‹ L'égalitéChapitre 13 sur 133 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sition ? Répondre négativement à une semblable question, ce serait se mettre en révolte ouverte contre le bon sens; ce serait provoquer des bouleversements qui n'auraient pour résultat que de mettre le monde entier à feu et à sang. D'ailleurs on ne saurait tirer de notre réponse aucun avantage contre le droit que nous soutenons, puisqu'il est loisible aux tribus sauvages de se retrancher également derrière une possession immémoriale.

Sans doute on nous objectera que la possession des peuples civilisés n'a rien de commun avec celle des tribus sauvages ; que celle-ci est une possession vague et incertaine, tandis que celle-là est une véritable occupation qui féconde la terre par les travaux et les sueurs des occupants. Mais les sauvages, qu'on ne l'oublie pas, marquent aussi le sol de leur sceau indélébile par les disettes qu'ils éprouvent, par les privations de toutes sortes qu'ils endurent, enfin par les modestes tombeaux de leurs ancêtres disséminés le long de leur route. Il est donc injuste et cruel, de la part des nouveaux venus, de les reléguer dan§ les parties malsaines des îles, loin des rivages de la mer où ils étaient habitués à trouver la plus grande partie de leurs subsistances.

. Pour l'établissement définitif d'un individu ou d'une collectivité sur un coin de terre, J.-J. Rousseau exige des conditions irréalisables : et Ignorez-vous, leur criet-il, qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop et qu'il vous fallait un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la substance commune -tout cerqui allait au-delà de la vôtre? x> (Disc, sur l'inég. 133.) Chacun est mauvais juge dans sa propre cause et naturellement porté à exagérer ce qui lui est nécessaire ; exiger qu'il justifie du consentement unanime du genre humain pour la préhension du superflu qu'il convoite, c'est exiger ce même consentement pour la détermina-

tion de sa portion congrue ; c'est précisément exiger l'absurde, puisqu'il a cent fois le temps de mourir de faim avant de l'avoir obtenu. Si la nécessité de ce consentement unanime s'imposait pour l'appropriation individuelle de quelques hectares de terre, elle s'imposerait à fortiori pour l'attribution collective des 53.000.000 d'hectares que comprend le territoire de la France aux 38.000.000 de Français qui l'habitent ; les indigènes Australiens, les Fuégiens et tous les sauvages de rUnivers devraient participer à cette assemblée générale chargée de axer leurs lots en même temps que ceux des peuples civilisés. Quelle belle Tour de Babel Rousseau nous invite à construire ! Le raisonnement poussé k ses conséquences extrêmes contredit la raison. Summum Jus, summa injuria ; se révolter dès que tout le monde ne jouit pas de la justice absolue, c'est condamner tout-le monde à subir l'injustice. Voilà ce qu'il importe de retenir pour l'examen des questions relatives à la légitimité du droit de propriété que nous rencontrerons par la suite.

De la question des races, l'esprit passe naturellement à celle des sexes, plus délicate que la précédente, bien que les termes de la comparaison soient ici fort rapprochés l'un de l'autre. Mais, si les auteurs du mouvement féministe actuel croient avoir inventé quelque chose, ils ont vraiment tort. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil et, selon la remarque de.La Bruyère, il n'y a plus qu'à glaner après les anciens. Nous allons bientôt en avoir une preuve nouvelle.

Dieu n'a pas donné à la femme des droits inférieurs à ceux de l'homme; il n'a pas davantage imposé à l'homme des devoirs supérieurs à ceux delà femme. En dépit du sentiment de certains pères de l'Eglise, toutes les créatures sont l'objet d'une égale affection de la part du Créateur ; ainsi en est-il aux yeux des lois humaines : Thom me ne doit pas, de parti pris, être préféré à la femme.

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