CHAPITRE IX
Lorsque la loi confie à une classe privilégiée l'exercice des droits politiques appartenant à l'universalité des citoyens, tout au moins convient-il de compenser par des charges équivalentes les avantages inhérents nécessairement h cet exercice. Les charges militaires étant les plus onéreuses de toutes les charges sociales, c'est à celles-là qu'il faut s'attacher tout d'abord.
« Dans toutes les Cités (antiques), les plus riches formèrent la cavalerie ; la classe aisée composa le corps des hoplites ou des légionnaires. Les pauvres furent exclus de l'armée ; tout au plus les employa- t-on comme vélites et comme paltastes ou parmi les rameurs de la Hotte. L'organisation de l'armée repondait ainsi à l'organisation politique de la Cité. Les dangers étaient proportionnés aux privilèges y et la force matérielle se trouvait dans les mêmes mains que la richesse. » (Cité antique, p. 420.)
A Rome, l'Assemblée centuriate n'était pas autre chose que l'armée; dès qu'un homme avait dépassé l'âge du service militaire, il n'avait plus droit de suffrage dans ces comices.
Athènes devait posséder une loi semblable, car il y a dans Thucydide des chiffres significatifs à ce sujet.
Au Moyen-Age, le service dans les armées fut long" temps considéré comme un honneur en même temps qu'une charge pour la noblesse ; peu à peu les rois rétendirent aux bourgeois des bonnes villes qu'ils avaient affranchies. L'institution finit par se corrompre. Dès le règne de Charles VII, on recourt aux enrôlements jusque dans les rangs les plus infimes de la Société. Mais les brevets d'officiers ne peuvent être décernés qu'aux jeunes nobles pouvant prouver quatre degrés de noblesse, a Cette institution, rappelle une ordonnance du 27 mai 1781, a servi à contenir la roture dans de justes bornes et fait refiuer tous les jours vers le commerce et d'autres professions honorables des gens dont la fortune était le seul titre pour occuper des emplois. )>
Aux ans les charges militaires, aux autres les avantages. « Nulle part cette inégalité contre laquelle l'opinion publique se révolte n'éclate en traits si forts que dans l'armée ; d'un côté, pour le petit nombre, l'autorité, les honneurs, l'argent, le loisir, la bonne chère, les plaisirs du monde, les comédies de société ; de l'autre, pour le plus grand nombre, l'assujettissement, l'abjection, la fatigue, l'enrôlement par contrainte ou par surprise, nul espoir d'avancement, six sous par jour, un lit étroit pour deux, du pain de chien et, depuis quelques années, des coups comme à un chien. » (Taine, Ancien Régime, p. 510.) Sous la monarchie absolue, les inconvénients propres au régime aristocratique se sont aggravés ; entre les mains du roi, le privilège n'est plus la compensation des charges ; il est devenu un procédé habituel de gouvernement.
Le système de recrutement organisé par Napoléon, au lendemain de la Révolution, représente le service militaire beaucoup moins comme un honneur que comme une charge; moins comme un devoir patriotique que comme une corvée : il autorise en effet le remplacement. Quiconque possède les ressources nécessaires pour acheter un remplaçant, peut rester dans ses foyers ; avec mille ou deux mille francs, il paye sa dette à la patrie.
Le jeune homme qui ne peut disposer d'une somme semblable, est au contraire menacé d'une incorporaiioa de longue durée, dans on régiment. A moins que le tirage au sort ne le favorise, le service militaire est pour lui un impôt du sang, tandis que, pour le riche, c'est un impôt d^argent.
L'inégalité est moins criante qu'autrefois en ce sens que les emplois d'o£Bciers sont accessibles à tous, mais nous venons de voir qu^elle est bien loin d'avoir complètement disparu. L'antiquité M le Moyen-Age s'inspiraient d'un amour plus vif de la jostice en imposant les