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CHAPITRE IX

ProudhOD, dans ses accès de mauvaise hameur, se montre aussi exclusif que Taine : « Nous ne devons considérer comme semblables à nous que ceux qui jouissent» ainsi que nous, de la liberté de raison et de conscience, ce qui diminue singulièremeet l'intérêt que nous pouvons prendre à tout le reste. L'humanité, ce ne sont pas ces masses brutales toujours prêtes à crier : Vive le Roi I Vive la Ligue !... Un homme sur 10,000 têtes; la proportion n'est-elle pas encore trop forte? » (Lettre à Ch. Edmond.)

L'homme instruit et passionné n'arrive que trop facilement à communiquer ses passions, son intolérance, à l'homme simple et ignorant ; de cette facilité, les événements de la Ligue nous ont donné maintes preuves éclatantes. Mais, quel est le plus dangereux pour l'ordre social, de l'homme de plume, de robe ou d'épée qui excite l'artisan à crier tour à tour, ou de l'artisan qui crie en effet : Vive le Roi ! Vive la Ligue !

L'artisan ligueur a combattu le prétendant protestant par entraînement religieux et politique ; il se rend avec un désintéressement parfait lorsque la Ligue est enfin vaincue. Les meneurs, gens à l'esprit cultivé et jouissant de la liberté de rais^pn, n'obéissent pas tout à fait aux mêmes mobiles. Le jour où Henri IV parvint è entrer dans Paris, a il embrassa le comte de Brissac, gouverneur de la ville (pour le compte de la Ligue), en lui passant son écharpe blanche autour du cou et l'appelant : Monsieur le Maréchal. » — a II faut rendre à ciésar ce qui est à Ciésar », dit Brissac, en engageant L'huîUier, prévôt des marchands, à présenter au roi les defs de la ville : a Oui, dit L'huillier, il faut le lui rendre et non pas lelui vendre. » (Guizot, Histoirede France, 3-493.) Lesimple marchand se montrait moins vénal, plus honnête que le grand seigneur ; il ne stipulait aucune faveur pour prix de la capitulation. L'orgueil — au meilleur sens du motet la dignité personnelle auraient dû cependant être

plus développés chez un comte de Brissac que chez un L'huillier.

Le Play ne ménage guère les lettrés, les savants ; il les compare volontiers à la classe des célibataires que le poète stigmatise parce qu'elle devient une plaie de son temps : « cœlibes, pessimum genus. » a Une application trop absolue aux sciences physiques, dit-il encore, loin de guérir les maux provenant du désordre moral, peut quelquefois les aggraver. Les fausses doctrines qui troublent maintenant la paix sociale, ont été propagées aussi souvent par cette classe de savants que par les lettrés qui recherchent les nouveautés et s'inspirent exclusivement de leur propre raison. » (Réforme sociale, 1. 1, p. 15.) Un homme instruit qui n'est pas surveillé, qui se croit privilégié parce qu'il est instruit, peut avoir, comme le comte de Brissac, la tentation de gérer les affaires publiques dans son intét«ét personnel et de rendre à César ce qui appartient déjà à César. Science sans conscience est la cause des plus grands malheurs.

Le Play n'entend pas évidemment proscrire la science puisqu'il lui a sacrifié sa vie entière, mais il refuse de voir en elle une panacée pour tous les maux dont souffre la Société. Dans une certaine mesure, il a raison contre Taine et Proudhon. Quel que soit le prix du savoir, il ne faut pas en faire, pour ceux qui le possèdent, la source d'un privilège excessif. Le bon sens et l'expérience ont leur valeur ; ils peuvent aussi revendiquer leurs droits. Une nation qui voudrait confier à la science seule 1& soin de ses destinées, éprouverait daiis son al* luretrop rapide des soubresauts violents qui pourraient lui faire regretter les avantages d'une marche lente et un peu routinière. Pour tout dire, l'idée de privilège, sous quelque forme séduisante qu'elle se présente, est en contradiction avec l'idée de justice dont l'application peut, seule, amener des résultats féconds.

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