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CHAPITRE XX

pables de lancer un regard de mépris à la face du pauvre en lui jetant une obole dans la main. Mais la douceur et la compassion du distributeur de Taumône procurent à celui qui la reçoit autant de soulagement que Taumône elle-même ; voilà ce que nous oublions trop. Pour être compatissante, la charité doit surtout être spontanée ; elle doit aller au-devant de la misère et ne pas attendre que la misère suppliante vienne au-devant d'elle. Les bals de bienfaisance, les ventes de charité, ne sont en réalité que des fêtes mondaines qui peuvent faire assez large la part du pauvre, mais qui font trop étroite la part du dévouement. Ce n'est pas assez que de donner par attrait du plaisir, il faut donner surtout par amour d'autrui ; en donnant, comme disent les braves gens, il faut avoir le cœur dans la main.

Quelque frivoles que soient parfois ses dehors, la charité privée n'en reste pas moins supérieure à la charité publique dont la froideur désespérante ne saurait obtenir la reconnaissance de ceux qu'elle oblige. Du reste, celle-ci se meut avec trop de lenteur, et les frais énormes qu'elle occasionne ont pour résultat de priver les malheureux d'une bonne partie des secours qu'ils pourraient en recevoir. Si seulement les femmes du monde, se substituant à la charité officielle, consacraient à visiter les pauvres le quart du temps qu'il leur arrive parfois de perdre en courses ou en visites inutiles, les aumônes distribuées avec discernement, accompagnées de conseils, de paroles encourageantes, deviendraient beaucoup plus fructueuses.

Indépendamment de ce qui a trait au mode d'exercice de la charité, l'inégalité de fait est aggravée par la nature des rapports sociaux existant actuellement entre celui qui possède plus et celui qui possède moins, entre le puissant et le faible. Nous touchons à l'une des plaies les plus inquiétantes de notre temps, car elle a pour conséquence d'opposer l'action nuisible des mœurs au

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progrès qu'on pourrait espérer de ramélioration des lois.

On sait qu'en Grèce les riches eurent beaucoup à souffrir de l'hostilité que leurs manières hautaines, plus encore que leur fortune, avaient provoquée de la part des pauvres. A Rome, au contraire, la lutte des classes n'eut jamais un caractère de violence aussi prononcé. J.-J. Rousseau estime que, pour maintenir leur influence, les patriciens avaient su joindre l'humanité à la politique. (Contrat social, p. 190.) a Aussi le bas peuple ne convoita-t-il pas très ardemment les riches ; il aida mollement les Grecques. Les lois agraires, si souvent présentées aux riches comme une menace, laissèrent toujours le bas peuple assez indifférent et

ne l'agitèrent qu'à la surface Moitié par un resr

pect invétéré, moitié par habitude de ne rien faire* il aimait à vivre à côté et comme à l'ombre des riches. » (Cité antique, p. 487.)

On a beaucoup vanté, de notre temps, les liens de patronage et de dépendance qui, sous l'Ancien Régime, auraient rattaché les uns aux autres tous les sujets du roi. a Tout homme du peuple, affirme Proudhon, selon sa profession relevait d'un patron, d'un seigneur, d'un évéque, d'un abbé ou du fisc; La Révolution de 1789 a brisé ces liens. Le peuple alors s'est trouvé abandonné k luimême ; il a formé la classe des salariés, des prolétaires, par opposition à celle des propriétaires et des capitalistes. » (1865. Essai sur les classes ouvrières.) Nous connaissons la tendance de Proudhon à l'exagération. Sur ce point cependant, il se trouve d'accord avec Tocquevilie, d'après lequel : « l'ancien ordre social avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui ireœontait du paysan au roi. La démocratie ayant brisé cette diaîne et mis chaque anneau à part, l'individu se trouve ramené sans cesse vers lui seul et menacé de se voir enferma tout entier dans la solitude de soa propre cœur. » Les

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