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LA FRATERNITE

hommesni'ïèmmes, ni esclaves ni libres. » Cela nous parait bien sinqfle, parce que cela a pénétré de part en part ndtre monde moderne ; 'mais au temps des apôtres il n'en BÎlalt point ainsi.

'L'étrange doctrine a fait son chemin ; nous avons appris à penser (non sans peine) que l'étranger est un îromme, que l'ennemi est un homme, que le nègre est cm homme. Nous sommes en train d'apprendre à penser (avec plus de peine) que les assassins sont des hommes, qu'il y a une'âme humaine digne d'affection et de respect dans un forçat ou dans une Temme perdue. — « Que celui qui est sans péché jette la première pierre ! » Voilà la parole qui se murmure à notre oreille, lorsque la'tentâtion de condamner et tie lapider quelqu'un vient solliciter notre orgueil. Et, chose étrange, celui qui a parlé ainsi, qui*a signalé^notre égalité dépêché en présence du Dieu saint, l'a fait sans appeler le mal bien ou le^bien mal. Jamais la loi moralene fut plus exigeante et plus délicate, que depuis que TÉvangile nous a donné tous te^hommes, tous sans exception, àrespecter et à aimer.

fài déjà dît quelle place occupe le respect dans Pamour chrétien. Un chrétien ne peut se mettre auflessus de qui que ce soit. Lorsque Jean Bradford voyait passer un criminel conduit au supplice : « Voilà, disait- Il, où irait Jean Bradford, sans la grâce de Dieu. »

L'homme retrouvé, ce serait trop peu sans le Père trouvé. Vinet l'a dit : l'Évangile passe à côté de l'égalité ^t arrive à la fraternité. — Nous ne sommes pas égaux d'abord et ensuite frères; nous sommes frères d'abord et eiXBuileHégaux.

Sfindfiz 66 mot f}i2ïfe$, siressieiws. Mesurez ce qu^

renferme d'égalité : un père, une famille, un héritager une maison où les enfants sont chez eux, voilà ce qu'il suppose. Et rÉvangile nous montre tout cela, le père, la famille, Théritage, la maison. Ilajouteque nous sommes un seul corps et membres les uns des autres. Quand un membre souffre, tous souffrent; quand un membre est honoré, tous sont dans la joie. « Soyez joyeux avec ceux qui sont joyeux et pleurez avec ceux qui pleurent. » — « Que Fun estime l'autre plus excellent que soimême. » — « Que le frère de basse condition se glorifie dans son élévation ; que le riche, au contraire, se glorifie dans son abaissement. »

Je ne veux pas multiplier les citations ; il faudrait citer tout l'Évangile. Et la fraternité qu'il proclame ne s'arrête pas aux frères; si elle s'arrêtait là, le problème de l'égalité ne serait pas résolu. Les hommes qui ne cherchent pas Dieu, Dieu les cherche; les hommes qui n'aiment pas Jésus, Jésus les aime. Et comment ne les aimerions-nous pas? Ainsi un rapport de fraternité se forme entre tous les hommes. S'ils ne sont pas tous nos frères, si nous ne sommes pas unis à tous par le lien plus étroit de la fraternité réalisée, cependant la fraternité virtuelle est quelque chose. En présence de ces âmes immortelles pour lesquelles Christ a souffert et que peut toucher Faction secrète du Saint-Esprit, nous éprouvons un sentiment que nulle philosophie ne nous aurait révélé.

Mais si FÉvangile nous apporte résolument la véritable égalité, il condamne impitoyablement la fausse. H

LE NIVELLEMENT ItEJETË. 317

n'a rien de commun, Dieu merci, avec le socialisme qui abolit l'héritage, qui, déclarant l'homme bon et la société mauvaise, exalte l'homme et refait la société. Loin de préparer le rôle socialiste de l'État , TÉvangile émancipe Tindividu.

Aussi la fraternité qu'il proclame est-elle celle qui fait triompher l'égalité dans l'inégalité même, qui maintient les diversités sociales, qui les rapproche par le respect et par l'amour. Il nous enseigne les supériorités sans orgueil et les infériorités sans jalousie. Il donne à tous des biens si splendides, que dans leur rayonnement se perdent les dissemblances secondaires.

La religion de vérité ne nous conseille certes nulle part le mensonge des nivellements sociaux. La science, le talent, l'éducation, le travail, l'économie, la moralité étant des faits, la religion qui nous inviterait à les nier nous inviterait à mentir. L'Évangile ne les nie pas, il les transfigure. Son armée de chrétiensrenferme des officiers et des soldats ; mais officiers et soldats suivent le même capitaine, combattent sous le même drapeau, remportent la même victoire et recevront un jour la même couronne.

On nous parle cependant d'un Évangile communiste ! On nous cite des passages ! Il faut examiner ces objections, sous peine de laisser planer un doute sur la nature de l'égalité que Jésus-Christ est venu donner aux hommes.

De tout temps, dit-on, un germe de socialisme a été déposé dans la Bible. Qu'est-elle autre chose, cette institution du jubilé, au moyen de laquelle les lois de Moïse, en annulant tous les cinquante ans les ventes de terres, se proposaient de rétablir l'égalité du partage ?

318 L'^GALIT^É PAR L'ÉVANGILE.

Je remarque d'abord que, loin d'être une institution socialiste, le jubilé mosaïque est la consécration la plus formelle de la -propriété et de l'héritage. Protéger à tout prix la propriété et l'héritage, tel est le but qu'il a Tintention d'atteindre.

Mais il y a à la base du système 'une égaHté par le partagé! — Ajoutez qu'il y avait eu partage parce quTl y avait eu conquête. La première condition du jubilé» c'est d'avoir un pays conquis à partager.

Ce n'est pas la seule. Le jubilé jiiif suppose un nombre Bmité de familles, dont les filiations généalogiques sont solennellement conservées. Il suppose que les filles sont exclues, autant que possible, -de l'héritage des terres. Il suppose le retrait lignager. Il suppose Tinterdiction des ventes, remplacées par des concessions de jouissance temporaire. Il suppose l'impossibilité des emprunts. Il suppose une société qui ne connaît presque que la propriété foncière. Il suppose, avant tout, une société qui vit dans un isolement absolu et qui n'entretient nulles relations avec les autres peuples. — A ces conditionslà, l'institution de l'année sabbatique est réalisable.

Je ne cherche pas si, en fait, elle a été longtemps réalisée chez les Juifs ; je me contente de demander si nous sommes comme eux un très-petit peuple, parfaitettent isolé, étranger au commerce et à l'industrie, ne connaissant de propriété que celle des immeubles, tenant au net la généalogie des familles et ayant remis à chacune d'elles sa portion d'un pays conquis.

Abolir en entier la civilisation moderne, ramener îlEurope du dix-neuvième siècle à l'état social des douze tribus conduites par Moïse et par Josué, voilà le tour de force qu'il s'agirait d'accomplir, avaUt de songer à= as-.

LE NlVELIffiHENT REJETÉ. S^

surer par l'interdiction des -yedles et des emprunts la transmission int^te des propriétés de ïamflle.

:£fi tous oas, roecseralt une conséerertion^sc^nnelle du patrimoine, c'eât^-dire la^négation expresse'xle la tiièst» eommaniste. ^Aussi à)1asist8-t*on guère sur la iégislation de MoSse; on liasiste wr les déclarations sévères da JésiS'«Cfarist'an sujet du danger xles richesses^ sur l^ordre âefVenke et de donner qu'il a adressé au jeune riche, sur les ventes volontaires opérée8;au sein de TÉglise naissante de Jérusalem.

Avant d'aborder Tesaiaen de ces passais qui sont fort sérieux et qu'il importe de prendre au sérieux^ rappeloiis-nous une chose :: En isolant un passage on peut lui faire dire tout ce qu'cHi veut. Avec des versets isolés, je me cliarge' de prcmver que nous sommes tenus de baîr père et mère, que nous sommes sauvés par nos seuvres, que l'orgueil est légitime, que la vengeance est un devoir, que Jésu&^Christ n'est pas Dieu, et bien d'au« très énormités.

Gela posé, n'oubUc^aspas qu'à côté de.l'anathème fulminé contre la richesse, TÉvangile renferme la mention de riches sanctifiés et pieux; qu'à. côté de l'ordre donné au jeune riche de vendre ses biens, TÉvangile: nenis présente d'autres riches exhortés à faire un bon usage des leurs; -qrfàcôté de l'exemple donné parles premiers chrétiens ^de Jérusalem, rÉvangâe nous montre partout des riches ^t des pauvres au sein des £^foes: apostoliques.

Est-ce que je dis cela, messieurs, pour me dérober aux déclarations dont il s- agit? Est-ce que jesonge à les •rejeter ou à les affaiblir en .quelque maioière que ce s(»t î ^ Dieu me^-fèaise I

Oui, il y a souvent^ très-souvent, une malédiction sur la richesse. Une tentation effroyable, la tentation de se confier à la richesse, d'adorer la richesse, de s'en faire une idole^ la tentation d'être riche c pour soi, » attaque de droite et de gauche ceux qui possèdent de grands biens. Us courent le danger d'être du nombre des misérables (c'est le mot qui convient) au sujet desquels le Sauveur a dit-lui -même qu'ils ont eu c leurs biens » en ce monde. Si du temps de Jésus TÉvangile est annoncé aux pauvres, si les riches prennent la part principale à la mort du saint et du juste, si Jacques les désigne comme des oppresseurs, cela n'est étrange qu'à première vue. Quiconque a réfléchi et observé comprend certes qu'il est malaisé qu'un riche entre dans le royaume des cieux. En le rappelant, Jésus-Christ a proclamé une incontestable vérité. Et il l'a proclamée, remarquons-le, sans prêcher la pauvreté sainte ou le salut par l'indigence, sans condamner à un degré quelconque la recherche de l'aisance, ce fruit de la bonne conduite et du travail. Amasser ainsi du repos pour soi et de l'éducation pour ses enfants, ce n'est pas pécher, tant s'enfaut. L'Évangile, qui nous annonce que la piété « a les promesses de la vie présente » comme de celle qui est à venir, n'a pas plus maudit le bien-être qu'il n'a maudit la santé. n s'est borné à nous avertir du péril immense qui naît pour nous lorsque les richesses abondent : elles risquent alors de nous séparer de Dieu en surexcitant notre égoïsme^ en abaissant nos pensées vers la terre, en des^ séchant nos cœurs, en usurpant la première place dans nos pensées, en devenant des idoles.

Mais Jésus-Christ a dit au jeune riche : « Vends ce que lu as et le donne aux pauvres I » — Sans doute, et loin

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de vouloir corriger sur ce point la sainte folie de l'Évangile, j'ai hâte d'ajouter : Jésus-^Christ peut nous dire la même choser — « Vends ce que tu as. » En d'autres termes, brise ton idole, jette loin de toi ce qui te domine, te gouverne et te perd.

Parmi les premiers chrétiens de Jérusalem il en est un grand nombre qui ont vendu leurs biens et ont mis en commun le produit de ces sacrifices volontaires ! — Rien n'empêche que l'heure de tels sacrifices ne sonne de nou* veau ; en présence de besoins exceptionnels, le grand exemple offert par l'une des Églises primitives demandera alors à être suivi. 11 est des circonstances où nous sommes appelés à sacrifier autre chose que notre superflu. Nous avons problablement, certainement, à apprendreteaucoup sous ce rapport. Puissions-nous, srl'appel de Dieu se faisait entendre, puissions-nous nous sentir pressés, pressés et heureux, de vendre pour donner !

N'allons pas croire, au reste, que l'exemple de Jérusalem soit resté isolé dans l'histoire du christianisme- Maintes fois le devoir s'est montré, et maintes fois les chrétiens ont obéi. Lorsque les ancêtres de plusieurs d'entre vous s'exilaient du sol français pour conserver leur croyance, ils vendaient leurs possessions et en apportaient le prix aux pieds du Sauveur.

Ainsi l'Évangile, qui fonde l'égalité, ne fonde pas le nivellement. Sa parole : « Vends ce que tu as, » il la réserve aux circonstances exceptionnelles et aux idolâtres de l'argent. Nous chercherions en vain chez les apôtres les théories de la pauvreté monacale ; elles ont été inventées plus tard.

Je me trompe, elles ont été inventées de tout temps.

3» L'ÉGALITÉ PATI L'ÈYAIfGlLE.

Les doctrines qui mutilent la vie au lieu de la transformer ont toujours existé sur'la terre ; la doctrine qui transforme la vie sans la mutiler est plus rare, seule elle porte le sceau cBvin. Si vous comparez sous ce rapport les Églises primitives et les -communautés des Esséniens qui existaient au même moment, vous serez trappes du contraste. Dans les Églises il y a des pauvres et des riches ; dans les communautés esséniennes la fausse égalité -monacale est établie, la propriété a disparu et toutes choses ont été mises en commun. — Les Esséniens seraient-ils, par hasard, placés à une hauteur à laquelle n-ait pu atteindre Jésus-Christ !

Vous me dispenserez de répondre. Jésus-Ctrist veut qu'il y ait des riches et des pauvres ; mais que dit-il aux tins et aux autres ? En quels termes les présfcnte-t-il les uns aux autres ? Quels liens de devoir et d'afleclion établit-il entre les uns et les autres ? Vous le savez, messieurs. Là est la merveille. L'égalité véritable commence ses conquêtes. Voici des' pauvres sans haine et sans envie. Voici des riches sans idolâtrie de l'argent et sans orgueil, des riches qui comprennent leurs responsabilités, leurs périls «t leurs privilégeç. A côté du luxe bête des écus, voici le beau luxe, le grand luxe, celui de la bienfaisance fraternelle, qui donne beaucoup, qui se donne, et qui tâche que la main gauche ne sache pas ce que faîtla droite.

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