CHAPITRE IX
De régallté des droits et des charges sons le régime aristocratique.
De même que rexercice des droits politiques peut être cooâé à une seule personne, à la plus digne, si les circonstances exigent qu'il en soit ainsi ; de même, il peut être remis à une classe, à une catégorie de citoyens, si rétat de la Société rend ce mode de gouvernement préférable à tout autre.
Lorsque les classes aristocratiques ou dirigeantes, reconnues dignes de l'exercice exclusif du pouvoir, nomment un chef à vie ou dans la famille duquel le gouvernement soit héréditaire, la forme de ce gouvernement est monarchique ; si au contraire le chef n'est désigné par elles que pour un temps limité, une ou plusieurs années, la forme est républicaine.
Monarchique ou républicain, le gouvernement sera constitutionnel, c'est-à-dire organisé selon une loi fondamentale ; qu'on la nomme charte ou coutume, peu importe. Le gouvernement d'uni seul homme est absolu ; il ne peut pas être autre chose ; celui qui modifie la loi à son gré ne se considérera guère comme tenu de la respecter. Au contraire, la vocation d'une catégorie de citoyens à l'exercice du pouvoir, rend indispensable l'existence d'une loi qui forme entre eux la base d'une entente ; à défaut de cette loi, on ne saura ni délibérer mûrement ni agir de concert, et tout ira ô la dérive. Un tel mode
de gouvernement est donc à la fois plus parfait et plus compliqué que celui d'une seule personne ; il n'en a pas moins son écueil. Si la classe de citoyens chargée des intérêts de la Société tout entière, néglige ses devoirs, la chose publique périclitera ; si elle abuse de son autorité pour gouverner, non dans l'intérêt générai, mais dans son intérêt particulier, la classe inférieure se trouvera dépouillée de sa part des avantages sociaux : il n'y aura plus d'égalité. « Le supérieur qui abuse, dit Le Play, est plus coupable et plus dangereux pour l'ordre public que l'inférieur qui résiste. Un pêcheur de famille patriarcale, de la mer d'Azof, m'a exprimé cette opinion par l'énergique proverbe : C'est par la tête que pourrit le poisson. » (Réforme sociale, XVIII.) Là est la faiblesse du gouvernement aristocratique.
Le tuteur qui gère le patrimoine de son pupille, les administrateurs qui dirigent les intérêts d'une Société anonyme, sont exposés à des tentations dangereuses ; au moins sont*ils surveillés et tenus en outre de rendre des comptes soit à la un, soit même au cours de leur mandat. Au contraire, dans une Société aristocratique^ les mandataires sont dans Timpossibilité de rendre des comptes réguliers à leurs innombrables mandants. Où serait d'ailleurs contre eux la sanction de l'incapacité et de l'infidélité? Les classes dirigées doivent donc s'en remettre à la discrétion et è la bonne foi des classes dirigeantes ; dès qu'il plaît à celles-ci de s'écarter des prescriptions de la justice, elles font de celles-là les victimes de leur égoTsme. Dès lors, les garanties offertes par les gouvernants étant purement morales, l'essen* tiel est qu'ils soient à la fois honnêtes et capables, c'està-dire dignes de la confiance des gouvernés.
Les législateurs se sont évertués à assurer une heureuse formation des classes aristocratiques ; suivant leurs vues particulières, suivant les temps et les lieux, ils ont abouti à des résultats fort différents.