CHAPITRE XXI
ces, sans famille, et frappé, même par sa faute, d'une incapacité absolue de gagner sa vie en travaillant. Si l'Etat, pour l'empêcher de mourir de faim, subventionne une Société charitable qui s'engage à l'entretenir, ou môme, si, à défaut de Société charitable, il le recueille dans un hospice national, en agissant ainsi il comprime l'inégalité naturelle qui existe entre ce malheureux et les autres ouvriers capables de vivre du produit de leur travail ou à l'aide de leurs économies. « Socialisme ! s'écriera alors M. Villey, l'Etat fait du socialisme. » Non, répondrons-nous, l'Etat ne fait pas de socialisme ; il s'incline devant une nécessité sociale ; summum ju$t summa injuria. En présence d'un homme que personne ne peut ou ne veut secourir, il est nécessaire que l'Etat intervienne, qu'il tempère la justice par la bienfaisance. D'aucuns considéreraient que c'est là, en tout cas, du bon socialisme, mais le mot ne nous agrée pas, car il est de nature à blesser les oreilles susceptibles.
M. Vacherot estime que l'unité d'éducation peut seule faire l'égalité morale d'un peuple. C'est une maxime admise par beaucoup d'esprits depuis la Révolution fran-^ çaise, et qui tend naturellement à concentrer entre les mains de l'Etat l'enseignement universel. Nous la croyons fausse. Autant il est utile que l'Etat exerce, tant au point de vue moral qu'au point de vue pédagogique, une surveillance active sur l'instruction donnée aux enfants et aux jeunes gens, autant il est dangereux qu'il s'attribue la direction exclusive de cette instruction.
D'une manière générale, qu'il s'agisse d'industrie ou d'enseignement, l'Etat est un excellent surveillant, mais c'est un mauvais directeur. Ses entreprises sont trop coûteuses pour donner de bons résultats. Les agents auxquels il en confie l'exécution, font preuve de régularité, d'honnêteté, mais non du dévouement que l'intérêt personnel suscite chez, les particuliers. Or le dévouement, c'est la condition du succès, particulièrement
quand il s'agit de développer des iatelligences, de former des volontés, en un mot de faire des hommes.
L'Etat doit subventionner, encourager les particuliers, les associations, les communes même qui fondent des maisons d'éducation, et ses subventions doivent être d'autant plus larges dans les centres industriels que les indigents y sont plus nombreux ; mais, lorsqu'il veut substituer son initiative à la leur, lorsqu'il étend sa lourde main sur cette œuvre délicate, il paralyse toute émulation ; il ne doit faire par lui-même que ce que rinitiative des citoyens est reconnue impuissante à mener à bonne fin.
La plus désastreuse des erreurs de Napoléon P' a été d'embrigader les écoliers comme il embrigadait les soldata ; les conséquences en pèseront longtemps encorç sur notre malheureuse patrie. Nous étions bien loin de l'égalité morale souhaitée par M. Vacherot, lorsque le législateur de 1850 a brisé le monopole de l'Université. C'était quelque chose, mais ce n'était pas assez. En droit, la concurrence est permise ; en fait, elle est très difficile. L'Etat, c'est tout le monde, et quel homme peut se dire assez fort pour lutter contre tout le monde ? Seules, les maisons soutenues par de puissantes associations religieuses ont des chances de durée. Mais que reste-t-il des maisons libres, indépendantes, fondées par des particuliers? Entre la concurrence impitoyable de l'Etat et des maisons religieuses, elles ont été brisées comme 1^ fer entre l'enclume et le marteau. Que d'efforts stériles ! Que d'énergies individuelles vaincues à tout jamais ! Celui qui écrit ces lignes a passé plusieurs aanées dans une institution de ce genre, avant d'être envoyé dans un lycée, célèbre d'ailleurs, et il n'hésite pas à dire que les souvenirs lès plus précieux pour lui se rattachent au premier de ces établissements. Combien d'autres pourraient en dire autant ! Le seul moyen de rendre la vie et la prospérité aux maisons particulières