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CHAPITRE XX

Oue voyons-nous donc autour de nous ? Les pauvres sont moins pauvres, les riches sont moins riches, et il y a plus de gens qui vivent dans l'aisance, c'est-à-dire qui ne sont ni pauvres ni riches. D'abord les pauvres sont moins pauvres. Jadis, avant la Révolution, durant les longs siècles qui l'ont précédée, même en France — le pays d'Europe qui est, d'une manière générale, le plus propice à la production du blé — les famines et les disettes décimaient fréquemment la population. Des milliers d'hommes mouraient alors d'inanition, et ces hommes, c'étaient naturellement les plus pauvres. Aujourd'hui, chez nous du moins, personne ne meurt de faim. Non seulement personne ne meurt de faim, mais les ouvriers sont généralement — nous l'avons vu — mieux logés, mieux nourris, mieux vêtus qu'ils ne l'étaient autrefois. Tous les documents, toutes les statistiques en font foi ; aucun doute ne saurait s'élever à cet égard.

Les riches sont moins riches. La noblesse, le haut clergé et certaines communautés religieuses jouissaient autrefois de domaines considérables, formant environ les deux tiers de ce sol national qui constituera toujours la véritable source de la richesse. Beaucoup de grands seigneurs étalaient à la Cour et à la ville surtout, un luxe inouï, ruineux mêmQ, car il était parfois en disproportion avec leurs ressources. On peut en juger par ceux de leurs palais qui sont encore debout et pour la plupart affectés à des usages publics ; l'art et la magnificence avec lesquels ils ont été construits seraient aujourd'hui trop coûteux, même pour les gens les plus fortuné&r Les quelques financiers, qu'on dit tout cousus d'or, ne sauraient entretenir des valets aussi nombreux, des équipages aussi brillants, des chasses aussi étendues que ce que-l'on voyait sous l'Ancien Régime.

Par contre, il y a dix fois, vingt fois plus de gens ayant des livrées, des voitures de luxe, des chasses modestes, qu'il n'en existait alors. Que de citoyens sur-

tout, sans livrée, ni chasse, ni voiture de luxe, rentiers, commerçants, ouvriers môme, jouissent de Taisance, de Vaurea mediocritas chantée par le poète! En quel temps, en quel lieu a-t-on vu un plus grand nombre de familles mettre la poule au pot, soit le dimanche, soit même pendant la semaine ? Si le bon roi Henri, qui fut tout dévoué à son peuple, pouvait revenir parmi nous, sans doute, en homme amoureux de son œuvre etdesa race, il vanterait sous certains rapports la supériorité du temps passé, laudator temporis acti, mais sous celui-ci, du moins, il proclamerait certainement la supériorité du temps présent»

Puisque l'inégalité des conditions a diminué, pourquoi pèse-t-elle d'un poids plus lourd sur les épaules ou plutôt sur le cœur du pauvre ? Cruelle énigme ! Serait-ce parce que le riche ne fait plus la charité au pauvre ? Nullement. De tous côtés, dans les grandes villes et même dans les petites, on rencontre des hôpitaux, des hospices, des maisons de refuge, des asiles, des établissements de bienfaisance confortables, luxueux même. L'Assistance publique est.richement dotée, le clergé distribue de larges aumônes, les particuliers ne refusent jamais ou presque jamais les secours qu'on leur demande pour les nécessiteux. Malades, infirmes, incurables, vieillards, enfants, tous les indigents sont secourus, assistés et soignés. Le riche fait davantage la charité qu'on ne la faisait autrefois, mais il ne la fait plus aussi bien; il ne sait plus ou il ne veut plus la faire comme il faudrait...

« La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne n '

a dit le grand Corneille, et cette pensée sublime contient toute la critique de notre manière d'agir à cet ^ard. Notre charité moderne est trop froide, trop officielle. Nous ne dirons pas : trop méprisante, car ce serait une calomnie. Dieu merci \ ils sont bien rares les riches ca-

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