CHAPITRE XVIII
chez les travailleurs des usines sociales? Les socialistes éprouvent quelque répugnance à examiner les conséquences de leur système sous le rapport de la production de la richesse ; ils se bornent à nous faire entrevoir dans l'avenir un travail plus attrayant, et à faire miroiter aux yeux éblouis du peuple la chimère d'une fausse égalité. Lorsqu'on les pousse dans leurs derniers retranchements, ils répondent : nous avons prouvé le droit du pauvre, l'abus du riche ; nous demandons justice ; l'exécution de l'arrêt ne nous regarde pas. Cette exécution regarde cependant tout le monde, car si Ton tue la poule aux œufs d'or ; si, en d'autres termes, on stérilise le travail en lui arrachant son principal mobile, l'intérêt, tout le monde sera exposé à mourir de faim. Voyons donc ce qui pourra en advenir. D'abord, le travailleur collectiviste ne sera pas encouragé par l'espoir de sortir tôt ou tard de l'engrenage social ; une fois pris, il le sera pour toujours ; pour lui, pas d'affranchissement possible. A la porte de chaque usine sociale, on pourra inscrire ces mots terribles que Dante plante au frontispice des portes de l'enfer : Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. — De pécule, il n'en faut pas parler non plus: en quoi pourrait-il consister, et à quoi pourrait-il servir? Dès lors que tout appartiendra à tous, rien n'appartiendra plus à personne.
Quant aux bonnes grâces des agents de l'Etat, de ces innombrables fonctionnaires, chargés de diriger les usines sociales, il n'y faudra pas compter davantage. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Au milieu de la détresse commune, ces agents n'auront d'autre préoccupation que d'assurer leur propre existence matérielle et celle de leur famille, si la famille peut subsister après un tel cataclysme. Dans l'ordre social actuel où l'Etat ne joue qu'un rôle de surveillant, l'égoîsme et l'apathie des fonctionnaires motivent déjà des plaintes légitimes ; de tels vices suffiront par eux-mêmes à
causer la misère générale, quand l'Etat se sera trans* formé en patron universel.
Donc la plus sûre manière de faire mourir les citoyens de faim, c'est de charger l'Etat de leur distribuer leur pain quotidien. <c L'expérience en a été faite en Chine, au XI* siècle, et selon les principes, longtemps, régulièrement, par l'Etat omnipotent et bien outillé, sur les hommes les plus laborieux et les plus sobres du monde, et ces hommes étaient morts par myriades, comme des mouches, o (Taine, Révolution, 3-515.)
En 1793, en 1848, la France, elle aussi, a fait Tessai loyal du maximum, des réquisitions, du travail forcé, en un mot de la nationalisation du travail. Si ce système eût duré, on aurait vu, comme le dit Taine, a è quoi se réduit le travail et le rien qu'il produit, quand il est exécuté par des manœuvres de l'Etat, par des mannequins administratifs, par des automates humanitaires »; Les Anglais^ gens pratiques, plus pratiques que nous, ne s'y méprennent pas : a Ils savent que l'activité et l'autorité. du fonctionnaire public, lors même qu'elles sont ennoblies en lui par les vertus du citoyen, restent privées de. ce stimulant salutaire — l'intérêt — et recèlent toujours quelque genre de corruption. Ils en concluent qu'il ne faut jamais, pour atteindre une perfection théorique, confier au gouvernement les fonctions sociales qui peuvent être convenablement remplies par des particuliers. » (Le Play, Réforme sociale, 3-285.) Nous autres. Français, au contraire, nous nous laissons plus facilement séduire par les nouveautés,, quelque périlleuses qu'elles soient.
Benoit Malon, toujours plein de bonne foi et d'illusions, persiste à croire au dévouement des agents sociaux ; il n'admet pas que les travailleurs puissent être opprimés par ceux qu'il appelle leurs délégués professionnels, dans l'atelier administratif, dans la commune politique, dans l'Etat. A l'appui de son dire^ il cite un