CHAPITRE XIX
Au siècle dernier, les salaires des ouvriers étaient relativement plus faibles et cependant les plaintes des ouvriers étaient moins vives. « Aujourd'hui le sort des classes inférieures s'est beaucoup amélioré et c'est cependant en ce moment que la maladie se déclare. Elle apparaît même dans un pays où l'aisance est générale, comme aux Etats-Unis. Ce n'est donc pas la misère qui en est la cause. Cest le contraste entre l'idéal et la réalité. » (Pasteur Todt, 1878.) Voilô une parole autorisée qui nousdonne raison. Quant à la loi de l'oSre et de la demande, nous la trouvons juste pour régler les rapports pécuniaires du patron et de l'ouvrier, ce qui ne veut pas dire que nous approuvions le patron qui se contente d'avoir avec ses ouvriers des rapports exclusivement pécuniaires.
Nous ne nierons ni la gravité, ni l'importance des plaies socialesou des faits socîauxque nous venons d'examiner rapidement et auxquels on a attribué une grande part de responsabilité dans les progrès du socialisme ; nous ne nierons pas non plus cette responsabilité, mais nous sommes convaincu — pour les raisons que l'on connaît — qu'elle est moins grande qu'on ne se l'imagine généralement. En d'autres termes, nous n'apercevons là que des causes indirectes.
Arrivons maintenant aux causes directes du mal ; nous en voyons deux : le développement de la grande industrie et l'affaiblissement des liens sociaux.
« Uincention de la vapeur, a dit quelque part Jules . Simon, a amené une révolution industrielle, et cette révolution industrielle amènera une i^volution sociale. » Nous espérons que sa prophétie ne se réalisera pas complètement, surtout dans notre patrie, mais il n'en aura pas moins signalé, avec une grande précision, le caractère spécial du mal qui sévit sur notre temps. Il est certain que c'est parmi les nombreux ouvriers de la grande industrie que le socialisme recrute ses disciples les plus fervents, les plus convaincus ; jusqu'ici, au contraire, il
n'a eu que très peu de succès parmi les représentants des deux autres principales branches du trayaii national, l'agriculture et le commerce.
La France compte environ vingt millions de cultivateurs, propriétaires, ouvriers agricoles ou fermiers, femmes et enfants compris ; parmi eux, les doctrines de Karl Marx, en dépit de tous les efforts des meneurs actuels, ne trouvent guère d'adhérents. Le Play estime, lui, que les ouvriers ruraux, privés de tout patronage permanent, conçoivent une haine sourde contre l'ordre de la Société. (Réf. soc. 2-69.) Si cette haine existait, ceux qui vivent au milieu des ouvriers agricoles auraient dû la remarquer et elle se serait manifestée dans les luttes électorales si vives et si fréquentes à notre époque. Dans les campagnes, l'invention de la vapeur n'a pas encore modifié les conditions du travail ; on ae l'emploie comme force motrice que dans les entreprises de battage, et il est vrai de dire que les ouvriers attachés à ces sortes d'entreprises forment généralement le déchet des populations rurales. Entre le patron et les ouvriers d'une exploitation agricole, l'inégalité existe sans doute, plus prononcée même qu'autrefois dans certaines contrées, mais elle est relativement faible. Là, point de grandes agglomérations d'ouvriers ; tout le monde se connaît ; tout le monde souvent participe aux mêmes travaux et aux mêmes repas. Point de grosses fortunes non plus. Combien de cultivateurs pourraient, après avoir travaillé 40 années, affirmer qu'ils n'ont pas retiré de leurs capitaux fécondés par leur travail personnel et leur intelligence, un intérêt net annuel et moyen de plus de 5 0/0 ! Beaucoup d'ouvriers aspirent à devenir patrons, du moins à s'établir è leur compte, et ils y parviennent en effet. Leur situation est même parfois plus enviable que celle de leurs anciens maîtres. A l'heure actuelle, la plupart des fermiers se ruinent, tandis que les petits cultivateurs qui n'ont pas d'ouvriers salariés s'enrichis-
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