CHAPITRE XIX
une violation des règles de la justice, les patrons ne sauraient oublier que, selon une maxime de droit : summum ju8, summa injuria. L'organisation nouvelle ou plutôt la désorganisation du travail expose les ouvriers à de grands dangers, à d'inévitables souffrances ; sous plus d'un rapport elle est contraire à l'humanité ; en se prolongeant, elle peut provoquer de leur part de terribles explosions de colère dont les patrons seront les premières victimes. Si les ouvriers de la grande industrie n'ont plus guère la liberté de faire le bien, il leur reste la liberté de faire le mal, on ne le voit que trop ; et après avoir ainsi tourné l'usage de cette liberté contre eux-mêmes, ils peuvent le tourner contre d'autres. Il n'est que temps de faire cesser un état de choses pé-rilleux pour tous.
Puisque le régime du salariai, aggravé par la grande industrie, entraine l'abâtardissement de l'ouvrier, il est nécessaire de l'adoucir en le combinant soit avec la participation aux bénéfices, soit même avec l'association. L'association des capitaux a donné, de notre temps, les plus heureux résultats; l'association du capital et du travailnesauraitètre moins avantageuse pour lesdivers participants. Directementintéressésàbien faire leur travail, désormais les ouvriers travailleront avec plus d'ardeur et, par suite, ils travailleront mieux. Les bénéfices de chaque entreprise seront plus élevés et les patrons retrouveront d'un côté ce qu'ils auront dépensé de l'autre en s'imposant des sacrifices dans l'intérêt de leurs collaborateurs. Les avantages moraux de ce progrès seront plus importants encore que les avantages pécuniaires. Dès qu'ils auront devant les yeux un idéal, un but à atteindre, ces ouvriers reprendront foi dans l'avenir ; ils chercheront comme les artisans, comme les ouvriers agricoles, à améliorer leur sort par l'économie et la pratique de leurs devoirs de toute nature. La haine et l'envie feront place dans leur cœur à la reconnaissance
envers leurs patrons, car les pauvres gens sont aussi accessibles que d'autres à ce sentiment. Quiconque oserait nier cette vérité ne serait qu'un ignorant ou un calomniateur, a L'égalité nous sépare et nous affaiblit... Le remède est dans la commune et dans l'association volontaire qui remplacent les grandes situations individuelles par les grandes situations collectives... Dans le système de l'association volontaire, nous avons à la fois les bénéfices de l'association et ceux de la liberté... Nous acquérons la grandeur intellectuelle et physique sans rien perdre de la grandeur morale. Notre association est une association de frères, et celle des communistes n'est qu'qnaccouplementde forçats. o(Liberté politique, p . 311.) Littré écarte également les promesses du socialisme et du droit au travail, par la raison que le « moindre grain dé mil de l'expérience est infiniment préférable. « L'expérience a prouvé que la coopération, l'association, la répartition des bénéfices, adoucissent le sort des ouvriers. Que ceux-ci visent donc, dit-il, à obtenir le développement de ces institutions, et surtout qu'ils tâchent è prendre, de plus en plus, la direction de leurs propres destinées. »
Les directeurs d'établissements industriels qui ont compris l'utilité,' la nécessité même d'améliorer leurs rapports avec leurs ouvriers, sont peut-être moins nombreux en France que dans les pays environnants. Cependant, à l'heure actuelle, on pourrait en citer quelques-uns qui sont entrés dans cette voie. Parmi eux, les plus connus sont MM. Leclerc, de Paris ; Laroche-Jou-
bert, d'Angoulême ; Godin, de Guise, etc Loin de
rencontrer dans l'application de ce système un obstacle, toutes les maisons industrielles dont nous parlons y ont trouvé une source nouvelle de prospérité.
C'est du sein même de la grande industrie qu'est sorti le socialisme, ce mal nouveau qui menace la Société entière; c'est d'elle que doit aussi sortir le remède. Il serait facile à tout industriel occupant plus de 13 à 20
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ouvriers, par exemple, de les faire participer tous aux bénéfices annuels, chacun d'eux en proportion de son salaire, après avoir déduit naturellement de ces bénéfices les intérêts dus au capital engagé dans l'entreprise, et la rémunération équitable du travail personnel de l'entrepreneur.
L'humanité, l'intérêt personnel bien compris, tout pousse les patrons vers ce progrès. Nous n'y voyons qu'un empêchement, et cet empêchement est grave, il faut l'avouer : c'est l'esprit de routine. Si, par malheur, cet esprit devait persévérer et transformer bientôt le socialisme en un torrent capable d'emporter les digues sociales et de tout submerger sur son passage, nous aimerions mieux voir l'Etat imposer aux grands industriels la participation ou l'association ouvrière, que s'ériger lui-même en patron universel. De deux maux on choisit le moindre : il serait moins dangereux de restreindre la liberté économique de la grande industrie que d'assujettir, en haine de ses propres abus, tous les citoyens à un despotisme intolérable.
Les anciens nobles justifiaient leurs privilèges en rappelant que leurs ancêtres avaient généreusement versé leur sang d'abord pour délivrer le sol national du joug des Romains, et ensuite pour le protéger contre les nombreux ennemis de la France ; et cependant l'événement n'a que trop montré combien ils avaient eu tort de se retrancher derrière leur prétendu droit jusqu'au jour de la Révolution. L'entêtement des industriels serait-il plus raisonnable, alors surtout qu'ils ne peuvent invoquer ni généalogie, ni sang versé pour la fondation de la patrie française ? Intelligence, peines, sueurs, sans doute ils prodiguent tout pour l'édification de leur fortune personnelle, mai3 ils ne sauraient, sans inhumanité, sans dureté, oublier que leurs ouvriers collaborent quelque peu, par les mêmes moyens, à cette édification.
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