CHAPITRE VI
une institution qui formait en quelque sorte la pierre angulaire de la société où ils vivaient ; la condamner en effet, c'eût été dire aux 400,000 esclaves d'Athènes: a Les hommes sont nés égaux et libres ; levez-vous ; secouez vos chaînes ; délivrez-vous du jougdes 20,000 tyrans qui vous oppriment injustement ; c'est, non leur droit, mais votre lâcheté qui fait leur force. » Leurs paroles eussent allumé dans Athènes un incendie qui se fût rapidement étendu à Sparte et à toute la Grèce, pour gagner de là l'Italie et tout le monde civilisé. L'immensité du péril les effrayait ; un déchirement social pouvait causer la ruine de leur patrie ; c'est ainsi qu'ils ont étouffé sur leurs lèvres le cri de la vérité. Au Nazaréen, qui était dévoré par la soif de la justice, était réservée la gloire de dire aux hommes : « Vous êtes tous frères, car vous êtes tous les enfants d'un môme Dieu. »
Donc, Socrate et Platon ont mieux aimé respecter en cette matière la coutume et la tradition que de s'engager dans une voie dont ils redoutaient l'issue. Etablies depuis fort longtemps, iondées sur une possession d'état immémoriale, coutume et tradition devaient être alors l'objet d'un respect unanime. Même les citoyens les plus éclairés de la Grèce, ceux qu'on appellerait aujourd'hui les capacités, les autorités sociales, contribuaient sans doute de tout leur pouvoir à les maintenir dans leur intégrité ; l'intérêt aidant, elles revêtaient, à leurs yeux, l'aspect d'une chose non seulement respectable, mais sacrée. Le préjugé était géûéral et, par l'autorité qu'il avait usurpée sur les esprits, il maintenait l'homme dans la servitude de l'homme. Si les tribunaux grecs eussent été libéraux, à la manière de nos Parlements du XVIIP siècle, ils se fussent bornés à faire enfermer pour un temps, dans quelque Bastille, l'audacieux qui aurait osé battre en brèche une institution aussi capitale, et à faire brûler ses écrits par la main du bourreau ; mais dans tout crime, on ne voyait alors que les circonstances
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aggravantes et, en pareil cas, le moins que Ton pût faire, c'eût été de condamner l'accusé à boire la ciguë, s'appelàtMl d'ailleurs Socrate, Aristote ou Platon. Après son supplice, il se fût trouvé, dans quelque école théocratique ou historique, des maîtres de la parole et de la plume, pour stigmatiser son crime, flétrir sa mémoire et venger de ses sacrilèges la. coutume et la tradition.
Aux yeux de la sagesse vulgaire, quelle folie de vouloir modifier l'ordre de choses établi ! Aux yeux de la prudence égoïste, quelle témérité de contrecarrer les puissants, de venger les faibles et les opprimés, de chasser les vendeurs du temple ! Aux yeux des riches pharisiens et des princes des prêtres de Jérusalem, quelle entreprise criminelle que celle du Christ î On le lui fit bien voir. Combien plus habile est celui qui suit les sentiers battus, fermant les yeux sur les abus et les injustices, et sachant au besoin en tirer profit !
L'humanité devait rester longtemps encore aux antipodes de l'égalité civile : pour l'esclave, pas de famille, pas de patrimoine ; dans l'état où il était réduit, il pouvait conserver la moitié de son dme^ mais il perdait la totalité de ses droits. A lui la peine, au maître le bénéfice. « Sic vos non vobis,.. » disait Virgile.
A Rome, si parfois, dans quelque service public ou privé, on l'autorisait à amasser un pécule, il n'en avait que la jouissance précaire. La liberté, il ne pouvait l'attendre que du bon vouloir de son maître ; encore devaitil, après l'avoir recouvrée, porter le stygroate indélébile de son affranchissement.
Pendant les premiers siècles de notre ère, l'invasion barbare apporta de graves obstacles à l'expansion de la doctrine chrétienne. A la longue cependant, par suite de l'infiltration successive de l'idée de justice dans les esprits, l'homme commença & n'être plus Pesclave de l'homme. La civilisation marche à pas lents; c'est une
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loi de nature contre laquelle les impatients ont tort de protester. Le jour ne succède pas brusquement à la nuit. Affranchi du joug d'un maître, le pauvre devint l'esclave de la terre, c'est-à-dire %trj. Par le servage, on mil obstacle, chez les peuples aventureux, aux.exodes continuels ; on fixa les bandes errantes qui durent s'attacher à la culture. C'était un progrès considérable. La terre, en effet, était cent fais plus juste, moins ingrate pour le serf que l'homme pour l'esclave : ju$tmima telliis.
La première étape était franchie ; on ne pouvait pas en rester là. Dans un Edit du XIV* siècle, portant la signature -du roi de France, Louis X, nous lisons ces belles paroles : « Attendu que toute créature humaine qui est formée à l'image de Notre-Seigneur, doit généralement être franche par droit naturel... nul ne doit être serf en royaume de France... »
L'Edit affranchissait les serfs habitant le domaine de la couronne ; mais les autres seigneurs du royaume, moins libéraux que le roi, ne montrèrent guère d'empressement à suivre ses conseils et son exemple. En 1789, il se trouvait encore des serfs dans une partie de la Franche-Comté ressortissant aujourd'hui aux arrondissements de Poligny et de Saint-Claude.
A notre époque, tous les gouvernements civilisés partagent les sentiments du roi Louis X ; tous bannissent l'esclavage de leurs possessions ; tous émettent le vœu de le voir disparaître du reste de la terre. La loi et la coutume proclament l'égalité civile des hommes comme une règle primordiale de justice ; elles protègent les in- .capables, mais elles ne créent pas d'incapacité factice.
Quel chemin parcouru depuis que Platon et Aristote dissertaient sur la légitimité de l'esclavage ! Ces deux grands génies n'osaient même pas montrera leurs contemporains la lueur vague et fugitive d'égalité civile qu'ils avaient entrevue à l'horizon. Après vingt-deux
siècles de progrès, avec l'aide de la doctrine chrétienne, cette lueur a fini par embraser le Ciel : elle inonde maintenant le monde entier de ses rayons.
Dans les pays occidentaux, la loi encourage le mariage et par mariage elle entend la monogamie ; elle prohibe donc la polygamie, en quoi elle est beaucoup plus démocratique que la loi des temps anciens ou des pays orientaux.
Il faut quelques ressources pour entretenir une femme et un ménage ; de nos jours, les jeunes gens ne l'ignorent pas ; ils se montrent même sous ce rapport un peu trop calculateurs.
Il faut beaucoup de fortune pour entretenir plusieurs femmes ; c'est un luxe qui n'est à la portée que des riches.
Mais le Ciel, dans sa prévoyance et sa justice infinies, fait naître à peu près autant d'hommes que de femmes ; la statistique en fait foi ; si donc le riche épouse plusieurs femmes, le pauvre ne peut même plus en épouser une seule.
L'école socialiste prêche volontiers la suppression du mariage qui ne lui parait pas compatible avec l'organisation d'une Société rationnelle : elle veitt y substituer l'union libre. Le Code du mariage disparaissant, chaque homme s'unira comme il voudra, avec qui il voudra, avec plusieurs femmes si bon lui semble. La séduction jouira d'une sorte de monopole et, parmi les moyens de séduction, l'or ne sera pas le moins puissant. Si l'or est banni des relations sociales par une législation draconienne , tout au moins né pourra-t-on bannir ni la force ni la beauté ! Libres de leur choix, les femmes s'uniront à l'envi à ceux qui posséderont ces diverses qualités, les plus précieuses à leurs yeux. Les plus forts ayant plusieurs femmes, les plus faibles n'en auront aucune. La polygamie reparaîtra ainsi sous une forme nouvelle. Quel progrès ! Quelle égalité ! Quelle justice ! Mais les