QUEL ESCLAVAGE SE PRÉPARE
méconnu la liberté et la justice, tombe dans Tabîme où ces théories s'engouffrent successivement, l'abîme de l'égalité par la ruine, par la paresse et par la dégradation.
Ne le trouvez-vous pas, messieurs î s'il ^tait nécessaire de commencer l'autre jour par examiner le socialisme communiste en lui-même, dans sa brutalité première, et de le juger comme système direct ou indirect de partage, il n'était pas inutile de l'examiner aujourd'hui Il la lumière de la liberté. Nous avions besoin d'apprendre que la propriété et la liberté sont deux enfants de la même mère, la justice. U nous importait de constater qu'entre l'égalité que nous cherchons et le nivellement que nous détestons, il n'y arien, absolument rien, si ce n'est la violation du droit. La propriété nous avait dit cela ; la liberté vient de nous le redire.
J'étouffe dans ce hideux mécanisme social , dont M. Louis Blanc nous donnait en 1848 la description presque officielle, et qui est encore, nous l'entendons chaque jour de nos oreilles, l'idéal poursuivi par tant de gens. Il faut que je sorte de là et que je" respire Tair libre. Otez-moi cette solidarité nationale, ce droit au travail, cette égalité des salaires, cette tyrannie centralisée d'un directoire ouvrier, cette contrainte exercée sur les travailleurs, ce droit à l'assistance, cette guerre au capital, cette gratuité du crédit, cet État agriculteur, industriel et banquier , cet éternel État, qui prend la place de
l'homme, qui se charge de nous, qui nous dispense de l'effort, de la prévoyance et du travail, qui nous dispense d'avoir une âme. Otez de devant mes yeux l'image de cette immense propriété de main morte, plus fatale que celle du moyen âge, qui aspire à s'étendre sur l'Europe, supprimant partout le mouvement et la vie, supprimant l'homme, je répète le mot, parce que je n'en trouve pas d'autre *.
L'État antique possédait une compétence effrayante que l'Évangile seul a été capable de limiter ; mais l'État socialiste, si jamais il parvenait à se réaliser tant soit peu quelque part, dépasserait de partout les dimensions du monstre païen. Que pourraient être l'individu, la famille et la conscience, en présence de cette puissance formidable chargée de tout et maîtresse de tout? Quand on veut jouer le rôle de providence, ce n'est point trop d'absorber en soi les activités, les responsabilités, les libertés et les fortunes. L'absolutisme est ici de nécessité évidente ; en vertu de la force des choses., quiconque entreprend de diriger notre existence et d'assurer à chacun de nous sa ration, est condamné à être notre tyran. Il faut alors arriver à l'atroce, sous peine de tomber dans le ridicule; il faut devenir cruel, sous peine de rester impuissant. Comment, je le demande, lorsque ie travail s'en va, lorsque le capital se cache, lorsque les coffres se vident, lorsque les besoins grandissent, lorsque la rua murmure, lorsque les mauvais vouloirs et les mauvais
<. iTcùblioDs pas les hommes éminents qui, le lendemain de la rérolution de 1848 et en face de l'enseignement du Luxembourg, ont tenu ferme le drapeau de la ju^tic^, de la propriété et de la liberté^ M. Thiers* M. Léonce de La YcrgaM, IH[.*'Forc8UJIe,«t atadt tuoMs,. Bastiat,
QUKL ESCLAYAC^B SB PBfiPARE. Ut
flDupçosts sont aux prises, lorsque le grondement des haioies sociales se fait eote^dve» comment ne pas aboutir à l'atroce, ffit^on d'ailleurs animé au début des inten* &ms les plus pacifiques et tes meilleures ? Cest le dbà* tàmexA des systèmes c(»Hre oature de mettre à la torture Ja nature humaine^ et d'essayé de tout» mi&me du crime» avant de périr au bcuit des midiédîctioos.
Mais coirire le sodalisoie la Uberté se lèvera, et c'est quelque chose que la liberté. Appuyée sur la conscience «t sur la famille, forte de rindestvuctible instinct qui proteste en nous contre les casernements socialistes, elle résistera à Tignobla tytamûe dont le résultat final serait de faiie de nous, le mot est de Proudhon, « des huîtres attachées côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le roc de la fraternité. »
A ces théories dont Tambîtion, peu justifiée d'ailleurs, est de remplacer notre vie morale et nos libertés par une table bien servie où nous pourrons nous. repaître, la hberté opposera, d'abord de» tables imeux servies, «nsuitë et surtout de plus sénér euses aspirations. Elle nousrappeUera que nous avons une àme, que des de"- •voirs nous aitendent, que Iras vie^ d'indépendance et de devoir ont^eides du prix ici^Jbas. Sur le terrain même des intérêts^ elle bâtira plus d'un rempart que la servitude socialiste aura peine à renveiser. Grâce à la Uberté, ^àce à la vraie égalité qui marche avec elle, la petite > propriété sera née ; or la petite propriété, pas ç^ub que la grande, ne se soucie des nivellements.
£n dehors de la liberté, messieurs, il ne reste que la contrainte, et en^ dehors de l'ioifivida il ne reste que l'État. U n'y a pas k s'y méprendre ; quels que aoieat les
itô L'ÉGALITÉ PAR LA LIBERTÉ.
mots, les choses sont ainsi. Quiconque veut réaliser la solidarité des hommes autrement que par le libre travail et la libre charité, recourra nécessairement à la servitude. La liberté est une digue dont la moindre fissure laisserait passer le fleuve entier du socialisme. Dès que nous chargeons k loi de supprimer les inégalités choquantes, ou dérégler convenablement le budget ouvrier, ou d'assurer à tous des secours et du travail, nous acceptons le système qui prétend organiser la félicité universelle et qui refait la société.
On sait ce que valent ces sociétés refaites et ces félicités organisées. Le fruit vaut l'arbre, et les conséquences tdu despotisme sont dignes de lui.
Le socialisme, messieurs, ne s'arrête pas aux frontères de la question sociale, il envahit les terres de la politique. Aurons-nous en politique la vraie égalité? Aurons-nous la fausse ? Ce sera l'une des deux, à coup sûr, car le seul régime qui soit possible aujourd'hui est celui qui repose d'aplomb sur l'égalité, et, tranchons le mot, sur la démocratie. Qu'on aime la démocratie ou qu'on ne l'aime pas, qu'on la croie favorable en soi ou <:ontraire au déploiement de la liberté, il n'importe, le fait est acquis, la démocratie a ville gagnée, comploter désormais son renversement ce serait rêver les yeux ouverts. Après ce qui vient de se passer^dans cette Angleterre qui était le dernier asile d'une très-noble et très-
forte liberté, la liberté aristocratique, il n'est plus permis aux gens qui réfléchissent de supposer que l'inégalité politique subsistera ou renaîtra quelque part. Nous sommes, nous serons, nous resterons un siècle de démocratie.
Serons-nous aussi un siècle de liberté ? Voilà ce qui «st bien loin d'être décidé encore, et voilà ce qui fait l'intérêt suprême de la question que je vais examiner dans la seconde partie de notre entretien : quels sont les moyens de faire vivre ensemble la démocratie et la liberté ?
Il y a une démocratie despotique et socialiste, cela n'est pas douteux, mais il y a aussi une démocratie libérale ; le problème n'est donc pas insoluble. Et comment pourrais-je le croire tel, moi qui ai le privilège de parler dans un pays où il a été résolu? La Suisse en général, Genève en particulier, sont parvenues à être en même temps fort démocratiques et fort libres. Une conciliation semblable a été accomplie, de l'autre côté de l'Atlantique, par la grande république américaine. « L'Angleterre, écrivait un de nos démocrates libéraux les plus éminents, M. Laboulaye, l'Angleterre a la liberté sans l'égalité ; la France a l'égalité sans la liberté : l'Amérique a l'égalité et la liberté. »
L'égalité et la liberté : telle est la formule du progrès politique que notre temps est appelé à réaliser. Cela n'est pas facile. La fausse égalité a des séductions auxquelles il est rare qu'on ne cède pas. Pour maintenir ainsi dans une union magnifique la liberté et l'égalité, il faut, permettez-moi de le dire en empiétant un peu sur le sujet du prochain discours, ressentir les influences libératrices de l'Évangile. Les pays où ces influences
«fO L'ÉGALITÉ PAR LA LIBERTÉ.
5*eKerœnt avec puissance sont les seuls, en somme, qui aient pu être démocrates sans que la liberté en ait souffert.
Vous voyez, messieurs, quel aspect nouveau présente à nos regards l'étude féconde que nous avons entreprise, et combien il importe de considérer l'égalité de très-près. Égalité, c'est bientôt dit ! Reste à savoir s'il s'agit de l'égalité des hommes libres, de celle qui -ne coûte rien ni à la conscience, ni à la famille, ni à la dignité, ni au progrès, ni à l'indépaid^nce morale, Di à l'indépendance politique.
II en est une autre. Nom avons toute une école qui •nous recommande l'égalité, non comme la compagne, mais comme la remplaçante de la liberté. L'égalité qui tient lieu de la liberté compte bien plus de partisans qu'on ne le croit, -- Nous sjômmes libres, car nous votons ! Nous sommes Hbres> car le suffrage universel est établi ! Nous sommes libres, car la souvea'aineté na- ^tionale »e fait obéir ! Nom somm^ libres, car, si nous mom le despotisme, c'est npe nous l'avons voulu !
Vous connaissez ce langage; vous savez à quel point il est aisé de construire une démocratie absolutiste, un État moastrueux, un pouvoir central immense, au sein duquel viennent s'engloutir une k une toutes les libertés de Tindividu. Non eertes, TégaJité oe suffit pas à la liberté. Non certes, l'égalité dans la servitude n'est pas l^a liberté. Je crains les démocraties qui écrasent l'homme. Les rouleaux niveleurs, ne l'oublions pa$, sont toujours des niveaux compresseurs.
Démocratie, égalité, je ne refuse rien, vous m'en êtes témoins : seulement je tiens, en ma cfialité de libéral»
è ce que la liberté ne soit pas le despotisme. ExpUquonsiious clairement et jouons cartes sur table.
Les craintes que m'inspire la démocratie sont trèsvives, j'en conviens. Son dossier n'est pas bon. Je ne vois pas qu'elle ait été favorable jusqu'ici soit h la liberté politique, soit à la liberté morale. L'indépendance des caractères me semble s'en accommoder assez mal- Enfin, pourquoi ne ferais-Je pas ma confession jusqu'au bout ? je doute que le suffrage universel soit ce qu'on peut inventer de mieux pour assurer le libre progrès de toutes les nations. Je me défie de ces procédés applicables à tous, de ces selles à tous chevaux, de ces organisations soi-disant logiques, qu'on expédierait volontiers à Tombouctou et à Pékin, et qui sont censées devoir amener des résultats merveilleux à Constant!nople comme à New-York.
Eh bien, je ne m'y fierais pas. Je me souviens des aristocraties libérales qui n'ont pas joué un trop mauvais rôle dans Thistoire, et je crains que le suffrage universel appliqué d*une certaine façon ne constitue l'un des procédés les plus commodes pour verser de la démocratie dans la tyrannie.
Et d'abord, qu'est-ce que le suffrage universel ? 91 voter est un droit et non une fonction^ si ce droit appartient à toute créature humaine, il ne nous est permis nî d'exclure les femmes, nî de fixer la limite d*âge audessous de laquelle les enfants seront dépouillés de leur droit.
Nous nous trompons, et très-fort, quand nous supposons que les démocrates sont unanimes à vouloir le suffrage universel et sans condition. Ceux des démocrates américains qui exigent que tout votant sache lire et
écrire, ne sont pas accusés d'être infidèles à leur principe. M. Stuart Mill demande la même chose en Angleterre ; bien plus, il propose le vote cumulatif en faveur des membres des corps savants et de quiconque pourra démontrer par des examens qu'il possède une instruction supérieure.
Sans aller aussi loin (de telles audaces ne nous sont point permises), je n'hésite pas à penser avec M. Stuart Mill que l'instruction élémentaire tout au moins est une condition qu'il faut imposer à Texercice du droit de suffrage, et que sans cela la souveraineté du nombre ne seaitplus que la souveraineté de la force. La démocratie sera-t-elle organisée numériquement ou dynamiquement? Question grave, messieurs, et dont la solution contient peut-être notre avenir. L'organisation dynamique peut tenir compte de la fortune, des services rendus, de l'âge; elle peut remettre le suffrage universel aux mains de l'universalité des chefs de famille; elle peut proportionner le nombre des voix dont chacun dispose au nombre des personnes dont il se trouve ainsi le représentant ; enfin, elle peut se contenter d'exiger que les votants sachent lire et écrire. Oh peut exiger plus, mais il importe d'exiger cela.
Si nous n'avons que la démocratie numérique, si notre suffrage universel ne tient compte ni des lumières ni des intérêts, s'il agit à la française, d'après des règles purement mathématiques, si l'uniformité logique absorbe les diversités, la liberté courra des périls. Le nombre, lorsqu'il est seul, facilite le triomphe exclusif de la classé la plus nombreuse, la fondation d'un gouvernement de dasse, c'est-à-dire d'une tyrannie.
Le suffrage universel n'a pas tellement fait ses preuves
de sagesse et de vertu, qu'on soit autorisé à négliger les précautions en ce qui le concerne. Ses complaisances sont jusqu'à présent plus célèbres que ses indépendances. D'habilude, il ratifie tout^ il consacre tout; c'est à Funanimité, ou peu s'en faut, qu'il acclame les faits accomplis, révolutions ou annexions. Mettra-t-il le même ensemble dans ses résistances, quand elles se manifesteront ? S*assouplira-t-il aux mouvements réguliers et aux variations pacifiques de la vie nationale, ou chacun de ses accès de mauvaise humeur sera-t-il un tremblement de terre renversant de fond en comble rédifice politique ? Nul ne saurait le dire encore, car notre expérience européenne ne fait que commencer.
Je tiens pour certain, en tous cas, qu'il faut songer à l'améliorer, non à le supprimer ; on ne reviendra pas plus sur le suffrage universel que sur la démocratie, dont à tort ou à raison il est devenu le symbole. Par bon^ heur, il peut être modifié, et Tuniversalité du suffrage^ nous l'avons vn^ n'exclut pas les conditions d'un carac< tère pareillement universel.
Peut-être au reste donnons nous de part et d'autre aux questions de suffrage une importance exagérée. Ce qui importe, au point de vue de l'égalité des citoyens, ce n'est pas que tous votent, c'est que tous contribuent à former l'opinion par la presse, par la liberté, par la vie publique enfin. Ce qui importe au point de vue conservateur, c'est que les influences légi* times s'exercent ; l'égalité de suffrage, si la liberté est là, ne signifiera jamais l'égalité d'influence; chaque supériorité réelle agira, daps la mesure de ce qu'elle est; certains hommes voteront par le fait, non pas une ibis mais cent fois, mais mille fois.
f54 L'ÉGALITÉ PAR LA LIBERTÉ.
Je me suis demaudé souvent s^il n'en serait pas des législations électorales comme des constitutions. Nau« dépendons moins de nos lois que de la manière de nom en servir. Avec des lois d'élection très-différentes de ce qu'elles ont été, la marche des choses chez nous aurait* elle été considérablenaent modifiée?
Somme toute, la démocratie, qui est notre régime définitif et dont il faut prendre notre parti, n'a qu'un correctif possible, la liberté. Mettez à côté de l'égalité politique Tindépendance personnelle, les consciences libres, les opinions libres, l'instruction libre, le travail libre, vous aurez une garantie. Mais la démocratie séparée de la liberté, celle qui nous ferait payer en servitude les avantages du suffrage universel et incondrfeioniicl, celle qui absorberait l'individu sous prétexte qœ Tindépendance individuelle est sans valeur lorsque tout le monde a le bonheur de voter, cette démocratie4à est la menace qui pèse sur notre avenir.
Quelle menace, messieurs î Le monde, quiaconoa Hen des despotismes, n'en a jamais vu de pareil à celuilà. Si la démocratie est un blanc^eing remis aux ma|o rites, si elle nie le droit individuel et la conscience individuelle, si elle consacre la tyraimie du nombre^ si elle BOUS refait TÉtat païen, sa elle nous construit l'État socialiste, alors tout ce qui est en moi se révolte, et, au nom de la liberté, je refuse d'adorer cette affreuse idole. Suivez-moi, je vous en prie, dans la revue non moins triste qu'instructive des prétentions, c'est trop peu dire, des dogmes, que formule la démocratie niveleuse et libérale.
L omnipotence est le premier de ses dogmes. Où poser
des limites î La souveraineté du peuple ne s*ét€©d-eBe pas à tout, même à l'éducation et aux croyances ? Étudiez avec soin le Contrat social^ écoutez nos réformateurs contemporains, et dites-moi commeot on peut s'y prendre pour soustraire quoi que ce soil à l'absolutisme des majorités.
Et ce qu'il y a de pis, c'est que cet àbsedutisme s'appellera liberté, il s'appellera justice. Oui, les iniqui'tés les plus odieuses revêtiront la forme auguste du droit et s'envelopperont dans leur légitimité. De quoi vous plaignez-vous? N'a-t-on pas mis k chose aux voix ! La souveraineté du peuple, n'est-ce pas l'infaillibilité en personne?
L'infaillibilité est le second dogme. Mesurez, messieurs, les dimensions de ce despotisme nouveau, le despotisme infaillible. De tout temps les despotismes ont essayé de se faire tels ; ils y réussissaient mal jusquHd ; mais grâce à la fausse égalité, ils atteindront maintenant lebut. Ne leur dites pas qu'ils ont tort, ils vous montreraient le chiffre d'un scrutin. Ne leur dites pas qu'ils ont opprinaé la liberté, ils vous prouveraient que le peuple l'a voulu.
Décidément, les infaillibilités ne iwus vont pas. Tout pouvoir infaillible est en voie de faillir beaucoup ; les exemples fameux abondent, et la dâaaocratie infaillible, si jamais pour notre malheur elle est à l'œuvre, grossira sûrement la liste. Je la vois d'ici : elle réside dans la région où le blâme ne pénèfre pas ; elle a le nombre pour écraser le droit, la fonne pour légitimer le fond. La forme! disait Drid'oison.
Les Brid'oisons de la démocratie despotique ne dé« daignent pas de répéter son mot célèbre, la forme / La forme y est, la majorité a rendu son oracle ; or la
majorité est le droit, la démocratie est la liberté. La forme!
Remarquez, en troisième lieu, que ce tyran formaliste est inaccessible aux remords. Le remords est une inûrmité qui peut tourmenter par moments le tyran indivi-» duel, mais qui laisse en parfait repos le tyran collectif. Qu'est-ce qu'une conscience collective? Qu'est-ce qu'une responsabilité collective ? Les injustices, quand on les partage en tant de morceaux , ne pèsent à proprement parler sur personne. Le peuple a décidé ; que suis-je moi? Un dix-millionième peut-être du souverain. Tout au plus éprouverai-je un dix-millionième de remords. Ainsi la fausse égalité débarrasse la tyrannie des dernières gènes qui l'arrêtaient parfois; elle invente à son profit, mais non point certes au nôtre, les lâchetés et les iniquités anonymes.
Le despote démocratique sera d'autant plus content de lui, qu'il sera incessamment entouré d'une cour occupée à l'applaudir. Gomme sa force est irrésistible, on est tenté de ne pas résister. A quoi bon combattre, seul contre tous ! Et l'on se tait, et l'on s'incline, et une nouvelle race de courtisans, les plus plats, les plus serviles qu'on ait vus ici-bas, se forme de toute part. Leur platitude, et c'est ce qui m'effraye, est en môme temps une théorie. Nous avons déjà vu et nous risquons de voir souvent à l'avenir d^ hommes d'État qui n'ont pas d'autre principe ; vouloir ce que le peuple veut, se tenir toujours au niveau exact de l'opinion dominante, calculer les chances au lieu de chercher la justice, ne pas entreprendre de lutte inutile contre plus fort que soi, accepter, vénérer les arrêts du maître, quels qu'ils puissent être.
Ceci, avouons-le, est le nec plm ultra de la servitude. En fait de despotisme d'une part et d'abaissement de l'autre, on ne trouvera pas mieux. C'est la perfection, c'est Tabsolu. Sans limites et sans conscience, infaillible et courtisé, le tyran de l'avenir se prépare à regarder de bien baut les tyrans du passé. Qu'étaient ces pauvres despotes, faibles, menacés, contrôlés, contredits, sentant les bornes de leur puissance, aux prises avec les remords, forcés de compter avec les idées, avec les circonstances et avec les hommes, en comparaison du futur despote que rien n'arrêtera et qui ne se sentira responsable de rien? Ceci serait, si nous consentions jamais à descendre aussi bas, le chef-d'œuvre dugénie de la servitude. En présence de la servitude impeccable, qui atteint jusqu'à l'âme, qui brouille à son gré les notions du juste et de l'injuste, l'esprit se trouble, et l'on serait tenté, ce qu'à Dieu ne plaise I de maudire l'égalité.
Ce n'est pas l'égalité qu'il faut maudire, mais ceux qui abusent impudemment de son nom. Nous trouverions sans peine, même au sein des pays dont la démocratie est libérale, plus d'un fait ayant la valeur d'un sérieux avertissement. Quand les États-Unis, avant Lincoln, s'abaissaient à vue d'œil, quand leur prospérité matérielle rendait plus hideux encore le spectacle de leur déchéance, quand la fausse égalité triomphante (cela s'appelait effectivement le parti démocrate) dictait ses lois aux législateurs et aux journaux, quand l'opinion intimidée se taisait, quand les fermes caractères et les fermes esprits étaient tenus à l'écart, quand, à l'exception de quelques voix généreuses, tout le monde s'inclinait devant les ordres du Sud, quand on signait des
compromis^ quand on garantissait Tesclavage, quand on votait la loi hideuse des esclaves fugitifs, quand on saiàssail ces iulortunés dans 1^ rues même des cités du Nord devenues esclaves à lesr tour, quand on les livrait ail fouet de lears 'maîtres, que s'était-il passé ? L'Amérique s'en aOait à la dérive^ «t, au nom de la démocratie» die avait dit adieu à la liberté.
Que faut-il faire pour éviter un tel malheur ? Trois choses, messieurs: limiter la compétence de FÉtat; sauvegarder le droit des ndnûdtéfi; avant tout^ posséder au fond de rame cette liberté du dedans sans laquelle la hberlé du dehors ne dure pas, et qui par notre temps de démocratie est plus indispensable que jamais.
Limita*, airje dit, la compéteiice de TÉtat. Il s'agit d'environner d'un tnfranchissaÈle rempart le domaine réservé de rindividu» Ua croyance est à moi, ma pensée est à ifioî, ma famille est à moi, l'éducation de mes enfants est à moi, la direction de mes intérêts et de ma vie est àfiftoi. Où ce sanctuaire est violé, le despotisme «xiste, quels que soient le fracas des votes et le libéralisme apparent des institutions.
Les institutioBs libérales ne sont pas de trop d'ailleurs, et les libertés personnelles ne subsisteraient pas longtemps an l'absence des libertés publiques. Mais ici vient ae placer notre, seconde garantie, le respect des minorités. Personne assurément ne demande qu'elles l'emportent sur les majorités ; il s'agit simplement d'empêcher qu'elles ne soient écrasées. Les minorités de la veille, ne l'oublions pas, sont souvent les majorités du lendemain ; lesexemples^ondent, à commencer par le christianisme. Veillons donc avec un soin jaloux sur le drok des minorités. Tâchons de ne pas apprendre à les
BËMOGRÀTIE DESPOTiaUE OU LIBÉRALE. 259
mépriser parce qu'elles sont vaincues. Informons-nous de ia portion de và'ité dont elles sont dépositaires. Examinons eoân s'il n'^nsterait pas des combinaisons électorales dont Yeiïèi serait de donner aux minorités une représentation proportionaée k leur importance et d'empêcher, dans Tintà-ét de la majorité elle-même» qu'elle ne réduise trop complét^Qoent au silence toutes les opinions dissidentes.
Les dissidences sont souvent des indépendances. Toutefois l'indépenda&ce^ je le rappelais tout à l'heure, a son siège principal dans un asile qui vaut mieux encore que le droit des minorités. Aucune garantie légale ne vaut la gatraniie morale. Celle-ci ne se vote ni ne se décrète; elle existe ou n'eadste pas au fond des cœurs. Existe-telle, le despotisme trouve à qui parler. Alors, sous l'influence d'un esprit puissant^ les institutions se trans» forment, et l'égalité, que nousebérissons tous, s'avance, donnant la mam à la liberté.
YI
La liberté d» dehors a d'autant plu0 besoin aujourd'hui de la liberté du dedans^ que les théories du despotisme démocratique se perfectionnent à vue d'œil.Nous avons bien dépassé Rousseau, qui s'en tenait, le naïf, à la souverai* neté du peuple. Une autre souveraineté vient en aide à la fau'^se égalilfé. Je veux parler de la souveraineté de Vidée.
Pardf)nnez*moi, messieurs, ce terme quasi-mystique; je suis forcé de parler la langue de nos modernes niveleurs. Comment faire pour assujettir au régime du sodalisme un pays qui ne s'en soucierait décidément point ? Comment faire pour mettre au pas les peiqples chez lea-
quels le suffrage universel , malgré sa docflité ordinaire, risquerait de mal tourner ? Les démocrates auxquels nous avons affaire ne s'embarrassent pas pour si peu. Il faut qu'on puisse bien voter à la place des gens qui votent mal. L'Idée souveraine survient alors ; elle met en pénitence la souveraineté du peuple, et en atten^ dant que cette nation soit mûre pour l'égalité telle qu'on la veut, on la lui impose, purement et simplement.
L'Idée est souveraine, car l'Idée est la vérité. L'Idée s'est manifestée sans doute par inspiration à ceux qui se chargent de l'établir, t II n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu, j» Le nouvel Islam se propage à la façon du premier. Qu'on se courbe, de gré ou de force, devant la vérité absolue, devant la démocratie révélée, devant l'Idée I
La démocratie autoritaire, c'est âon nom, ne tire pas le cimeterre comme Aboubekre et Omar, mais elle réclame la dictature pour la liberté. Oh î le mensonge des grands mots ! Qui nous délivrera des pbraséologies hypocrites ? Le fait est que la liberté n'est là que pour servir de prétexte à la dictature. On demande six mois de dictature (six mois, ou peut-être un peu plus), pour établir la liberté. On Charge le despotisme provisoire de fonder la liberté définitive. Toujours la liberté dans le lointain ; toujours l'esclavage au premier plan.
J'admire que les champions de l'Idée se moquent des partisans du droit divin. L'un vaut l'autre, ce me semble. Ou plutôt, l'Idée est un nouveau droit divin, habillé à la moderne ; c'est de la légitimité, ou je ne m'y connais pas, L'Idée est l'Idée, ne m'en demandez pas davantage ; elle est parce qu'elle est ; elle vient du ciel ; ses révélateurs n'ont point d'autre