CHAPITRE XVIII
travailleurs effectifs diminuera dans une large proportion, et personne ne travaillera de bon cœur, personne n'ayant plus d'intérêt à bien travailler. Les produits du travail national deviendront insuffisants. Les misérables d'aujourd'hui auront sans doute une consolation, celle de ne voir que des misérables autour d'eux, triste consolation en vérité, puisqu'il n'y aura plus aucune personne capable de les secourir. Personne n'aura de superflu, mais tout le monde manquera du nécessaire. L'encyclique pontificale sur la condition des ouvriers résume fort bien les dangers du système d'organisation sociale dans lequel on veut nous enfermer tous : a La perturbation dans tous les rangs de la Société, une odieuse et insupportable servitude pour tous les citoyens, la porte ouverte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes, le talent et l'habileté privés de leurs stimulants et, comme conséquence nécessaire, les richesses taries dans leur source ; enfin, à la place de cette égalité tant rêvée, l'égalité dans le dénùment, dans l'indigence et dans la misère. »
Un jury composé de MM. Jules Simon, Paul Leroy- Beaulieu, Paul Lafargue et de l'abbé Garnier, avait admis récemment la définition suivante du socialisme : a C'est un ensemble d'aspirations et de théories qui ten* dent à établir entre tous les hommes, par divers moyens de contrainte légale, la plus grande égalité possible de richesse ou de misère. » Mais l'égalité n'est pas la fin dernière de la doctrine; ce n'est qu'un moyen. Par l'égalité, on espère vivifier les sentiments d'amour dans les âmes, ou, selon un néologisme, les sentiments altruistes, a Dans la Société collectiviste, la vie matérielle étant assurée à tous, les préoccupations égoïstes, cause de tantdecruautés et de tant d'injustices, n'ayant plus leur raison d'être, les sentiments altruistes prédomineront et une atmosphère vivifiante de fraternité affectueuse remplira les cœurs, épanouira les âmes, donnera aux relations une douceur
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infinie, et la sociabilité aura des anneaux sans fin. » (Précis du socialisme, p. 330.) L'altruisme assurera le bonheur universel, a On verra l'humanité, véritablement adulte, répartissent d'une main équitable les droits et les devoirs, le travail et le bien-être entre tous ses enfants, compte tenu de leurs forces et de leurs besoins et, digne souveraine du globe, versant sur toute vie le dictame de bonté et de justice, diminuant la souffrance universelle, épurant le bonheur, créant la solidarité. » {Loco citato, p. 183.) On comprendra, suivant la parole de Tolstoï, que l'homme n'a qu'une mission : « l'amour des bonnes œuvres ; que la vie, c'est l'amour de la vie commune ; qu'elle n'est véritablement digne, cette vie humaine, que lorsqu'elle ajoute quelque chose au bien accumulé par les générations passées ».
Les socialistes, il faut en convenir, ne manquent pas d'une certaine habileté. Us savent que si le cœur est parfois dupe de l'esprit, l'esprit est bien plus souvent dupe du cœur; qu'il est plus facile de gagner le peuple par des promesses que par des doctrines. Aussi revètent-ils leurs doctrines d'une enveloppe séduisante, susceptible d'avoir prise sur la sensibilité plutôt que sur l'intelligence, et si, dans certains milieux, le peuple les agrée, ce n'est pas qu'il les juge vraies, mais bien plutôt il les juge vraies parce qu'elles lui agréent. Dès qu'on les dépouille de leur enveloppe, elles nous apparaissent telles qu'elles sont réellement, c'est-à-dire comme les préludes de l'esclavage et de la misère. Ces deux termes se rencontrent dans la définition que nous avons citée plus haut ; il est vrai qu'il y est également fait allusion à la richesse,~mafs la richesse fuit la contrainte; elle ne peut se développer que sous un régime de liberté.
Le socialisme n'est pas plus capable de développer l'amour du prochain, l'altruisme, que la richesse. Après avoir dit à l'homme: a Aime Dieu ton père par-dessus toutes choses, et ton prochain comme loi-mème, comme
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