POINT D'ANTAGONISMES NATURELS
qiie Louis XIV et Napoléon ont été bien heureux de rencontrer de l'autre côté du Rhin e1 des Alpes une Italie coupée en petits morceaux et livrée aux influences étrangères, une Allemagne réduite à l'impuissance par te nombre et le désaccord permanent de ses princes. J'avoue que si les Louis XIV et les Napoléon sont des modèles, si le beau idéal pour un peuple est de ravager TEurope et de gagner beaucoup de batailles, en attendant l'heure des défaites, l'harmonie désintérêts est une sottise. Mais nous savons, je pense, ce qu'était la prospérité de la France au sortir de ces règnes glorieux. Épuisée, dépeuplée, elle avait par-dessus le marché la douleur de voir ses frontières menacées ou dépassées par l'inévitable réaction que provoquent les prépondérances.
Sur le terrain des intérêts purement matériels, oa conteste aussi la règle fondamentale de l'harmonie. Sans doute, dit-on, nous avons tous souffert de la guerre d'Amérique et il n'est personne, riche ou pauvre, qui par l'engourdissement du commerce ou par le renchérissement des denrées, n'ait contribué à la solde des troupes occupées au siège de Richmond ; mais quelques-uns ont gagné, des spéculateurs ont Joué etréaîisé des fortunes, l'Inde et l'Egypte ont trouvé dans la récolte du coton des ressources inattendues.
Je pourrais répondre que le nombre des spéculateurs ruinés a dépassé celui des spéculateurs enrichis. Je pourrais ajouter que les profits de l'Egypte et de l'Inde se perdent dans la souffrance générale des autres contrées. Je pourrais demander en outre si l'Inde se félicite beaucoup d'avoir créé des cultures qui sont à présent compromises. Quant à l'Egypte, ses récoltes exagérées
aSK) HARMOMIfiS fûCIÀLES.
de coton Font tellement épuisée, que le vice-roi n*aurait pu persévérer dans ce mode d'exploitation, alors même que rioduBtrie anglaise aurait continué à s'adresser à lui.
J'aime mieux protester contre le principe de Tobjectiicm qu'on nous oppose* Les bénéfices accidentels ne fiont pas un argument. Il y en aura toujours de tels, au sein des calamités les plus écrasantes. Lorsqu'une série de mauvaises récoltes a élevé le prix du blé a un taux de famine, il se fait des bénéfices; pendant le bloois continental dont tout le monde souffrait, il se faisait des bénéfices. Mais les vrais bénéfices ne commencent que du moment où ces bénéfices-là ont cessé. A prendre les dboses dans leur réalité sérieuse, les désastres sont toujours des désastres, les ruines sont toujours des ruines, et les fiéaux qui fondent sur un peuple sont toujours en fin de compte des fléaux pour les autres peuples. L'bar* monie des intérêts subsiste*
Ce qui est vrai pour les nations n'est pas moins vrai pour les individus. Mon voisin réussit, il mérite l'estime et il l'obtient, sa famille est unie, ses enfants sont bien élevés, son domaine est cultivé avec intelligence et donne de superbes récoltes ; est-ce que j'y perds, moi î Vaudrait- il mieux pour moi que j'eusse un voisin vicieux, décrié, entouré d'une famille en désarroi et marchant à grands pas vers la ruine ? Peut-être mon abominable égoïsme préférerait-il cela, peut-être aurais-je Tinfamie de penser que l'abaissement de ceux qui m'entourent contribue à mon élévation ; en tous cas, si je pense ainsi^ je suis plus bête encore que méchant, car les mauvais exemples sont contagieux, . s vices appellent les vices.
POINT D'ANTÀOOHlSlfES NATURELS. m
les ruines appellent les mines, et quant aux proiSts ap* parents qu'on retire parfois de la misère â'autrui> ih n'ont jamais porté bonheur à personne.
L'avez-vous remarqué, messieurs î en examinant les questions brûlantes qm ont passé successivement de-* vant nous, il ne nous e^ pas arrivé de ditie une seuto fois : € Voici l'intérêt des pauvres, » ou : « Voici l'intérêt des riches. » L'harmonie des intérêts est si complète/ que nous ne saurions imaginer une circonstance où les uns pussent trouver mi avantage réel dans la souffrance des autres. Le communisme, qui dépouilleraît les riches, réduirait les pauvres à l'extrême indi** gence;,la violence substituée à la liberté des transao* tiens ne supprimerait pas seulement rmdustrie, mais supprimerait aussi les salaires.
Existe-t-il une opposition réelle entre les patrons et les ouvriers ? L'intérêt du patron n'est certes pas que l'ouvrier souffre, car il est mécontent et va ailleurs. L'intérêt des ouvriers n'est certes pas que le patron souffre, car l'ouvrage diminue et ts prix des journées baisse.
Existe-t-il une oppodtion réelle entre les gouver nanls et les gouvernés ? L'intérêt des gouvernants est que les gouvernés soient beureux, car tout devient fadle alors. L'intérêt des gouvernés est que les gouvernants réusi^ssent, car les succès d'une administration capable et heureuse sont les sooGès du pays entier.
Nous ne pouvons pas nous passer les ons des autres ; nous ne nous passons pas les ans des autres. Ce que tous font pour tous est prodigieux. Aucun de nous ne vivrait huit jours, s'il parvenait par miracle à se placer
en dehors de cette harmonie sociale qui est la condition même de notre existence ici-bas.
Il est des biens dont nous jouissons sans nous en douter, tant ils sont indispensables et tant ils nous semblent naturels ; ces biens sont ceux de l'harmonie sociale, ceux, je répète le terme, que tous procurent à tous. Le plus pauvre des hommes a chaque jour des jouissances de sécurité, de communications facOes, de pavage, d'éclairage, d'approvisionnement, de fabrication ingénieuse, de connaissances vulgarisées, dont la valeur est incalculable. Le plus riche des hommes ne parviendrait pas à se procurer à prix d'or une seule de ces jouissances courantes, si Tharmonie sociale ne les plaçait à sa portée, comme à la portée du dernier mendiant.
Tous contribuent à ces jouissances, tous en profitent. Pour ne parler que d'une seule, la sécurité, nous représentons-nous où nous en serions si nous avions à cadenasser chaque soir en tremblant nos portes et nos fenêtres, si nous ne pouvions faire un pas loin de nos demeures sans tenir une arme à la main ? Il y a des pays à rheure qu'il est où les promeneurs courent risque d*être emmenés à la montagne et mis à rançon. 11 y en a où les témoins sont punis à coups de poignard du crime d'avoir dit la vérité devant les juges. Il y en a où les menaces d'incendie et les incendies sèment la terreur.
La vie me serait littéralement impossible si les autres hommes ne m'aidaient en tout, dans mes aliments, dans mes habits, dans ma demeure, dans mes voyages, dans mes habitudes de chaque jour. Oui, pour que nous ayons pu nous habiller et prendre nos repas, pour que cette grande salle soit là, pour que nous ayons pu noua