‹ L'égalitéChapitre 109 sur 133 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

ton frère », le Christ ajoutait: a et ainsi tu gagneras le Ciel ». La récompense ainsi promise était de nature à provoquer chez l'homme le sacrifice désiré. Mais si le christianisme a donné à la charité un admirable élan, encore est-il juste de reconnaître que les Ames d'élite sont seules capables de porter le dévouement à la hauteur indiquée par le Christ. Tout homme peut être honnête, mais tout homme ne peut pas être un saint Vincent de Paul; dans le bien comme dans le mal, il est des degrés. Voici qu'à leur tour les socialistes viennent dire à l'homme : « aime ton prochain comme toi-même ; aime le bien pour lui-môme » ; et en même temps ils se proposent de le soumettre à une contrainte légale qui doit le conduire à l'égalité dans la misère. C'en est trop. Du coup l'homme se révolte et, du fond de ses entrailles, il s'écrie: « Si vous voulez que je me dévoue au bonheur des autres, rendez-moi l'espoir de la vie future, c'est-àdire l'espoir de la récompense ; si vous voulez mon bonheur sur cette terre, rendez-moi la liberté. »

Le socialisme ne peut répudier la contrainte légale sans se renier lui-même; mais, lors même que cette répudiation lui serait possible, il ne pourrait fonder sur raltruisme une doctrine sociale. Les communistes en ont . fait maintes fois l'expérience à leurs dépens. « L'homme se jettera à l'eau, au péril de sa vie, pour sauver son semblable ; mais ne lui demandez pas de peiner, de faire des bottes ou de balayer les rues pour l'amour d'autrui : il ne vous comprendrait pas parce que cela est contre la nature et véritablement absurde. » (Villey, Socialisme contemporain, p. 230.) Les hommes politiques qui veulent fonder quelquechosededurable, doivent prendre l'homme tel qu'il est^ pour l'améliorer, s'il est possible. Mais à changer sa nature, il n'y faut pas penser. Sous peine de tomber dans l'odieux ou le ridicule, il faut régler humainement les choses humaines.

Nous sommes loin encore, il faut l'avouer, « de l'épa-

nouissement moral, intellectuel, effectif et physique, de tous les êtres humains régénérés par la science, l'art, la justice et l'amour ». Mais si jamais le beau rêve de Saint-Simon et des socialistes peut être réalisé, il le sera par la pratique constante de cette justice dont ils aiment à prononcer le nom tout en méconnaissant ses principes fondamentaux. C'est méconnaître la justice, en effet, que de proposer, comme ils le font, un système d'après lequel ceux qui travaillent seront moins payés, afin que ceux qui seront adonnés malgré tout è la paresse et à l'ivrognerie puissent être préservés de la misère ; c'est la méconnaître enfin que de proposer, comme le fait Saint-Simon, un système d'après lequel l'héritage de l'homme travailleur et économe sera arraché à son fils pour être attribué au fils d'un paresseux ou d'un dissipateur. Nous mettons la justice au-dessus de l'égalité économique et de la fraternité sociale, parce que nous la considérons, suivant l'expression du vieil Euripide, comme la plus grande des déesses. Elle ne les exclut pas d'ailleurs en les dominant ; tout au contraire, elle les soutient. Là où il n'y a pas de justice, il ne saurait y avoir ni égalité, ni fraternité sociale, ni même de Société ; là où règne la justice, règne aussi l'égalité, puisque la justice dit : « à chacun suivant ses œuvres ; à œuvres égales, salaires égaux. ))

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