‹ L'égalitéChapitre 114 sur 133 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

au sein des communes l'affaiblissement des liens corporatifs et, par suite, les progrès de l'inégalité ! Actuellement toutes ces institutions, qui étaient en même temps des entraves et des refuges, ont à peu près disparu. « La liberté et l'égalité, selon l'expression de de Laveleye, ont nivelé le terrain où se déploie et se déchaîne la concurrence universelle. »

Parfois, la petite industrie parvient à faire mieux que la grande, mais jamais elle ne peut fabriquer à aussi bon marché, l'outillage ô vapeur diminuant le prix-derevient dans une forte proportion. Comme d'ailleurs l'usine assure à ceux qu'elle emploie un travail régu* lier et assez rémunérateur^^le âis d'artisan et le fils d'ouvrier se précipitent l'un et l'autre vers l'usine. Là, ils trouvent en efiet le pain quotidien, mais pas autre chose. Aucune lueur d'espérance ne brille à leurs yeux. S'ils cardent la laine à 20 ans, ils la carderont encore à 60 ans ; ce qu'ils gagnent à 20 ans, ils le gagneront encore à 60 ans, du moins à peu de différence près. On cite les ouvriers de chaque usine qui sont devenus patrons ; oui, on les cite par cela même qu'ils ne sont pas nombreux. Sur 1,000 ouvriers composant le personnel d'un établissement, il y a beaucoup d'appelés, si l'on veut, mais combien seront élus? Un sur cent, tout au plus. Et les autres, que vont-ils devenir ? Ils sont condamnés à vivre jusqu'au bout de leurs forces ~ non pas certes dans l'esclavage comme les ouvriers d'une usine nationalisée, — mais dans un état stationnaire ; à moins d'événement tout à fait imprévu, leur situation sociale ne pourra ni s'améliorer ni empirer. Or, l'état stationnaire est sinon un état contre-nature,* du moins un état dangereux. Si la terre restait stationnaire, si elle cessait de tourner autour du soleil, nous serions instantanément précipités dans le chaos : si les fleuves cessaient de couler vers la mer, tous les pays seraient bientôt inondés. Dès que le sang reste station-

naire dans nos veines, dès qu'il cesse d'affluer vers le cœur, la mort vient nous saisir dans ses bras iiideux. La durée des jours n'est pas stationnaire ; du moment où elle n'augmente plus, elle diminue. Un peuple ne saurait vivre à l'état stationnaire ; dès qu'il cesse de progresser, il commence à tomber en décadence. Lorsque les forces physiques de l'homme sont parvenues à leur apogée, elles commencent à décroître. De môme, au moral, l'homme redoute l'immobilité. Pour être heureux, il a besoin d'être soutenu par l'espérance d'améliorer sa situation en travaillant ; cette espérance vientelle à lui faire défaut, il se laisse envahir par le découragement. Or, le découragement c'est l'oisiveté de l'intelligence, presque aussi dangereuse que celle des bras, entr'ouvrant à ce titre la porte à tous les vices. J^ Le contact incessant d'ouvriers déjà pervertis achève

l'œuvre du découragement, de la désespérance, chez le jeune homme qui voit ainsi l'avenir lui échapper. Les occasions ne lui font pas défaut, dès qu'il a pris le parti de faire « comme les autres ». A la porte de l'usine, il trouve les solliciteuses de la débauche ; il peut même les rencontrer dans le seio de l'usine où l'un emploie des ouvriers des deux sexes. Tout près de l'usine existent des cabarets en nombre plus que suffisant ; les novices n'ont que l'embarras du choix. Dans de semblables con- . ditions, tout les précipite vers la débauche, et rien ne peut les sauver dès qu'ils sont pris dans ses engrenages d'acier, plus forts et plus redoutables que ceux que la force de la vapeur fait mouvoir à l'atelier.

Des enquêtes faites en Angleterre attestent que notre âge, l'âge de ta houille, a fait éclore des calamités inconnues jusque-là des peuples civilisés. Dans beaucoup de centres industriels anglais, il n'y a plus de limites à l'abjection et aux souffrances des populations. <x L'existence d'une classe nombreuse, privée de toute espèce de propriété et vivant en quelque sorte dans un état de

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