CHAPITRE IX
l'obtenir^ il est tenté de la mériter. » (Révolution, 1-190.)
L'orgueil sans doute provoque l'ambition et l'activité, mais, à tout prendre, c'est plutôt un stimulant de l'intérêt personnel que de l'amour du bien public ; il ne peut donc à lui seul constituer une garantie suffisante de la bonne gestion des affaires de l'Etat. Que de fois des orgueilleux ont confondu l'exercice des droits politiques qui leur était confié, avec la jouissance des mêmes droits qu'ils auraient dû réserver à ceux dont ils avaient la confiance ! A ces orgueilleux combien nous préférons les hommes modestes et vertueux recherchant non pas ce qui peut accroître leur puissance et leur réputation, mais ce qui doit profiter à tous leurs concitoyens I
A maintes reprises tainé revient sur ce sujet qui lui tient grandement au cœur ; finalement il condense sa pensée dans la curieuse métaphore suivante : « Dans une forêt, les quelques milliers de beaux arbres, les trois ou quatre cent mille baliveaux, anciens et nou* veaux, de la réserve, contiennent plus de bois utile ou précieux que les. vingt ou trente millions d'arbrisseaux, buissons et bruyères. De même, si la Société a vécu longtemps sous une justice et une police à peu près exactes, presque tout l'acquis de la civilisation séculaire se trouve concentré dans ses notables, et, à tout prendre, tel était l'état de la Société française en 1789. » (Révolution, 3-393.)
A cette métaphore empruntée à la nature végétale, nous pourrions en opposer une autre empruntée à la nature animale et familière, comme l'on sait, à Le Play : a C'est par la tête que pourrit le poisson, o
A Taine vantant la semi-exactitude de la justice et de la police de l'Ancien Régime, nous pourrions opposer Taine lui-même que nous avons déjà vu et que nous verrons encore stigmatiser les iniquités de ce temps-là ; nous pourrions nous demander si les balances de la justice pouvaient présenter quelque exactitude, à Bertueau. 7
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une époque où les Juges étaient condamnés à se servir de faux poids. Mais, pour le moment, contentonsnous d'apprécier en elle-même la célèbre métaphore qui précède. Quand les beaux arbres d'une forêt sont parvenus à leur apogée, il faut qu'ils disparaissent d'une manière ou de l'autre. Si l'on n'a pas soin de les abattre, peu à peu ils se couvrent de mousse, languissent et finissent par mourir. C'est alors que les innombrables arbrisseaux, anémiés jusque-là par les racines et l'ombrage des vieux arbres, puisent à leur aise dans le sol et dans l'air la nourriture qui leur faisait défaut, et se développent à leur tour avec une vigueur surprenante. Une forêt composée jadis d'arbres gigantesques et d'arbrisseaux chètifs, peut se transformer ainsi en une magnifique futaie renfermant plus de bois utile et précieux, avec moins de sujets rabougris qu'auparavant. La métaphore de Taine n'est donc que spécieuse ; comme la justice de l'Ancien Régime, elle a plus d'apparat que de solidité.
L'aristocratie de fortune, à laquelle les Grecs donnaient aussi le. nom de ploutocratie, est plus facile à constituer dans un Etat que l'aristocratie de mérite ; elle se distingue en effet par des signes extérieurs très apparents. Mais pour être visibles, ces signes n'en sont pas plus concluants ; ils provoquent de la part du peuple l'envie plutôt que l'admiration. D'ailleurs l'aris^ tocratie de fortune n'est pas l'idéal de Taine ; il ne l'accepte que parce qu'il la trouve établie dans le passé par la coutume et la tradition. Mais il préférerait l'aristocratie des lettrés, des savants : « Une Société humaine, surtout une Société moderne, est une chose vaste et compliquée. Par suite, il est difficile de la connaître et de la comprendre. C'est pourquoi il est difficile de la bien manier. Il suit de lé qu'un esprit cultivé en est plus capable qu'un esprit inculte^ et un homme spécial qu'un homme qui ne l'est pas. o (Révolution, t. 2, préface.)