‹ L'égalitéChapitre 115 sur 133 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

dénùment héréditaire, est un fait nouveau et accidentel. » (Le Play, Réforme sociale, 1-239.) Nous voyons, dît un orateur chrétien, des classes entières tomber dans un état de dégradation que les grandes nations de l'antiquité n'ont point connu et que les peuplades païennes de l'Asie n'ont pas connu non plus jusqu'à ce jour.

La grande industrie emploie un nombre de bras de plus en plus considérable ; au cours du siècle, ce nombre a pu s'accroître dans les proportions de 1 à 20. Il est telle manufacture de textiles qui, en 40 années, a donné 40 millions de bénéfices à son propriétaire. Mais, autour d'elle, que voit-on ? 60 ou 80 petites fabriques, jadis installées dans la même ville, ont été successivement anéanties. Un homme est enrichi, mais quatrevingts autres sont ruinés. Un homme est enrichi, mais, parmi ses nombreux ouvriers, l'esprit de famille est menacé par la débauche et la misère d'une désorganisation complète. Un homme est enrichi, mais la ville où il demeure a fait de lourdes dépenses pour la construction et Tentretien d'un hôpital o£l l'on soigne ses ouvriers indigents, affaiblis par la maladie où la vieillesse. Un homme est enrichi, mais il appauvrit l'Etat en hommes sinon en argent. Au sortir d'un conseil de révision qui avait examiné à la fois les cultivateurs, les vignerons du canton, et les ouvriers de la manufacture, un préfet écœurépar la vue d'un certain nombre de ces derniers, chétifset incapables de faire des soldats, s'écriait devant nous : « Dieu, que la grande industrie coûte cher ! d

Ainsi découragé, débauché, affaibli, l'ouvrier ne peut fermer l'oreille aux insinuations perfides de l'envie. Il écoute évidemment ceux qui lui disent que notre apparence d'égalité cache la plus grande et surtout la plus triste inégalité qui ait jamais existé dans la Société ; que grâce au machinisme, l'extrême misère chez l'ouvrier et l'extrême richesse chez le patron se déploient parallèlement. Il applaudit les théories de Karl Marx d'après

lesquelles : a l'accumulation de la richesse à l'un des pôles de la Société, marche du même pas que l'accumulation à l'autre pôle, de la misère, de l'asservissement et de la dégradation morale de la classe qui, de son produit, fait naître le capital. » Il applaudit Benoit Malon lui montrant en ces termes les progrès de l'iniquité patronale : « Jadis les ouvriers pouvaient acheter les 4/5 de leur produit ; c'était presque la justice ; aujourd'hui, 1/4 seulement ; c'est plus que la proportion renversée ;

flagrante est alors l'iniquité de répartition En se

transformant en usine, l'ancien atelier est devenu une maison de terreur où l'on va se courber, s'épuiser et mourir. » (Précis du socialisme, p. 219.) Il applaudit Powderby, président de l'Ordre américain dès chevaliers du travail, lui disant : a Nous sommes engagés dans une grande lutte : d'un côté, les monopoles organisés, qui veulent faire de chaque ouvrier un esclave ; et de l'autre les ouvriers organisés, qui des esclaves veulent faire des hommes. C'est une lutte entre la puissance de l'argent et les forces physiques et intellectuelles du prolétariat ; entre les syndicats capitalistes coalisés et l'humanité opprimée, o II applaudit et vient se ranger sous la bannière de l'Ordre qui, en 1893, aux Etats-Unis, comprenait déjà 700.000 membres. Dans tous les pays de grande industrie, la classe ouvrière tend à se constituer ainsi en classe sociale distincte, ennemie des riches et surtout des patrons. Ce n'est encore, il est vrai,

que la minorité des ouvriers qui s'agite ainsi, mais

qu'on y prenne garde !

L'extrême inégalité qu'engendre la grande industrie est la conséquence des principes de liberté économique qui ont prévalu dans notre siècle et qui, favorisés par l'invention de la vapeur et les progrès de la mécanique, ont augmenté le bien-être général et particulièrement la richesse des directeurs des grandes entreprises. Bien que cette situation ne constitue pas en soi

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