CHAPITRE IX
charges , militaires aux citoyens qui détenaient les pouvoirs politiques,
' Napoléon avait justifié la loi moderne devant le Con* seil d'Etat par les paroles suivantes: a Nous ne sommes pas des Spartiates... Quant au remplacement, il faut l'admettre. Chez une nation où les fortunes seraient égales, il faudrait que chacun servit de sa personne; mais chez un peuple dont l'existence repose sur l'inégalité des fortunes, il faut laisser aux riches la faculté de se faire remplacer. » Napoléon s'était donc résigné franchement à l'inégalité. Plus royaliste que le roi, Taine essaie de démontrer que cette inégalité n'est qu'apparente et qu'elle masque une inégalité véritable, d Les yeux de Napoléon, dit^il, ont remarqué que pour un jeune homme bien élevé et pour un paysan ou un manœuvre, la condition de simple soldat n'est pas égale; qu'un lit passable, un habillement complet, de bons souliers, la sécurité du pain quotidien, sont pour le second, mais non pour le premier, des nouveautés et par suite des jouissances ; que le travail corporel de toute la journée et de toutes les journées constitue, pour le premier, mais non pour le second, des nouveautés et par suite des souffrances ; d'où il suit que si on applique l'égalité littérale, on institue l'inégalité positive, et qu'en vertu du nouveau dogme, au nom de l'égalité véritable, il faut permettre au premier qui souffrirait davantage, de traiter à l'amiable avec le second qui souffrirait moins. »
Si Taine eût vécu quelque temps à la caserne, il n'aurait pas tenu un tel langage. Les exercices militaires peuvent être pénibles, surtout durant les premiers mois d'incorporation ; mais il est quelque chose de plus pénible, c'est l'ennui durant les longues heures de désœuvrement. Or l'ennui, on peut le combattre d'autant plus facilement qu'on appartient aune famille plus aisée, car on dispose alors de l'argent nécessaire pour se procurer
des distractions. Tel n'est pas le cas de TouTrier rural ou urbain ; dans le milieu nouveau où il est transplanté, le chagrin le ronge et il n'est pas rare que des idées de suicide viennent à hanter son cerveau. En cette matière, chacun aujourd'hui peut invoquer ses souvenirs personnels ; mais personne ne nous contredira si nous affirmons qu'A la caserne, le plus arriéré, le plus pauvre, quelle que soit son endurance, est aussi le plus à plain* dre. L'opinion de Taine est exactement aux antipodes de la vérité.
La justice est dans l'égalité des charges militaires, et pas ailleurs ; elle est dans le service personnel organisé par les. lois de 1872 et de 1889. Mais la vie de garnison, il faut Tavouer, présente de graves dangers ; au physique et au moral, l'air qu'on respire dans les casernes est un air passablement vicié ; loin de s'y fortifier, beaucoup de jeunes gens s'y étiolent. Si l'alcoolisme étend chaque jour ses ravages, si la population diminue, si le nombre des tuberculeux augmente, si les hôpitaux regorgent de fous et d'incurables, notre régime militaire n'est pas étranger à la propagation de tous ces fléaux ; en le maintenant, on finira par tuer la poule aux œufs d'or.
Nous pensons qu'il serait possible d'atténuer dans une large mesure la gravité du mal et d'inculquer aux jeunes gens tout à la fois les vertus civiques et les vertus militaires ; il s'agirait de les habituer aux exercices, tout en soustrayant le plus grand nombre d'entre eux aux dangers des garnisons. Cent mille artilleurs et cavaliers, casernes comme par le passé, suffiraient à parer aux éventualités de désordre intérieur immédiat. Quant au surplus des soldats, leurs officiers et sous-officiers, dont le mode de recrutement ne serait pas modifié, les convoqueraient trois fois par semaine pour manœuvrer soit À leur résidence, soit à la résidence de la brigade de gendarmerie la plus voisine. Avec les réservistes, ils