CHAPITRE XVIII
exemple : <c L'organisation des actuels monopoles de l'Etat est des plus défectueuses, cependant il faut bien reconnaître que les travailleurs qui en dépendent sont moins maltraités que les salariés des grandes compagnies et patronats collectifs quelconques. » (Loco citato, p. 271.) L'exemple est peu concluant. Si nous l'examinons au point de vue économique, il vient fortifier notre thèse. Sans doute l'Etat vend 100 des poudres et des tabacs dont la fabrication lui coûte 10 ; mais les 100 sont payés par les consommateurs avec les produits du travail individuel ; pour tout dire, les 100 représentent un impôt. Si les poudres et salpêtres, si les tabacs étaient fabriqués par des particuliers, ils coûteraient 5 au lieu de 10. Le calcul en a été fait maintes fois. L'Etat fabrique également dès canons pour les armées de terre et de mer. Si l'on tenait compte des frais d'installation de ses fonderies, des dépenses faites pour les matières premières et la main-d'œuvre, on verrait que tel canon dont là fabrication coûte, par exemple, 10.000 francs à un particulier, revient à l'Etat à plus de 20.000 francs. Cela lui importe peu, car il ne veut pas se mettre à la discrétion absolue de l'industrie privée, pour ce qui touche à la fabrication des armes de guerre, et il tient en outre à pouvoir faire des essais^ chez lui ; cela lui importe d'autant moins qu'il paie ses dépenses avec les produits du travail individuel. Mais, que le travail individuel disparaisse et, du jour au lendemain, le prix de revient des objets destinés à l'alimentation, à l'habillement, au logement, etc., montera au double ou au triple des cours actuels, à supposer même que les ouvriers consentent encore à travailler. En attendant la socialisation universelle, le plus clair résultat de la socialisation des instruments du travail français sera la ruine de la France. Les considérations économiques les plus élémentaires réduisent donc à néant la thèse de Benoit Malon. Si nous nous plaçons au point de vue moral, et
c'est le plus important, nous ne sommes guère disposé à envier le sort des ouvriers de l'Etat. Le petit atelier vaut mieux que la grande manufacture ; la manufacture dirigée par un patron ou par une seule famille vaut mieux que celle qui relève d'une société anonyme, 6t la manufacture appartenant à une société anonyme est préférable ô celle qui est remise entre les mains de l'Etat. Prenez, au hasard, cent ouvriers ou ouvrières dans les manufactures de l'Etat, et autant d'ouvriers ou ouvrières dans des manufactures exploitées par un seul patron, par une seule famille ; comparez les uns aux autres, après une enquête minutieuse, sous les divers rapports de l'aisance, de la santé, des mœurs, de la tempérance; qui sont, n'est-il pas vrai ? les principaux éléments du bonheur, et vous pourrez ainsi vous rendre compte que les ouvriers les plus heureux ne sont pas ceux de l'Etat. Si, comme le prétend Benoit Malon, les ouvriers actuels de l'Etat sont moins maltraités que ceux des grandes compagnies, pourquoi les journaux se font-ils l'écho de leurs plaintes continuelles? Pourquoi, dans toute élection, à Paris, à Bourges, à Rochefort et ailleurs, les ouvriers de l'Etat se montrent-ils les électeurs les plus ardents, les plus convaincus des candidats socialistes ?
Il s'agit de s'entendre. Pour atteindre l'égalité. Proudhon proposait de supprimer d'abord a ces êtres improductifs, les fonctionnaires, qui, ne concourant pas au développement de la richesse, ne concourent pas au perfectionnement de l'ordre social ». (Contradictions économiques.) Maintenant les socialistes se flattent de parvenir au môme but par des moyens directement opposés. Pour nationaliser le sol, il leur va falloir tripler, quadrupler, quintupler* peut-être le nombre des agents de l'Etat. Quel progrès, en vérité ! Le fonctionnarisme est un mal nécessaire ; en l'aggravant outre mesure,, à quoi peut-on aboutir ? Loin d'augmenter, le nombre des