CHAPITRE XX
anneaux de la chaîne sociale étaient-ils, jusqu'à la Révolution, aussi bien soudés qu'on nous lafïirme ? Même en remontant jusqu'au Moyen-Age, Le Play se montre plus réservé. « Tout en reconnaissant que le Moyen- Age était sur beaucoup de points inférieur à notre temps, je m'aperçois de plus en plus que l'harmonie sociale était mieux établie à cette époque dans la paroisse, dans l'atelier et dans la famille. » (Réforme sociale, 1-41.) Mais il n^ignore pas que les liens de dépendance ne créent pas toujours l'harmonie, et que souvent le vassal s'est trouvé en désaccord et même en lutte avec le suzerain, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils fussent d'ailleurs placés l'un et l'autre. Il sait qu'en dépit des; efforts de l'Eglise, le droit dépendait alors surtout de la force. En se rapprochant de notre siècle, il devient de moins en moins optimiste : « Les principales causes de désor- . ganisation du patronage se sont développées depuis longtemps déjà, chez les grands propriétaires, et ont réagi sur les populations rurales. Cette funeste influence doit être attribuée aux gouvernements qui, depuis le XVIP siècle, ont provoqué l'absentéisme et le goût du luxe, à cet affaiblissement des mœurs et des croyances qui a signalé la période comprise entre la fin du XVIP siècle et la Révolution de 1789. » (Ouvriers européens, p. 293.) Après avoir opposé Le Play à Tocqueville, il . nous est facile d'opposer maintenant Tocqueville à luimême : « Chacun des mille petits groupes dont la Société française se composait, ne songeait qu'à lui-même. C'était, si je puis m'exprimer ainsi, une sorte d'individualisme collectif, qui préparait les âmes au véritable individualisme que nous connaissons.» (Ancien Régime, p. 143.) Que pouvait être, en réalité, une chaîne dont les anneaux étaient en partie détachés les uns des autres ? Loin de s'attirer comme des aimants, ces anneaux exerçaient les uns sur les autres un effet répulsif. Tous les individus composant un même anneau n'avaient de com-
muns que l'amour de leurs privilèges collectifs et la haine des privilèges d'autrui. Turgot gémit sur cette situation qu'il a mieux connue que Tocqueville et Le Play : « La nation, dit-il avec tristesse dans un rapport secret au roi, est une Société composée de différents ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens et où, par conséquent, personne n'est occupé que de son intérêt particulier. Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible. » Il n'en pouvait être autrement. Le régime du privilège établi, maintenu, étendu progressivement par la loi et la coutume, avait corrompu les mœurs publiques. Dans les âmes entichées de privilèges et de jalousies, il ne restait guère de place pour l'amour du prochain. La justice est le véritable fondement de l'ordre social ; le tort de l'ancien monde était de ne compter que sur l'amour ; il bâtissait sur le sable et l'amour lui-même a âni par lui faire défaut.
Les esprits sont encore troublés par l'antagonisme né des abus de l'Ancien Régime, plutôt que par les divisions nées de nos révolutions successives. Les deux maux sont graves (nous l'avouons avec Le Play), mais cependant d'une inégale gravité. (Voir Réf. soc. 2-461.) C'est surtout le passé qui aggrave les difficultés du présent. La justice règne enfin dans nos lois. « Mais le danger du nouveau monde est de ne compter que sur la justice qui devient un dissolvant quand elle est seule, parce que l'homme est à la fois une raison et un cœur. La Société humaine ne peut imposer le dévouement ni s'en passer. » (Liberté politique, p. 314.) Nous répéterons donc pour les riches, en général, ce que nous avons dit pour les patrons des grands établissements, en particulier : sum^ mum JU8, summa injuria. La haine des classes étant moins contenue par les lois, elle n'est plus sourde comme autrefois ; elle se donne un plus libre cours ; on a eu tort d'en conclure qu'elle avait grandi même en dehors des centres industriels. Mais, de ce qu'elle se donne un