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CHAPITRE IX

Dans rinde, l'Egypte, la Grèce et l'Italie, la loi ancienne réservait le monopole du pouvoir politique aux citoyens qui avaient déjà le monopole du culte religieux. La religion formait ainsi la base de la division des individus en classes distinctes. Ces institutions, nous dit Aristote, auraient été établies notamment en Egypte par les lois de Sésostris, en Crète par celles de Minos. L'aristocratie constituait une classe fermée, immuable ; mais les privilèges dont elle jouissait, étaient trop exorbitants pour pouvoir résister indéfiniment au progrès de la lumière dans les esprits.

A l'aristocratie religieuse succède, dans la Cité antique, l'aristocratie purement politique, jouissant comme la première du privilège de l'hérédité, c'est-à-dire formant aussi une aristocratie de naissance. Selon le degré de fortune, on présume dans les familles, le degré d'aptitude à l'exercice des droits politiques, de père en fils. Ainsi firent Solon à Athènes, Servius-TuUius à Rome. Mais, comme la présomption ne présentait pas à leurs yeux une certitude absolue, ils réservaient aux classes pauvres une faible part du pouvoir.

« Solon, dit Montesquieu, divisa le peuple d'Athènes en quatre classes, (selon la fortune). . . Il ne le fit pas pour fixer ceux qui devaient élire, mais ceux qui pouvaient être élus ; laissant à chaque citoyen le droit d'élection, il voulut que, dans chacune des quatre classes, on pût élire des juges; mais que cène fût quedans les trois premières, où étaient les citoyens aisés, qu'on pût élire les magistrats. » (Esprit des lois, p. il.)

A Rome, des 193 centuries qui durent former les six classes de tout le peuple romain, la première, celle des riches, en comprit 98 ; les voix ne se comptant que par centuries dans les élections, cette seule première classe l'emportait en nombre et en voix sur toutes les autres. Les citoyens plus riches étaient réputés les plus sages, et le monopole de la sagesse devait se conserver parmi leurs descendants.

En Angleterre existe encore une classe jouissant d'un privilège héréditaire, la pairie, qui lui assure, en fin de compte, un rôle important, sinon prépondérant, dans la direction des affaires publiques. L'aristocratie anglaise ne forme pas une classe absolument fermée, une caste. La reine peut ennoblir les roturiers qui se sont illustrés par leurs services publics ; ainsi fit-elle récemment pour M. Disraeli (lord Beaconsfeald) ; mais de tels exemples sont rares.

Le Play explique d'une façon originale le rôle de la noblesse anglaise : (( L'influence de la noblesse, dit-il, ne se fonde point sur le privilège ; elle résulte d'une valeur personnelle librement reconnue par les autres classes. Cette influence, dès lors, n'est jamais absolue ; elle ne peut môme devenir dominante qu'à la condition de s'ap^ pliquer à la chose publique. » (Réforme sociale, 1, p. 3.) Otte noblesse, quoi qu'en pense Le Play, doit sa situation à l'autorité de la loi en même temps qu'à la force de l'opinion ; car les adversaires qu'elle a rencontrés dans ces derniers temps, ne songeaient à prévenir l'opinion contre elle que pour obtenir le changement de la loi.

Mais, s'il est vrai qu'en dehors des milieux politiques où l'agitation s'est produite, a la valeur personnelle des nobles soit librement reconnue par les autres classes », cet état général des esprits fait l'éloge de ceux qu'il vise. Les classes inférieures sont plus promptes en effet à décerner le blâme que l'éloge aux classes. privilégiées; lors donc qu'il leur arrive d'approuver la ligne de conduite de celles-ci, on peut tenir pour certain que cette ligne est réellement dans la voie de la justice. Les traditions de famille et l'esprit de corps sont d'un secours précieux pour les générations que leur droit de naissance appelle successivement à faire partie de la Chambre des lords ; ce sont là des ressources qui peuvent former l'appoint du mérite, mais elles ne sauraient y suppléer. Sans doute la composition de la Chambre des

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lords est satisfaisante pour que les Anglais s'en déclarent satisfaits, en général du moins ; mais le mode de recrutement n'en saurait-il être meilleur ? Voilà ce qui reste à démontrer.

Au Parlement de Paris, il s'est trouvé des familles comme celle des Lamoignon de Malesherbes, où la vertu et le talent étaient héréditaires, mais si toutes eussent été aussi heureuses dans leur descendance, il est probable que nos pères n'auraient pas protesté aussi vivement contre l'hérédité de leurs hautes fonctions judiciaires.

La Cour de cassation comprend actuellement 54 membres, tous éminents par la science juridique. Que demain on rende leurs fonctions héréditaires, aucun d'eux ne songera à s'en plaindre ; leurs héritiers leur succéderont donc, mais l'opinion publique en éprouvera les plus vives appréhensions jusqu'à ce qu'elle acquière la certitude que les fils sont dignes de remplacer leurs pères. La même observation pourrait s'appliquer au Sénat français qui compte dans son sein un grand nombre d'hommes distingués à des titres divers, et à tous les corps illustres qui honorent notre pays.

Aristote considère la noblesse a comme une ancienneté, c'est-à-dire comme une conséquence de la fortune et du talent ». Mais, quand la conséquence est lointaine, combien faiblement parfois elle rappelle le principe d'où elle découle ! Le grand philosophe estime encore <( qu'on a les mêmes raisons pour marquer la supériorité du noble sur l'homme libre et celle de l'homme libre sur l'esclave. » (Politique, 1-279.) Cette proposition nous parait difficile à justifier, ou plutôt elle se condamne ellemême. Tout le monde admet que l'homme libre n'a aucune supériorité naturelle sur l'esclave ; qu'il est même impie, outrageant pour la majesté divine de maintenir en esclavage une créature faite à son image. Or la supériorité du noble sur le roturier, prétend Aristote, s'af-

firme par les mêmes raisonsquecellesd'im homme libre sur un esclave. Les raisons qui établissent Tune et l'autre supériorité ont donc la même valeur morale ; si les raisons de la seconde supériorité sont impies, et, pour tous les gens de bonne foi, elles le sont indubitablement, celles de la première sont, au môme titre, contraires à la piété, au bon sens, à la vérité. Autant de mots, autant d'erreurs dans la proposition d'Aristote, et ces erreurs sont graves, car elles ont pesé longtemps, d'un poids énorme, sur les épaules des gens du peuple; il serait consolant de penser que, dans notre siècle de lumière, aux yeux de tous elles ont été complètement dissipées.

Dans la France moderne, si Ton est d'accord pour repousser la domination d'une noblesse héréditaire non moins que celle d'un roi absolu, on ne l'est plus quand il s'agit de désigner les citoyens dignes d'exercer les droits politiques de la collectivité. Choisissons les plus dignes, s'écrie M. de Rémusat. « Invisible et présente, la raison suprême parle à la raison humaine. A qui donc appartient la faveur publique ? Aux plus capables de faire prévaloir la justice, la raison, la vérité. » Nous admettrons avec lui que tel est le vœu de la justice raisonnée, de la raison vivante, de la morale dernière, suivant la belle formule dé Platon. Mais cette formule est un peu vague, et elle n'avance guère la solution de la difficulté.

M. Guizot entre dans les mêmes vues, en donnant toutefois plus de relief à sa pensée : « Tout homme, dit-il, possède certains droits par cela seul qu'il est homme.

la liberté de conscience et la plupart des droits

qu'on nomme civils Mais il existe d'autres droits

qui se distribuent suivant les inégalités qu'il plait à la

Providence d'établir entre les hommes L'électorat

n'est pas un droit pour les citoyens ; c'est une fonction qui suppose la capacité ; il n'est pas inhérent à la qua-

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lité d'homme. » 11 faut un certain degré de lumière pour être membre d'une association ; un certain loisir est nécessaire à l'acquisition des lumières, à la rectitude du jugement ; la propriété seule, assurant ce loisir, rend les hommes capables de l'exercice des droits politiques. Telle est la conclusion à laquelle aboutit l'école de M. Guizot. Nous la croyons dangereuse parce qu'elle tend à faire du loisir la source d'un droit, et du travail manuel la cause d'une déchéance, contrairement aux règles de la justice, aux préceptes de la morale et de la religion chrétienne.

Selon Le Play (Réf. soc. t. 3, p. 211), l'opinion publique anglaise admet presque unanimement que les citoyens qui paient l'impôt; aient seuls qualité pour élire les mandataires chargés de le voter ; elle trouverait injuste que ceux qui ne concourent pas aux charges publiques eussent le pouvoir de les accroître.

Taine émet la, même opinion : « Dans les pays, dit-il, où la démocratie envahissante n'a pas encore aboli ou perverti la notion de l'équité, le statut local applique la règle fondamentale de l'écharif/e équitable; il pose en principe que celui qui paye, commande, et en proportion de ce qu'il paye. En Angleterre, il attribue aux plus imposés un surplus de voix, jusqu'à six voix pour un seul votant ; en Prusse, il divise la contribution locale en trois tiers et, par suite, les contribuables en trois groupes (gros, moyens, petits), donnant à chacun de ces groupes même nombre de suffrages. » (Régime moderne^ 1-412.)

Le système, préconisé par Le Play et Taine, se base sur une équité apparente ; il semble même se. recommander de la règle de droit civil suivant laquelle, l'intérêt étant la mesure des actions, quiconque n'a pas d'intérêt ne peut avoir d'action. En réalité, il a le tort grave de matérialiser les intérêts, de jauger les droits des citoyens d'après l'importance de leur fortune, de ne .

tenir aucun compte de l'intérêt personnel (qui tient k la personne), ni de l'intérêt moral. L'amour de la patrie n'est pas le monopole du riche, Dieu merci -! Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette étaient pauvres. Combien d'autres pauvres parmi- les héros de nos guerres et de notre histoire nationale 1 Dans la patrie, le pauvre — comme le riche — voit le symbole du tombeau de ses ancêtres et du berceau de ses enfants ; comme le riche, le pauvre a intérêt à ce que la patrie soit grande et respectée ; comme le riche, plus que le riche peut-être, le pauvre a besoin de l'ordre public pour pouvoir travailler et tirer proât de son travail. Comme le riche, le pauvre doit au besoin contribuer de sa personne au maintien de la paix intérieure ou extérieure, c'est*À-dire verser son sang pour défendre la terre natale contre ses ennemis de tout ordre. Or la vie d'un homme a la même valeur que celle d'un autre homme : vita hominis pretium ineati" mabile, A la rigueur, le système électoral anglais ou prussien pourrait être rationnel, si les élus n'avaient à trancher que des questions d'ordre fiscal, mais il est évidemment défectueux, dès lors qu'il y a nécessité d'étendre leur mission à des questions d'un ordre plus élevé, intéressant l'honneur et la sécurité de la patrie.

Taine voit bien le défaut de la cuirasse dont il s'est revêtu ; aussi s'efforce-t-il d'y remédier avec toutes les ressources de son esprit ingénieux. Il s'empare de l'orgueil, sentiment inné et naturel, parait-il, chez les familles distinguées, et il s'en fait une arme pour assurer le triomphe de sa thèse.

« Tandis que dans les conditions moyennes ou inférieures, dit-il, le principal ressort est l'intérêt, chez le politique indépendant ou d'une famille distinguée, le grand moteur est l*orgueil : or, parmf les sentiments profonds de l'homme, il n'en est pas qui soit plus propre à se transformer en probité, patriotisme et conscience ; C3r l'homme fier a besoin de son propre respect et, pour

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