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LA GRANDE MORALE

nous-mêmes et de notre égoïsme, nous entrons au service de la grande morale.

Elle a peu de commandements, mais ces quelques commandements contiennent en eux Tinfini. Nous aurons beau marcher, nous n'en verrons pas la fin ; toujours le but, qui n*est autre chose que la perfection, reculera devant nous.

Ceci ressenvble aussi peu que possible à la casuistique. n serait commode d'avoir des listes de devoirs, des solutions de cas difficiles, la série complète et bien en ordre des actes à accomplir et des aumônes à distri buer. Ce serait commode ; mais la morale de l'Évangile a ce caractère entre plusieurs autres, qu'elle n'est nullement commode. Et c'est par où elle est grande ; c'est par où elle fait des hommes, je veux dire des égaux.

Elle est démocratique, cette morale si courte et si immense, qui dans sa divine simplicité répond à toutes les complications de la vie, à toutes les délicatesses de la conscience, qui rejette bien loin les casuistes, et qui charge chacun de nous de résoudre pour lui-môme les questions de conduite avec le sérieux des responsabilités véritables. La grande morale n'est réservée ni aux natures d'élite, ni aux situations exceptionnelles, ni aux éducations privilégiées. Aux plus humbles chrétiens elle ouvre les vastes perspectives qui se perdent dans l'infini; elle les appelle tous également à la sainteté ; elle les met tous également à la forte école de l'examen de soi, du repentir, de la lutte intérieure, de l'éducation personnelle, delà marche sans terme vers la perfection.

La grande morale ne reconnaît pas ces prétendues dispenses du génie, dont la petite morale parle couram-

ment. — Les esprits supérieurs peuvent-îls s'assujettir au devoir! Cela est bon pour le vulgaire î Eux, ils planent dans une région où ces choses de la vie ordmaire n'entrent pas I Que leur demandez-vous de s'astreindre aux obligations communes? Ils ne sont pas chargés d'être bons, d'être aimables, de répandre le bonheur autour d'eux; ils sont chargés d'avoir du génie; qu'ils parlent, qu'ils chantent, qu'ils écrivent, qu'ils philosophait, qu'ils gouvernent, c'est assez!

Il y a trop d'égalité dans la grande morale pour qu'elle admette de tels privilèges. Elle nie hardiment la supériorité de ceux qui tiennent à demeurer inférieurs en matière de bonté et de devoir. Nîveleuse à sa manière, elle n'autorise aucun homme à mal vivre, sous prétexte qu'il est artiste, poëte, orateur, ou ministre d'État. Elle déclare que les natures supérieures qui se dispensent de combattre leur corruption et leur égoïsme, sont des natures vulgaires, ni plus ni moins.

Elle déclare cela, et en même temps elle évite de transformer l'égalité en uniformité. Avec des hommes qui sont bien eux, avec des existences que règle non le code tout fait des casuistes mais l'action libre des consciences mises en face des réalités, avec des pensées individuelles, elle maintient ou plutôt elle crée ce que nos civilisations modernes connaissent de moins en moins, l'originalité. L'originalité dans l'égalité, à ce signe vous reconnaîtrez toujours la grande morale.

C'est ainsi que l'Évangile accomplit virilement l'œuvre virile de notre relèvement. Il exige que nous jugions nous-mêmes, que nous décidions nous-mêmes, et en définitive que nous avancions nous-mêiçes. En nous refusant des lisières, il nous contraint à marcher, au risque

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