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CHAPITRE XVIIl

toyens heureuses de la même manière, aân que le bonheur fût général. Mais le laboureur cesserait d'être laboureur, le potier cesserait d'être potier, et chacun sortant de sa condition, l'Etat n'existerait plus. » (République, 1-195.) Nous renvoyons donc Benoit Malon à la République de Platon qu'il cite parfois avec plaisir. Du reste, après nous avoir promenés dans le domaine séduisant du rêve, lui-même se charge de nous ramener dans celui de la triste réalité: « Les oisifs volontaires seront déconsidérés et tenus à l'écart. Pense t-on que beaucoup d'hommes voudraient croupir dans cette flétrissure ? » {Loco citato^ p. 317.) Dans l'ordre social où nous croupissons actuellement, les vagabonds, les voleurs et les escrocs sont aussi flétris et tenus à l'écart ; disons le mot: iU sont emprisonnés. Dans l'ordre social régénéré, la rigueur des lois sera plus grande encore, puisque les paresseux seront assimilés aux voleurs et aux vagabonds.

Telle sera en définitive la mesure de la liberté à venir : tout homme sera condamné à vivre dans une résidence qu'il n'aura pas choisie lui-même et à exercer une profession que d'autres auront choisie pour lui. Cette situation sociale a un nom bien connu dans la langue de tout pays. Ce n'est pas le servage du Moyen-Âge, car le serf travaillait pour lui et non pour autrui ; c'est pis que cela. Ce n'est pas l'esclavage, car l'esclave avait un maître à lui qui pouvait être juste et lui accorder l'affranchissement ; c'est encore pis que cela. C'est l'esclavage du bagne, servitus pcenœ, dans lequel l'homme doit travailler toute sa vie sans jamais recevoir, sur les produits de son travail, autre chose que ce qui lui est nécessaire pour ne pas mourir de faim.

Herbert iSpencer qui, en dernier lieu, a combattu le socialisme, dit: a Ce qui caractérise essentiellement l'esclave, c'est qu'il travaille par force, au profit d'autrui... Dans le régime qui se prépare, l'homme devra travailler par contrainte et abandonner à l'Etat la plus large

part de ce qa'il aura produit. Il importe peu que le maître qui commandera et qui prélèvera soit un individu ou la Société. » Cela importe beaucoup, ainsi que nous l'avons montré, le plus cruel des esclavages étant celui dans lequel on n'a pas de maître ou plutôt dans lequel on est l'esclave de tout le monde.

Les socialistes oublient qu'on ne fonde rien de grand, rien de stable en dehors de la nature, et la nature a créé l'homme libre. La liberté est la base du bonheur comme l'oxygène est la base de l'air respirable. a La liberté est un droit absolu, parce qu'elle est à l'homme comme l'impénétrabilité à la matière. . . dès lors il ne veut pas qu'on l'organise, qu'on le mécanUe. » Or on mécanise rhomme, selon ce mot justement célèbre de Proudhon, quand on le dépouille du gouvernement de sa personne et de l'administration de son patrimoine, a Les grands biens, la grande abondance qu'on nous promet pour le jour où le collectivisme sera établi, quand ils seraient aussi assurés qu'ils sont chimériqueset impossibles, ne nous consoleraient jamais de la liberté perdue. Personne n'a le droit de nous priver de notre liberté, c'està-dire de nous mutiler, de nous dégrader, de nous ôter. le caractère le plus essentiel de l'bumanité. . : Puisque nous sommes des créatures libres, laissez-nous la liberté. Ses périls, qui sont réels, ne seront jamais aussi grands que ceux de votre despotisme. » (J. Simon, Liberté politique, p. 3d9 et 364.)

La perte de la liberté serait chose grave, moins grave cependant que la souffrance, les privations matérielles (( à jet continu n ; l'homme peut vivre dans l'esclavage, bien qu'il y perde plus de la moitié de son âme ; l'expérience des temps anciens en fait foi. Mais l'amour du travail qu'entretenait en lui l'espoir d'obtenir, avec les bonnes grâces de son maître, l'allégement de son sort, la constitution d'un pécule, puis enfin l'affranchissement, l'amour du travail, dis-je, pourra-t-il subsister

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