CHAPITRE XVIII
nationale, s'étayant par de puissantes communes so* ciales aux attributions étendues. Tous les citoyens seraient, par l'organisation collectiviste du travail, délivrés des servitudes, des insécurités et des dénùments du salariat. » (Précis du socialisme, p. 113.)
En dépit du nom de l'ouvrage, tout cela manque un peu de précision. Ne nous payons pas de mots : le collectivisme détruit la liberté du travail ; voilà qui est évident. Benoit Malon est obligé d'en faire implicitement l'aveu à la môme page 113 où nous lisons : « Le socialisme prolétarien trouve son expression définitive dans le collectivisme où sont combinés le concours dans la production, la justice dans la répartition et la liberté dans la consommation des richesses. » Cela est bien clair ; il y aura encorô de la liberté dans la consommation, mais il n'y en aura plus dans la production des richesses. Le beau billet qu'a la Châtre, avec la liberté dans la consommation ! On ne peut retirer le pain de la gueule des chiens ; irait-on jusqu'à le retirer de la bouche des hommes? Chacun restera libre de s'approprier la portion congrue que les agents de l'Etat mettront à sa disposition pour l'empêcher de mourir de faim ; c'est, il faut l'avouer, un triste lambeau de liberté.
De tout le reste, de tout ce qui constitue réellement la liberté, il n'en sera plus question. Nul ne sera libre de choisir sa résidence, car si les hommes socialisés .conservaient la liberté d'un pareil choix, tous choisiraient les résidences les plus belles. N'ayant plus aucun intérêt dans les campagnes, tous les paysans se précipiteraient vers les grandes villes dont l'attrait, nous le voyons tous les jours, n'est que trop puissant sur leurs esprits. Les campagnes, une fois désertes, tout le monde courrait risque de mourir de faim à la ville. Pour attacher le paysan au sol, il faudrait donc rétablir le servage sous la forme la plus rigoureuse.
Nul ne sera libre de choisir sa profession, car, s'il en
228 L*ÉGAUTÉ.
était aatrement, on se ruerait versles professions agréables, et les travaux pénibles seraient complètement délaissés. Chacun voudrait être pour le moins fonctionnaire* avocat, médecin ou artiste. Le goût pour ces carrières, déjà fort développé de nos jours, deviendrait irrésistible en présence d'une législation permettant à tout citoyen d'acquérir gratuitement, aux frais de l'Etat, une instruction professionnelle intégrale. Donc, pas de choix, c'est-à-dire pas de liberté. Si les professions ne peuvent pluà être choisies, il faudra qu'elles soient imposées aux citoyens. S'en rapportera-t-on au hasard pour mettre chacun à sa place ? Alors un Pascal, un Newton pourront être chiffonniers, pâtres ou vidangeurs. S'en rapportera-t^on aux agents de l'Etat ? Mais alors un épouvantable favoritisme sèmera le mécontentement et la discorde dans tous les rangs de la Société collectiviste.
Lorsque les agents de l'Etat, guidés par leurs fantaisies, auront imposé une résidence et une fonction à chaque travailleur, la machine sociale se mettra en marche et Ton verra alors de grandes merveilles, a Aujourd'hui, les prolétaires sont poussés au travail par la faim qui ne leur permet pas d'en discuter les conditions... Le travail sera alors un divertissement hygiénique, un devoir noblement accepté où l'on ira en théories amicales, . musique et bannière en tête, comme à une fête, dans un entraînement à la fois affectueux et social. » (Précis du. socialisme, p. 317.) Cette fois, le tableau est complet i nous voguons à pleines voiles sur l'Océan de l'utopie. Platon qui cependant avait imaginé une République communiste, nerepaissait pas son esprit d'illusions aussi chimériques : a II ne tiendrait qu'à nous, dit-il, de donner aux laboureurs des robes trainantes, de les couvrir d'or, de ne les faire travailler à la terreque pour leur plaisir, de coucher mollement le potier auprès du foyer.. . Nous pourrions rendre toutes les autres classes de ci-
Diqitized by Vj005-[C