‹ L'égalitéChapitre 124 sur 133 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

table en face des citoyens riches ou même aisés ; nous pensons qu'il est équitable de l'étendre également aux pauvres, c'est-à-dire à ceux qui n'ont pour vivre que le produit de leur travail. Si le pauvre avait le droit d'exig:er du riche le paiement total ou partiel de ses frais d'instruction, il pourrait montrer les mêmes exigences pour les frais de vêtement, de logement et de nourriture, et nul n'aurait plus le droit de jouir de ses économies puisqu'il serait tenu de les partager avec le premier venu. Ce serait le monde renversé. Mais si le pauvre ne peut rien exiger du riche, celui-ci est dans l'obligation morale de l'aider à instruire ses enfants lorsque ses ressources personnelles sont insuffisantes. Il n'existé pas de moyen plus sûr pour raccourcir la distance que l'inégalité' des fortunes établit entre l'un et l'autre.

En matière d'instruction, les socialistes se montrent d'une exigence incroyable^

M. Brissac, dans la Revue socialisée, demande que l'instruction scientifique, artistique et professionnelle, soit donnée à tous les enfants jusqu'à 21 ans. Il nous paraît bien difficile de mettre ce vœu en pratique. Si tous les enfants allaient en classe jusqu'à cet âge, une partie des adultes seraient occupés à les instruire et bientôt il ne resterait plus assez de bras et assez d'intelligences pour exercer les diverses professions manuelles ou libérales. Beaucoup de terres resteraient incultes et on ne rencontrerait sur les grands chemins que des bacheliers errants, mourant de faim et de misère. Benoit Malon, de son côté, voudrait que chaque enfant reçût une instruction proportionnée à ses dispositions naturelles, sans aucune distinction de fortune. « Une sélection, par examens annuels sévères, se fera à chaque degré qu'il faudra franchir, et l'instruction supérieure devienda le lot non plus de ceux qui peuvent la payer, comme c'est actuellement le cas presque toujours, mais de ceux qui

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sont les plus capables d'en profiter. Plus d'hommes de génie étouffés en germe par la misère ; plus de parents riches s'obstinant à transformer en avocats, en professeurs, en savants, des lourdauds qui auraient ifait d'excellents laboureurs. » (Précis du socialisme, p. 320.) L'auteur est bien dur pour les laboureurs. Son langage ne prouve qu'une chose, c'est qu'il est tout à fait ignorant des choses de l'agriculture. Il faut aujourd'hui à un cultivateur beaucoup d'activité avec des connaissances, de la science même, pour réussir dans son métier. Un lourdaud, quoi qu'il fasse, n'est pas plus capable de faire un bon laboureur qu'un bon avocat.

Proudhon, qui fait de l'audace la compagne inséparable de sa pensée, se propose -^ en répandant l'instruction — des résultats plus extraordinaires. Dans son premier mémoire sur la propriété, « il considère l'inégalité des capacités comme la condition sine quà non de l'égalité des fortunes ». Dans le troisième au contraire, il « accuse l'inégalité actuelle des capacités, etla perturbation accidentelle de l'économie sociale. » Mais de même que le nivellement des conditions s'obtient par l'amélioration progressive du sort des travailleurs, de même, dit-il, le nivellement, l'équilibre des intelligences est amené par l'instruction incessante et par l'accumulation de la science générale. Tantôt l'inégalité des capacités est avantageuse, tantôt elle est funeste ; tantôt il faut la conserver, tantôt il faut la détruire par les moyens que l'on sait. Quand on se montre si versatile dans la fixation du but à atteindre, on ne peut avoir guère de confiance dans la valeur des moyens à employer. Benoit Malon, nous venons de le voir, attend du développement de l'instruction un résultat diamétralement opposé : l'abaissement des lourdauds de toute origine et l'élévation des hommes de talent. Désormais plus d'avocats sans talent et sans causes ! Plus de médecins sans habileté et sans clientèle ! Mais plus de Cicérons réduits

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