CHAPITRE ni
qu'au travail, —cette sainte loi du monde, — ne pouvant rester dans un état stationnaire, elle décline et tombe peu à peu au dernier degré de la décrépitude. Qu'une découverte, due à l'inspiration de quelque sauvage génial, lui permette au contraire d'inaugurer la vie pastorale ou lui révèle les premiers rudiments de l'agriculture, et bientôt elle trouvera quelque allégement à ses privations et à ses souffrances ; elle entrera ainsi dans la voie du progrès. Enân elle adorera comme un «dieu l'Apollon qui lui aura enseigné l'art d'entretenir des troupeaux ou le Vulcain qui, le premier, aura forgé sous ses yeux un soc de charrue.
Mais le sauvaiee, même abâtardi, n'en reste pas moins un être humain et, à ce titré, investi de tous les droits sacrés, imprescriptibles qui appartiennent aux autres hommes, bien qu'il ne soit pas capable de les exercer par lui-même. Lors même qu'on l'assimilerait aux crétins et aux alcooliques qui fourmillent aujourd'hui dans nos hospices, on ne parviendrait pas à supprimer sa personnalité morale. Loin de là, plus il est misérable, plus il a droit à notre pitié. Tout Européen . qui aborde une île habitée par des hommes errants, devrait s'inspirer dans ses rapports avec eux de cette ^ immortelle pensée : a Homo 9um ; nihil humant a me alienumputo. »
Tel est en effet le sentiment qui anime vis-à-vis d'eux les missionnaires catholiques ou protestants. Mais combien de colons pensent et agissent différemment ! Pour beaucoup, le sauvage n'est qu'un animal à exploiter ou à détruire, selon les cas. Qui pourrait dire le nombre des victimes que les Anglais ont faites parmi les indigènes Australiens, par le fer d'abord, par l'alcool plus tard? S'ils avaient eu l'éloquence du a paysan du Danube », ces derniers eussent pu reproduire devant le Parlement anglais les plaintes qu'il adressait, lui, au Sénat de Rome. Mais à quoi bon ? On ne les aurait pas écoutées davantage.
Pour excuser les méfaits de toute nature dont ils se rendent coupables vis-à-vis des sauvages, maints Européens ou Américains allèguent que ces misérables n'ont pas de droit légitime sur le sol qu'ils foulent aux pieds. Il est bien vrai que chaque tribu aurait grand'peine à représenter le titre authentique d'acquisition du territoire qu'elle occupe plus ou moins régulièrement. Mais, si elle l'occupe par le droit de la force plutôt que par la force du droit, ne se trouve-t-ellepas, à cet égard, dans la même situation que la plupart des peuples civilisés, nous pourrions dire : tous les peuples civilisés ?
C'est par la violence, n'en doutons pas, que les Gaulois ont fait leur premier établissement en Gaule, car ils n'avaient pas l'habitude d'user d'autres moyens pour atteindre leur but. C'est par la violence que les Romains y ont substitué leur domination à celle des Gaulois ; c'est parla violence enfin que les Francs y ont supplanté les Romains. Dans les temps modernes, admettons qu'on puisse produire pour telle province française un acte de cession ou d'annexion régulier en apparence ; mais, si Ton descend au fond des choses, on remarque que, lors de la signature de cet acte. Tune au moins des parties contractantes n'a pas joui de la plénitude de sa liberté ; celle-là même n'ignorait pas sans doute que la possession dont elle se dépouillait avait entre ses mains, ou entre les mains de ses auteurs, une origine entachée du môme vice.
Telle est la réalité des faits sur laquelle notre amourpropre national nous pousse naturellement à nous faire illusion. De tous les peuples qui nous environnent, lequel pourrait, à bon droit, tenir un langage différent et arguer du caractère paisible de son premier établisse*ment?
Mais, dira-t-on, une occupation prolongée pendant de longues années, pendant de longs siècles môme, n'at-elle pas effacé complètement le vice originel de l'acqui-