mutilation et la mort. Les crimes des ouvriers que l'on châtiait ainsi étaient au nombre de quatre : refus de se joindre à l'Union et d'y souscrire, travail avec les non-unionistes, travail chez un maître ayant rejeté un règlement de l'Union, refus de se joindre 4 une grève décrétée parTUnion. Les crimes des patrons étaient pareillement au nombre de quatre : emploi d'ouvriers non-unionistes, emploi d'apprentis trop nombreux, emploi de machines non autorisées par l'Union, refus de faire travailler aux conditions fixées par l'Union et clôture des ateliers.
On faisait sauter des maisons; on assassinait sur commande et à prix débattu ; le terrorisme était tel, que nul à Sheffield, soit patron, soit ouvrier, n'osait dénoncer ces, infamies, jusqu'au moment de l'enquête parlementaire. Alors, sur la promesse de l'impunité, les aveux arrivèrent ; ceux de Broadhead ne seront pas de longtemps oubliés, non plus que son calme parfait et sa paix de conscience. Il racontait comment il avait fait tuer celui-ci et mutiler celui-là, en homme qui a rempli son devoir envers les siens et qui sait qjie les siens lui conserveront leur estime.
Supposez maintenant, messieurs, que les Unions se relient entre elles et que partout le code pénal de Sheffield soit appliqué ; que partout, sans aller jusqu'à payer des assassins, on organise un système de querelles, d'insultes et de mauvais traitements dirigés contre les ouvriers qui prétendent rester libres dans un pays libre, la vie leur devient impossible, on peut dire que le servage a été rétabli chez nous en plein dixneuvième siècle. Je vous prie de me dire quelle diffé-
rence il y a entre un serf et un pauvre ouvrier qui demande en vain à ses camarades le droit de travailler pour sa femme et ses enfants mourants de faim.
Sheffield me rappelle la Sainte- Wehme et ses francsjuges, qui au moyen âge recevaient des dénonciations secrètes, formulaient des condamnations secrètes, avaient partout leurs exécuteurs secrets. Décidément le Conseil des Dix est une institution libérale, en comparaison du conseil présidé par Broadhead. Parmi les opprimés de la terre je ne vois rien de plus misérable que ces excommuniés d'une nouvelle espèce, ces proscrits auxquels on interdit la terre et l'eau, et qui même n'auront pas longtemps, si l'on n'y prend garde, la ressource extrême de s'expatrier, car le réseau des Unions coalisées peut emmaillotter quelque jour le globe entier dans un incomparable despotisme.
S'il faut appartenir aux Unions, obéir aux Unions, abandonner le travail au premier signe des Unions, ne parlons plus ni de liberté, ni d'égalité. Voyez, messieurs, comme la liberté, l'égalité et par-dessus le marché la justice, se tiennent ici-bas. Pour que l'égalité ne devienne pas un vain mot, il importe de pratiquer la liberté du travail. Sans cette liberté, point de justice. Or on n'est pas libre quand on ne peut pas travailler comme on veut, travailler où l'on veut, travailler avec qui l'on veut. De toutes les libertés, celle du travail est peut-être la plus menacée aujourd'hui. Si la société permettait sa suppression, nous verrions apparaître au milieu de nous une inégalité qui rappellerait celle des temps antiques, l'esclavage des blancs serait rétabli *.
1. Les lois sur les associations d'ouvriers ou do patrons, sur les coalitions et sur les grèves, sont évidemment à refaire.
n ne le sera pas ; on formera, au besoin, des Unions de non-unionistes, ayant pour but de maintenir la liberté de leur travail, de la protéger efficacwnent, de combattre la force par la force, ou plutôt la force par ia loi. Mies feront appel à l'opinion ; eljes écriront en toutes lettres dans leurs règlements le respect de l'indépendance individuelle et la rupture avec toute association qui n'accepterait pas le même principe fondamental. — Lorsque les travailleurs prendront une telle initiative (et ils la prendront), ils conquerront des milliers d'amis, et ils assureront le succès de cet avènement des classes ouvrières qui doit être le grand fait social de notre temps. En rendant à la paix publique et à la liberté un immense service, ils auront préservé d'un désastre non moins immense la cause de l'égalité *.
Qu'elles proclament en termes formels le droit que les hommes possèdent de s'associer, do se coaliser et de faire grève, nous en gommes d'accord; mais qu'elles déclarent aussi que les associations qui auront décrété une coalition ou une grève, sans interdire en môme temps les atteintes portées à la liberté du travail et sans reconnaître le droit pour tous (y compris leurs membres) de se retirer et de ne pas prendre part au mouvement, sera supprimée de plein droit, avec toutes ses ramifications, indépendamment des poursuites légales qui seront dirigées contre quiconque aura ordonné, provoqué on pratiqué un acte d'intimidation. — Les sociétés de secours mutuels qui prévoient les chômages, les coalitions de patrons aussi, peuvent porter atteinte à la liberté du travail et à l'égalité des citoyens. Caveant consulest
1. Les ouvriers des charbonnages et hauts fourneau:^ de Star veley,dans le Derbyshire, ont formé et maintenu leur Union libérale contre les Unions tyranniques. Ils ont résisté à Ja dictature et l'ont mise en fuite. Et voilà nue industrie prospère; et voilà des gens libres. — Les grèves appuyées sur la contrainte ont pendant ce temps ruiné d'autres industries, miné les ouvriers encore plus que les maîtres, et ameaé des reprises de travail avec dessë»
Les industries sont faciles à désorganiser et difficiles à relever. Les conséquences d'une grève rendue générale par l'intimidation se font sentir pendant des années. L'industrie anglaise souffre encore à Theure qu'il est de ragîtation entretenue dans son sein par certaines associations.
On est parti de cette idée, la plus fausse qui soit au monde, que les patrons haussent ou baissent le salaire à leur gré. — Eh ! non, le taux des salaires ne dépend pas des patrons ; il dépend de la liberté. Elle règle cela en souveraine, et voîd comment :
Il ne suffit pas de fabriquer, il faut vendre et vendre au prix que consent à payer Tacheteur, c'est-à-dire au prix général du marché. Si un patron, volontairement ou par suite de la contrainte, hausse outre mesure les salaires, il produit plus chèrement et se trouve forcé de vendre plus chèrement aussi ; dès lors il vend moins, il ne vend plus, et il est obligé d'abaisser le prix des . journées. Si au contraire un patroD s'avise d'abaisser indûment les salaires, il en est puni par la désertion de ses ouvriers, qui vont chercher ailleurs de meilleures conditions ; dès lors, l'offre du travail excédant la demande, on ne peut pas éviter d'élever sa rétribution.
Rappelez-vous le mot de Cobden : « Le salaire monte quand deux patrons courent après un ouvrier; le salaire baisse quand deux ouvriers courent après un patron. » Telle est la loi suprême; la liberté établit un niveau dont personne ne s'écarte ni longtemps ni beaucoup. — On s'en prend aux patrons comme s'ils fixaient les
laires plui faibles qu* auparavant. C'est tout simple : les commandes s'étaient éloignées, et la ré tri In tien du travail s'était affai* blie dans la même proportion que le travail.
salaires ! On leur crie : Haussez le prix des journées Mais peuvent-ils hausser les prix de vente? Tout est là, messieurs, et les limites en dedans desquelles se meuvent les concessions praticables sont extrêmement étroites. Pour peu que les concessions, peut-être arrachées, excèdent cette faible mesure, elles disparaissent au bout de peu de temps, ou elles amènent la ruine de l'industrie et la cessation du travail. Les grèves peuvent imposer quelquefois des prix supérieurs à ceux que les libres effets de l'offre et de la demande ont réglés ; elles ne parviendront jamais à les maintenir. Si certains budgets ouvriers sont insuffisants, et comment le nier ? on ne remédiera pas au mal en arrachant à l'industrie une augmentation des salaires, car bientôt après le budget ouvrier sera réduit à la moitié, au tiers, ou, qui sait ? à zéro.
Les grèves violentes sont jugées; partout où elles ont appliqué leurs procédés d'intimidation, elles ont ruiné maîtres et ouvriers, amené le déplacement souvent durable des débouchés et diminué les salaires. Le refus du travail est légitime ; le refus concerté est légitime, pourvu que personne ne soit contraint. La coalition des travailleurs peut être le cas échéant le seul moyen de combattre la coalition des patrons et de rétablir la liberté ; mais si on lui demande autre chose, si on se coalise contre la liberté et non pour la liberté, le châtiment ne se fait pas attendre. Subir la tyrannie pour Tinfliger, cela peut plaire à quelques âmes aigries et médiocrement fières; j'espère, dans l'intérêt de l'égalité, que nous poursuivrons son triomphe dans un esprit plus digne d'elle.
Je n'en ai pas fini avec les rêveries malsaines qui
hantent aujourd'hui beaucoup d'imaginations. Cette grosse bourse inépuisable de l'État qui doit suffire, vous vous. en souvenez, pour donner du travail à tous, pour assurer un salaire élevé, parfois un salaire égal, à tous, doit suffire pareillement pour fournir l'assistance à ceux qui sont hors d'état de travailler. Si le travail est un droit^ l'assistance est un droit aussi, bien entendu. C'est ainsi qu'on l'entend, et désormais, débarrassés de la charité qui force à dire quelquefois merci, les indigents^ recevront des secours légaux dont ils n'auront à remercier qui que ce soit.
Voilà qui est à merveille. L'État étant le tuteur, le patron universel, il est naturel qu'il remplisse jusqu'au, bout son office. — Je n'invente pas, messieurs. Nonseulement le droit à l'assistance figurait auprès du droit au travail sur le programme de Robespierre, mais des hommes très-honorables dont le seul tort était de s'abandonner aux tendances socialistes, M. Louis Blanc, par exemple, ont soutenu la même thèse. — Cela semble si simple : la charité est bonne ; rendons-la obligatoire ! Les ressources de la bienfaisance privée s'épuisent; Bubstituons-leurjes ressources de la bienfaisance publique, lesquelles ne s'épuisent pas !
Elles s'épuisent, et très-vite, et avant même de s'êtra épuisées, elles créent une fainéantise sans limites comme sans remède. Cela se comprend de reste ; l'assistance étant un droit, il en naît une sécurité. A quoi bon travailler ? Je n'ai plus rien à craindre ; lorsque je serai devenu misérable, l'État devra me soutenir !
Oti on en vient quand on a créé de ses mains une nation de fainéants et de mendiants, je n'ai pas aie dire* La fausse égalité a accompli son œuvre ; et selon sa
constante méthode, elle a nîlrelé les hoiï»nes en les abaissant.
Le socialisme n'en fait pas d'autres. Après avoir maudit l'infâme concurrence libre, Finfâme travail libre, l'infâme charité Bbre, il maudira Tinfàme capital libre. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que, chaque fois, en faisant œuvre de despotisme, il se donne des airs de libérateur. Ne vient-il pas affranchir les infortunés sur lesquels pèse la tyrannie du capital ?
Cette tyrannie existe quelquefois, et j'ai montré par quelles mesures de législation et de survàllance on devait la combattre. J'ajoute que Topimon publique a une grande puissance contre de tels abus de la force. Croyons aux idées, messieurs ; croyons à la liberté et au droit ; prenons en main, sans nous laisser devancer par personne, la cause des opprimés ; ne nous lassons pas de signaler les iniquités d'ici-bas, à commencer par celles de l'argent. Cela vaudra mieux que de recourir une fois de plus au remède universel, à I^État pro# dence, à l'État capitaliste.
Et n'oublions pas en même temps que, si Pexploi-^ tation de l'homme par l'homme est parfois réelle, le capital dont on mésuse ainsi n'en est pas moins mi des agents les plus indispensables de la prospérité et du progrès, Qu'est-il cet infâme capital ? Du travail accumulé, de' la force accumulée, quelque chose comme la vapeur accumulée dans la chaudière, vapeur qui peut causer des accidents, mais sans laquelle vous n'auriez pas le mouvement de la machine et l'activité de la manufacture tout entière.
5 Plus les capitaux abondent, plus l'intérêt baisse. »
AUTRES QUESTIONS aUVRIÈRES. ^43
fiastiat soutenait que cette courte phrase en disait long j^ur rinfâme capitaL C'est lui aussi qui l'a constaté, le capital n'a jamais cessé de travailler à affranchir les hommes ; il accomplit à travers les siècles une oeuvre vraiment merveilleuse de liberté et de bonne égalité. Le çAfàial a fait la culture des champs ; il a fait l'industrie.; il a fait le commerce ; il a fait les transports ; il a fait les écoles. Sans le capital, je mettrais une année peut-être h tfempoH^ un quintal de Genève à Paris, tandis que je la transpor le moy<eo^nt cinq fraxK», moins que le pm de deux journées de travail. Sans le capital, combien de journées de travail faudrait-il pour se procurer une paire de bas? Grâce au capital, le coton a été cultivé en Amérique ; grâce au capital, 1^ coton a été embarqué sur des vaisseaux ; grâce au capital, le coton a été filé dftns des fabriques ; grâce au capitalj^les bas ont été con- «fectionnés; grâce au csgpital, des magasins se sont ou^ verts ; et le produit de tant d'efforts du capital, je puis, par l'effet d'une autre loi de liberté, la concurrence, l'obte^ au prix de quelques sous.
Que le capital soit égoïste, je n'en disconviens pas ; je .soutiens ici ses services et noiai ses vertus. Ou plutôt, je soutiens toujours la même cauae, celle de la liberté. Respectez la hberté du capital et la liberté du travail ; sinon elles se vengeront l'une et l'autre. Où le travail cesse faute d'être libre, nous savons quelles détresses surviennent ; où le capital s'enfouit faute d'être libre, des détresses non moins grandes ne se foint pas attendre.
Une observation encore : lorsque je prononce ce mot, capital, je ne pense pas plus aux gros capitaux qu'aux petits. Les petits ruisseaux font les grosses rivières ; de très-faiides sommes associées peuvent produire une
^ié L'ÉGALITÉ PAR LA LIBERTÉ.
somme énorme et très-suffisante pour alimenter telle ou telle industrie. Nous vivons à une époque où les centimes font souvent la loi aux millions. Qu'on se passe des millionnaires, je ne demande pas mieux ; que les fortunes tendent à s'égaliser davantage dans l'avenir, j'en serai ravi pour mon compte ; seulement ne déda- Tons pas la guerre à la liberté du capital.
Il était d'autant plus nécessaire de protester contre ce mot d'ordre, que, sous prétexte d'anathématiser le capital, on nous insinue tout doucement la doctrine de la gratuité du crédit. Proudhon Ta soutenue. M. Louis Blanc réservait à l'État le monopole du crédit : il nous promettait un État banquier, un État commanditant les ■pauvres.
A côté d'un banquier qui prête pour rien il n*y aura guère de place, je suppose, pour les gens qui prétendent •tirer quelque profit de leur argent. Et c'est bien là ce qu'on se propose ; il s^agit bien d'abolir graduellement, sinon du premier coup, la rente, l'intérêt, le fermage -et le loyer.
C'est insensé 1 Je ne l'ignore pas. Cela ne saurait réussir I D'accord. Je constate toutefois que la seule menace de semblables essais paralyse une société tout -entière. Bâtir une maison que je ne pourrai louer, mettre en état un domaine que je ne . pourrai affermer, «masser des économies dont je ne pourrai tirer un revenu : à d'autres î Je dis mieux, travailler sous une forme quelconque lorsque les produits du travail sous toutes leurs formes sont signalés comme suspects et exposés aux concurrences de l'État, nul ne sera assez naïf pour y songer. Encore une théorie socialiste qui, après avoir