CHAPITRE !U
compte devant la justice humaine — légalement cons- .tituée — puis devant la justice divine des abus qu'ils peuvent faire de cette liberté.
Peut-on concilier l'égalité des droits et des devoirs avec rinégalité naturelle des hommes? Oui, évidemment. La conscience de Thomme, avons-nous dit, a un triple idéal : servir Dieu, pratiquer la justice, aimer le travail. Chacun de nous doit donc se montrer pieux, juste, laborieux, de toute la force de son être, de toute sa volonté. En fait, les bonnes volontés seront inégales, nous le savons ; Dieu donc appréciera les bonnes volontés. Mais les devoirs sont égaux en ce sens qu'aucun homme n'est autorisé k se montrer moins pieux, moins juste, moins laborieux qu'un autre homme.
De même, pour les droits. De deux hommes, l'un est plus fort, plus intelligent que l'autre. Qu'en résulterat-il ? C'est que, toutes choses égales d'ailleurs, le premier réussira mieux que le second dans ses entreprises. Mais que le plus fort ait le droit d'opprimer le plus faible, de l'empêcher de faire ce qu'il veut, de lui prendre la totalité ou même une partie des produits de son travail, voilà ce que nous contestons absolument. L'un fera plus que l'autre, puisque les mérites sont inégaux, mais l'un n'est pas plus que l'autre, puisque les droits sont égaux. Sur ce chapitre on a beaucoup de mal à se mettre d'accord ; pour rendre la controverse plus épineuse, d'aucuns opposent la diversité profonde des talents à l'égalité brutale des droits, a Comment, disent-ils, peut-on soutenir raisonnablement qu'un César, un Alexandre, un Napoléon, n'aient pas plus de droits naturels que le crocheteur de la rue ou le savetier du coin? Nous le soutenons cependant, en invoquant les principes de l'éternelle justice. D'ailleurs un Alexandre, un Napoléon, un César seraient mal venus à se plaindre du lot qui leur a été imparti. Le hasard de la naissance a fait jaillir dans leur cerveau une étincelle de cette flamme
divine qu'on appelle le génie. Presque aussi fort que la foi, le génie soulève des montagnes. Quels merveilleux travaux ne doit-il pas produire, surtout lorsqu'il est soutenu par l'amour de la justice qui, précisément, lui recommande de respecter les droits des humbles, lesquels ont été créés comme lui à l'image de Dieu !
Le génie, par cela môme qu'il est le génie, a souvent la force à sa disposition ; pour lui la tentation est grande d'en abuser. S'il en abuse, la force prime le droit ; mais le droit, lorsqu'il est primé, n'en reste pas moins le droit, inaliénable et imprescriptible puisqu'il est le droit ; il gémit^ il souffre tant qu'il n'a pas trouvé de vengeur, mais il ne meurt pas. L'homme eût-il été opprimé par l'homme depuis dix ou vingt siècles, depuis le commencement du monde, que l'opprimé, dans sa détresse, n'en conserverait pas moins ses droits naturels égaux à ceux de son oppresseur.