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LA GRANDE MORALE

Charité et humilité, ces deux mots reparaissent à chaque page de l'Évangile. Et l'Évangile, en prononçant le mot, veut la chose. Il ne se contente pas d'un amour traduit ^n recettes et qui sait au juste ce qu'il doit distrfcuer d'aumônes pour être en règle avec Dieu. Il ne se contente pas davantage d'une humilité fastueuse qui demande à se faire voir et qui courbe la tête « comme un jonc, » sans retrancher un atome d'orgueil, en sorte qu'on peut dire de ces humbles-là : « Ils ne se mettent au-dessous de tous les saints que pour se mettre audessus de tous les autres hommes. »

Quand l'humilité vraie et le véritable amour se rencontrent, alors rhomme arrive à comprendre un peu le mot d'ordre de Jésus-Christ : renoncer à soi-même €t charger sa croix en le suivant. Ceux qui refusent de renoncer à eux-mêmes tombent dans les bas-fonds de la piété aisée qui n'est pas la piété ; ceux qui refusent de charger leur croix tournent le dos, qu'ils le sachent ou non, à la croix de Jésus-Christ.

La grande morale ne nous dispense pas du dépouillelîient, mais elle ne tombe pas dans l'ascétisme, et c'est là un de ses caractères vraiment divins, qu'il ne faut pas se lasser de mettre en lumière.

La morale ascétique est très-peu favorable à l'égalité; elle introduit parmi les enfants de Dieu les catégories parfaitement distinctes des simples fidèles et des saints. L'Évangile tient un autre langage : il appelle tous les hommes à devenir des saints. Et ces saints sont des hommes comme les autres, vivant de la vie commune, participant aux intérêts, aux devoirs, aux joies légitimes. Us ne se tiennent pas en dehors de la fa-

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millâ et de la société ; ils prennent leur place au dedans. Transformer an lieu de retrancher, sanctifier au liea de mutiler, rendre toutes choses nouvelles, les tendresses, les devoirs, les travaux, l'activité du citoyen, les recherches du savant, les labeurs du littérateur ou de l'artiste, tel est le miracle que la grande morale est seule capable d'accomplir. Rogner l'existence est fadle; l'Ëvangile poursuit un autre but : il la purifie, et en même temps il la grandit; il y fait entrer les nobles passions, les causes généreuses, les saints enthousiasmes, les fortes espérances, les bonnes joies; il l'ouvre de partout aux développements, aux progrès et aux libertés.

Rien n'est donc moins obscurantiste que la grande morale; partout où elle passe elle répand les lumières, et par surcroît établit l'égalité. Non-seulement elle ne connaît pas la distinction des grands et des petits saints, mais elle revêt tous ceux qui la reçoivent réellement d'indépendance vis-à-vis du monde, de fierté vis-à-vis du nombre et de fermeté vis-à-vis du succès. Loi féconde, loi de liberté, sur ses pas naissent les hommes libres ; or les libres sont des égaux.

Elle ne se borne pas à promulguer de beaux préceptes, les beaux préceptes n'ont manqué à aucune des doctrines qui ont contribué à l'abaissement de l'humanité ; auprès des préceptes elle met des forces. Là, messieurs, éclate sa supériorité : en présence de la croix ensanglantée où Jésus a expié nos péchés, notre conscience n'est pas moins remuée que noire cœur. Croire en celui qui s'est donné ainsi, c'est se donner à son tour. Et dès que nous nous sommes donnés, dès que nous sommes sortis de

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