CHAPITRE XX
plus libre cours, on aurait tort d'en conclure aussi qu'elle ne peut pas constituer un danger social.
C'est par la réforme des mœurs qu'on parviendra à écarter ce danger. Il convient de souder solidement ensemble tous ces anneaux de la chaîne sociale que nous voyons depuis longtemps plus ou moins détachés les uns des autres. On a bien fait d'introduire la liberté dans le régime de la propriété et du travail, mais à côté du : laisses faire et laisses passer, il est bon de placer les correctifs de la loi morale.
Le maître qui se borne à donner à son domestique les gages et la nourriture qu'il lui a promis, est juste sans doute puisqu'il remplit ses devoirs légaux; mais, s'il se borne là, il n'est pas humain. En prenant cet homme en condition, en l'éloignant de sa famille et de son pays, il a brisé des liens moraux qu'il doit avoir à cœur de remplacer. Aussi doit*il ne lui ménager ni les bons conseils ni surtout les bons exemples ; aussi doit-il encore lui éviter la promiscuité dégradante de ces mansardes où les constructeurs inhumains des maisons de produit voudraient réunir les domestiques de tous les locataires.
Entre propriétaire et fermier, les relations d'intérêt concernant la perception des revenus et l'entretien des bâtiments ne sont pas suffisantes ; loin d'établir des traits d'union, elles tendent plutôt à les isoler l'un de l'autre, puisqu'elles les provoquent à manifester des vues opposées. Il appartient au plus riche de chasser, par une attitude bienveillante, tout sentiment pénible du cœur du plus pauvre. L'argent est un bon serviteur, mais c'est un mauvais maitre. Il est odieux de présenter l'intérêt comme l'unique mobile des actions humainés. Pour faire tout ce qu'on doit, il faut faire un peu plus qu'on ne doit.
Il doit exister des ménagements de la part du fort pour le faible, du maitre pour l'élève, de Tofficier pour
le soldat, de l'administrateur pour l'administré. La Fontaine s'est mépris en nous vantant le vieux dicton
picard :
« Poignez vilain, il vous oindra ; Oignez vilain, il vous poindra. »
D'ordinaire, il est mieux inspiré. Loin d'augmenter l'autorité', on l'affaiblit quand on en fait sentir le poids à tout propos, sans nécessité. La force matérielle n'est rien s'il ne s'y joint la force morale ; nous acceptons l'une avec plaisir, tandis que nous subissons l'autre avec peine.
L'indifférence des anciennes classes dirigeantes et l'orgueil des parvenus, voilà, pour parier net, les deux causes qui aggravent le poids de l'inégalité. Sous plus d'un rapport, la liberté moderne a facilité le rapprochement du riche et du pauvre en supprimant dans la Société toute trace de dépendance, tout signe distinctif des castes. L'ennemi, c'était le maître que la loi ou la coutume nous imposaient, et il ne subsiste plus de maitre là où tout homme peut disposer à son gré de sa personne et de ses biens. Mais le nouveau régime a quelque peu découragé les descendants de ceux au profit desquels la dépendance avait jadis été établie. Dès que les traditions n'imposent plus au pauvre un tribut d'hommages envers le riche, celui-ci est moins empressé, à le protéger, à s'intéresser visiblement à son sortr On reste chacun chez soi. Mais l'isolement, qui sert de refuge à l'égoïsme, est en même temps le précurseur de la division ; dès que le malheureux s'aperçoit quMl est méprisé, un ferment de haine se développe dans son cœur, Quos perdere vult Jupiter dementat. L'ancienne noblesse voyait venir la Révolution. « Après nous le déluge », disait-elle avec les maîtresses de Louis XV, et elle aimait mieux courir au-devant du péril que de renoncer à des privilèges devenus odieux. Aujourd'hui les classes élevées aimeraient-elles mieux