‹ L'égalitéChapitre 130 sur 133 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

tous ses soins à rendre l'aisance permanente. Il est bon, dans l'intérêt même des riches, d'accumuler les excédents des recettes publiques pour les répartir en une seule fois aux pauvres, surtout si les portions individuelles suffisent à l'achat d'un immeuble ou du moins à l'établissement d'un petit commerce ou d'une exploitation agricole. Si l'on ne peut faire participer tout d'un coup la masse entière à ces distributions, qu'on procède par tribu ou suivant toute autre division successive. » (Politique, 2-315). C'est ce que Bentham appellerait « donner pour but à la Société le plus grand bonheur possible du plus grand nombre » ; c'est ce que le socialisme de la chaire appellerait aussi : « provoquer l'intervention de l'Etat dans le but de protéger les faibles, de di* minuer les inégalités sociales, de corriger les vices de l'organisation actuelle. » Fort bien! Mais prenons garde, en cherchant à diminuer les inégalités sociales, de faire briser par la lourde main de l'Etat les balances de la justice. Les distributions gratuites feront l'affaire des paresseux qui, ne possédant rien, ne produisant rien, vont recevoir sans avoir rien donné ; mais elles ne feront pas l'affaire des travailleurs qui, tout en réalisant des économies, alimentent le Trésor public avec l'impôt prélevé sur le produit de leur travail, de sorte qu'ils vont donner de plus en plus sans rien recevoir. Aussi ne tarderont-ils pas à s'apercevoir que, dans cette nouvelle organisation de la justice sociale, ils font un métier de dupes ; ils seront donc tentés de faire comme les paresseux, c'est-à-dire de ne rien faire non plus. En cherchant le bonheur du plus grand nombre, on aura trouvé le moyen de faire le malheur de tout le monde. La violation des règles de la justice est toujours dommageable, et le dommage est difficile à réparer quand la justice a été violée par le bras même qui avait mission de la défendre. On a souvent reproché à ceux qui rêvent pour l'Etat une fonction économique et une

fonction morale, qui" plaident en faveur de son intervention dans les relations sociales, de ne pas tracer avec une précision sufifisante la limite de cette intervention. Nous comprenons bien leur embarras : le plus habile peut faire fausse route dans un labyrinthe où Aristote luimême n'a pas su trouver le fil conducteur de ses pas.

M. Villey admet que l'Etat établisse des règlements préventifs à Teflfet de protéger les incapables contre les abus d'autorité, de garantir la salubrité et la sécurité publiques, de prémunir le public contre les dangers d'un monopole nécessaire. Mais il considère comme entachée de socialisme toute mesure tendant, de la part de l'Etat, a à substituer le régime de la contrainte légale av régime de la liberté, comme principe de l'activité humaine, et en dehors même des. limitations naturelles de la liberté individuelle ». (Socialisme contemporain, p. 111.) Cette proposition nous parait un peu obscure, car il y a bien des manières d'entendre a les limitations naturelles de la liberté individuelle ». Plus loin, M. Villey a donné à sa pensée une expression plus heureuse, en disant : a Aucune inégalité factice ne doit être créée par la loi ; aucune inégalité naturelle ne doit être comprimée par elle. » (Loco citaio, p. 180.) Cependant elle ne nous paraît pas à l'abri de toute critique ; dans certains cas, l'application "en sera juste; dans d'autres, elle ne le sera pas. Proudhon, par exemple, dans ses « Contradictions politiques », propose de créer une liste civile du peuple en faveur des pères de famille âgés de 36 ans au moins, comptant 15 ans de services effectifs dans 1^ diverses catégories du travail, et dont le revenu n'atteindrait pas 1.200 francs. D'accord avec M. Villey, nous repoussons cette proposition qui crée une inégalité factice entre les pères de famille âgés de plus ou moins de 36 ans, et qui comprime une inégalité naturelle entre les pères de famille gagnant plus ou moins de 1.200 fr. par an. Supposons maintenant un ouvrier sans ressour-

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